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[TOUCHE PAS NON PLUS À MES 90ϟs] : #162. Drop Dead Gorgeous

Photograph: Allstar/NEW LINE CINEMA

Nous sommes tous un peu nostalgiques de ce que l'on considère, parfois à raison, comme l'une des plus plaisantes époques de l'industrie cinématographique : le cinéma béni des 90's, avec ses petits bijoux, ses séries B burnées et ses savoureux (si...) nanars. Une époque de tous les possibles où les héros étaient des humains qui ne se baladaient pas tous en collants, qui ne réalisaient pas leurs prouesses à coups d'effets spéciaux et de fonds verts, une époque où les petits studios venaient jouer dans la même cour que les grosses majors légendaires, où les enfants et l'imaginaire avaient leur mot à dire... Bref, les 90's c'était bien, tout comme les 80's, voilà pourquoi on se fait le petit plaisir de créer une section où l'on ne parle QUE de ça et ce, sans la moindre modération. Alors attachez bien vos ceintures, prenez votre ticket magique, votre spray anti-Dinos et la pilule rouge de Morpheus : on se replonge illico dans les années 90 !



#162. Belles à mourir de Michael Patrick Jann (1999)


Sorti en 1999, Drop Dead Gorgeous connu en France sous le titre Belles à mourir, s’inscrit dans une fin de siècle où la culture des concours de beauté, de la télévision locale et du culte de l’apparence occupait une place centrale dans l’imaginaire populaire américain. Le film repose largement sur ses actrices, dont l’investissement dans la caricature nourrit une satire féroce du rêve américain au féminin. Observé aujourd’hui à travers un regard féministe contemporain, il apparaît à la fois audacieux et daté, révélateur des tensions d’une époque qui croyait avoir dépassé certaines inégalités tout en continuant à les reproduire.
Kirsten Dunst incarne Amber, héroïne déterminée, issue d’un milieu modeste, persuadée que la persévérance et la foi en soi suffiront à lui ouvrir les portes d’un avenir meilleur. Dunst joue la sincérité avec une grande finesse : son personnage n’est pas cynique, il croit réellement au système. Cette interprétation évite la moquerie cruelle et donne au film une dimension presque tendre par moments. D’un point de vue féministe, Amber représente une figure paradoxale. Elle adhère à une institution, le concours de beauté fondée sur l’évaluation des femmes selon des critères physiques normés. Pourtant, elle voit dans ce dispositif une voie d’ascension sociale. Le film met ainsi en lumière une question toujours actuelle : peut-on s’émanciper à travers un cadre qui participe à l’objectification des corps féminins ? Amber ne remet pas en cause les règles du jeu, elle cherche à y exceller, révélant les contradictions d’un empowerment inscrit dans les normes dominantes.

Photograph: Allstar/NEW LINE CINEMA

Face à elle, Denise Richards interprète Rebecca « Becky », la beauté locale privilégiée, sûre de son statut et de son capital physique. Richards accentue volontairement les traits de son personnage : sourire figé, discours creux, confiance presque mécanique. Ce choix de jeu transforme Becky en symbole vivant d’un modèle féminin fondé sur l’apparence et la popularité. Vu aujourd’hui, la caricature pourrait sembler reproduire le stéréotype de la « jolie fille superficielle ». Cependant, la satire vise moins les femmes que le système qui les façonne. Becky est le produit d’un environnement social qui valorise son physique avant tout. Son manque de profondeur devient alors moins un jugement moral qu’un symptôme culturel.
La figure la plus marquante reste sans doute celle de Gladys Leeman, interprétée par Kirstie Alley. Ancienne reine de beauté, mère ambitieuse prête à toutes les manipulations pour assurer la victoire de sa fille, Gladys incarne une génération pour qui la reconnaissance sociale passait presque exclusivement par la conformité aux normes esthétiques. Kirstie Alley compose un personnage excessif, flamboyant, parfois grotesque, mais profondément ancré dans une logique de revanche sociale. D’un point de vue féministe, Gladys n’est pas qu’une antagoniste caricaturale : elle illustre l’intériorisation des attentes patriarcales. Elle ne cherche pas à transformer le système des concours, elle veut le conquérir. Son ambition révèle les limites imposées aux femmes de son milieu et de sa génération. La violence de ses actes apparaît alors comme l’expression déformée d’une frustration sociale.

Le film montre également l’absence de véritable solidarité féminine. Les candidates sont rivales, surveillées, mises en compétition constante. Cette représentation pourrait être lue comme une reproduction du cliché de la jalousie féminine. Pourtant, la mise en scène suggère que cette rivalité est orchestrée par une institution qui récompense la conformité et punit la différence. Les femmes ne sont pas naturellement en guerre ; elles sont placées dans un dispositif qui les contraint à l’être. La satire pointe ainsi la manière dont les structures sociales encouragent la compétition entre femmes plutôt que leur coopération.
Cependant, vu depuis les années 2020, certains éléments du film peuvent sembler problématiques. L’humour noir s’appuie sur des stéréotypes liés au corps, à la classe sociale ou au handicap. À la fin des années 1990, ce ton irrévérencieux était souvent perçu comme transgressif et audacieux. Aujourd’hui, le regard féministe est plus attentif aux effets potentiellement excluants de la satire. Ce décalage rappelle qu’une œuvre est toujours inscrite dans son contexte historique. Le film critiquait les normes dominantes de son époque, mais il ne pouvait totalement s’en extraire.

 Photograph: Allstar/NEW LINE CINEMA

Ce qui demeure frappant, c’est que les personnages féminins ne sont jamais passifs. Ils sont ambitieux, stratèges, volontaires, parfois cruels. Cette énergie rompt avec l’image traditionnelle de la femme douce et effacée. Même enfermées dans un système oppressif, ces figures féminines agissent. Le film ne propose pas un modèle féministe explicite, mais il offre un terrain de réflexion sur les contradictions de la réussite féminine dans une société obsédée par l’apparence.
Ainsi, Belles à mourir apparaît aujourd’hui comme une satire à double tranchant. Porté par des actrices pleinement investies dans leurs rôles, il dénonce la superficialité d’un système tout en exposant ses propres limites. En le replaçant dans le contexte de la fin des années 1990, on peut y voir moins une attaque contre les femmes qu’une critique acerbe des cadres sociaux qui les conditionnent. Ce décalage temporel enrichit l’analyse : il permet de mesurer le chemin parcouru dans les représentations, tout en constatant que certaines questions liées à la beauté, la compétition, et la reconnaissance restent d’une étonnante actualité.


Jess Slash'Her