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[BØBINES ANCIENNES] : #1. Laura

Copyright Action Cinémas / Théâtre du Temple / Swashbuckler Films

Parce qu'on aime compartimenter (les sections pour un site ciné, c'est la vie) mais aussi parce qu'on n'aime pas laisser des péloches, comme Bebe, dans un coin, on dégaine la section ultime de l'ultimitude ultimationnelle : Bobines anciennes où l'on papotera de tout ce qu'on ne peut pas aborder ailleurs, à savoir du cinéma de patrimoine pré-80s et hors des cadres des ressorties annuelles.

Alors c'est vaste certes, clairement fourre-tout mais bon, vouloir compartimenter et être bordélique ce n'est pas si incompatible que cela en à l'air: la preuve, on y arrive très bien... où pas...





#1. Laura de Otto Preminger (1944)


Sorti en 1944, Laura de Otto Preminger est considéré comme l’un des sommets du film noir hollywoodien classique. Adapté du roman de Vera Caspary publié l’année précédente, le film s’inscrit dans le contexte du cinéma américain des années 1940, période où le genre noir développe une esthétique et une narration marquées par l’ambiguïté morale, les intrigues criminelles et les personnages psychologiquement complexes. Toutefois, Laura se distingue immédiatement au sein de ce corpus par la singularité de sa construction narrative et par l’un des retournements les plus célèbres du cinéma hollywoodien classique. L’œuvre ne se contente pas de raconter une enquête policière : elle explore la fascination pour une femme absente, transformant un récit criminel en réflexion sur l’illusion, le désir et la fabrication d’une image idéalisée.
La genèse du film s’inscrit dans le système des studios hollywoodiens, plus précisément au sein de la 20th Century Fox. Le roman de Vera Caspary avait attiré l’attention de plusieurs producteurs en raison de sa structure narrative inhabituelle et de son atmosphère mêlant mystère et romance sombre. Le projet fut initialement développé avec une autre équipe créative avant que Otto Preminger ne prenne finalement le contrôle de la réalisation. Cette transition fut décisive, car Preminger imposa une approche plus sobre et plus psychologique que celle envisagée au départ. Connu pour son goût du réalisme et pour sa direction d’acteurs exigeante, le réalisateur chercha à transformer l’histoire en une enquête autant émotionnelle que policière.

Le casting réunit plusieurs acteurs qui contribuent fortement à l’ambiguïté du film. Le rôle du détective Mark McPherson est interprété par Dana Andrews, dont le jeu minimaliste correspond parfaitement au personnage d’enquêteur méthodique et taciturne. Face à lui, Gene Tierney incarne Laura Hunt, figure centrale autour de laquelle s’organise toute l’intrigue. Bien que son personnage soit supposé mort pendant une grande partie du film, sa présence domine pourtant le récit à travers les souvenirs et les témoignages des autres personnages. Tierney confère à Laura une aura élégante et mystérieuse qui nourrit la fascination du spectateur autant que celle du détective. Le critique mondain Waldo Lydecker, mentor ambigu de Laura, est interprété par Clifton Webb dans une performance particulièrement marquante. Son personnage, sarcastique et possessif, agit comme un narrateur partiel du récit et introduit dès le début une tonalité ironique et intellectuelle.

Copyright Action Cinémas / Théâtre du Temple / Swashbuckler Films

La mise en scène de Preminger se distingue par une grande sobriété formelle. Contrairement à certains films noirs contemporains caractérisés par des éclairages très expressionnistes et des angles de caméra spectaculaires, Laura privilégie des compositions élégantes et un découpage relativement fluide. La caméra se déplace souvent avec une discrétion calculée, laissant les acteurs et les dialogues occuper le centre de l’attention. Cette retenue visuelle renforce l’atmosphère de mystère et met en valeur la dimension psychologique de l’enquête.
La photographie en noir et blanc joue néanmoins un rôle essentiel dans la création de l’ambiance. Les contrastes entre lumière et ombre soulignent la dualité des personnages et l’incertitude entourant leurs motivations. L’appartement de Waldo Lydecker, décor central du film, apparaît comme un espace presque théâtral où se déploie l’obsession pour Laura. Sur l’une des parois trône le portrait peint de la jeune femme, image idéalisée qui devient progressivement un élément clé de la narration.

