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[CRITIQUE] : Hayat



Réalisateur : Zeki Demirkubuz
Acteurs : Miray Daner, Burak Dakak, Cem Davran,...
Distributeur : Damned Distribution
Budget : -
Genre : Drame.
Nationalité : Turc, Bulgare.
Durée : 2h40min.

Synopsis :
Contrainte à un mariage arrangé, Hicran s'enfuit de chez elle. Inquiété par sa disparition, son supposé fiancé Riza quitte son village pour Istanbul, à la recherche de celle qu'il n'a pas eu le temps de connaître. Face à la réalité d'un monde masculin qui veut la soumettre, Hicran s'abandonne à son destin qui ne cessera de la surprendre.





Au sein d'un mercredi des sorties définitivement marqué par le sceau des retours (coucou Gus Van Sant, à l'absence tout aussi longue), le nouveau long-métrage du cinéaste turc Zeki Demirkubuz (qui n'avait jamais eu la chance d'atteindre nos salles obscures jusqu'à présent), Hayat, incarnait à la fois l'expérience la plus exigeante sur le papier - trois heures de bobine - mais aussi et surtout la plus fascinante, tant elle se revendiquait comme une exploration crue et complexe du calvaire d'une jeune femme confrontée de plein fouet, à la vérité d'une société turque où les conventions traditionnelles annihilent brutalement les aspirations individuelles et toute idée chimérique de liberté.

Soit Hicran (une fantastique Miray Daner), à peine entrée dans la vie d'adulte, et qui refuse de se soumettre au mariage arrangé que lui impose sa famille.
Dans un acte de désobéissance aussi courageux que désespéré (une réponse vitale à une injustice profonde et systémique), elle s'enfuit sans laisser un mot pour se justifier, laissant les siens dans une rage profonde, notamment un paternel colérique qui symbolise à la perfection la masculinité toxique et oppressante qu'elle évite comme la peste.

Copyright Damned Distribution

Mais ce qui aurait pu/dû incarner le portrait captivant d'une fuite en avant qui se mue en une survie tragique et pragmatique dans la capitale stambouliote (au plus près d'une femme qui se distingue par son silence plus que par ses paroles - parce qu'elle n'a jamais pu s'exprimer, aussi -, et qui, culture patriarcale et figures familiales toxiques oblige, ne peut qu'assimiler l'amour à la violence, physique comme psychologique), prend in fine les courbes plus inattendues (ce qui n'est pas sans une certaine frustration, tant son héroïne n'est au final uniquement définit que par le regard des hommes qui l'entoure, et ses relations avec chacun), d'une exploration générationnelle à deux âmes, tant la narration s'attache également à la quête obsessionnelle de son fiancé éconduit/boulanger rêveur, Hiza, pour comprendre son départ mais aussi la retrouver, coûte que coûte.

Une recherche ambivalente, qui dissipe volontairement la frontière entre le desir amoureux et le harcèlement sordide (une autre expression de la domination patriarcale, qui agit elle aussi avec une violence sourde sous couvert d'un élan " protecteur "), mais nourrit un regard sombre et sans concession sur l'amour (moins marqué par les sentiments que par un vrai besoin de possession et de contrôle) comme sur l'angoisse profonde que vivent au quotidien des femmes prisonnières d'une société où la soumission à la domination patriarcale, se fait l'expression tragique d'un instinct de survie sensé.

Copyright Damned Distribution

Ambiguë jusque dans son dénouement (est-ce que le mariage entre Hicran et Riza est l'expression d'une guérison et d'un potentiel amour sain, où celle d'une capitulation/résignation douloureuse pas si éloignée du syndrome de Stockholm ? Les silences de la jeune femme en disent long...), Hayat, déroutant dans son fond comme dans sa structure mais magnifique et oppressant dans sa forme, se fait une dense et percutante chronique sociologique certes pas dénuée d'aspérités, mais profondément acerbe et humaine.


Jonathan Chevrier