La musique composée par David Raksin constitue également l’un des éléments les plus mémorables du film. Le thème musical de Laura, mélodie mélancolique et obsédante, accompagne la fascination du détective pour la femme qu’il croit morte. Cette musique contribue à créer une atmosphère presque onirique, où l’enquête semble se transformer en quête romantique.
L’originalité la plus frappante du film réside dans sa structure narrative. L’histoire commence comme une enquête classique : Laura Hunt, jeune femme brillante et socialement en vue, a été retrouvée assassinée dans son appartement. Le détective McPherson interroge les personnes qui l’ont connue afin de comprendre qui pouvait vouloir sa mort. À travers ces témoignages, le spectateur découvre plusieurs versions de Laura, chacune filtrée par le regard et les désirs des personnages qui la décrivent. Waldo Lydecker la présente comme une protégée qu’il a façonnée socialement, tandis que d’autres personnages évoquent son charme et son ambition. Cette accumulation de récits crée progressivement l’image d’une femme presque mythique.

C’est dans ce contexte que se produit l’un des retournements narratifs les plus célèbres du cinéma classique. Après avoir longuement étudié le portrait de Laura et s’être endormi dans son appartement, le détective voit soudain apparaître la jeune femme bien vivante. La révélation que la victime assassinée n’était pas Laura mais une autre femme bouleverse entièrement la structure du récit. Ce retournement transforme rétroactivement toute la première partie du film.
Ce moment constitue une innovation narrative remarquable pour l’époque. Pendant près de la moitié du film, le spectateur partage la certitude du détective quant à la mort du personnage principal. La réapparition de Laura agit donc comme une rupture radicale qui oblige à reconsidérer les indices et les motivations des personnages. Ce procédé renforce la dimension psychologique du récit : l’enquête n’était pas seulement une recherche de vérité mais aussi une construction imaginaire autour d’une femme absente.

Copyright Action Cinémas / Théâtre du Temple / Swashbuckler Films

Le film explore ainsi plusieurs sous-textes liés à la projection et à l’idéalisation. Laura devient une sorte d’écran sur lequel les personnages projettent leurs fantasmes et leurs frustrations. Waldo Lydecker la considère comme une œuvre qu’il aurait façonnée, révélant une relation de possession intellectuelle et émotionnelle. Le détective McPherson, quant à lui, tombe amoureux d’une image, celle du portrait et des souvenirs racontés avant même de rencontrer la femme réelle. Le film suggère que cette Laura imaginaire est peut-être plus puissante que la personne réelle. Cette réflexion rejoint une thématique centrale du film noir : l’instabilité de la vérité et la difficulté de percevoir les individus tels qu’ils sont réellement. Les personnages ne voient pas Laura ; ils voient leur propre vision d’elle. Le retournement narratif ne fait qu’exposer brutalement cette illusion collective.

Enfin, Laura peut être interprété comme une méditation sur le pouvoir des images et du récit lui-même. Le portrait de Laura agit comme un symbole de cette fixation imaginaire : il fige la jeune femme dans une perfection inaccessible, alimentant l’obsession des personnages. En révélant que Laura est vivante, le film brise cette image idéalisée et oblige les protagonistes ainsi que le spectateur à confronter la réalité.
Le film d’Otto Preminger propose une exploration élégante des mécanismes de fascination qui structurent à la fois les relations humaines et le regard cinématographique lui-même. Cette combinaison de suspense, de romantisme sombre et d’expérimentation narrative explique pourquoi l’œuvre demeure aujourd’hui l’un des films noirs les plus singuliers et les plus influents de l’histoire du cinéma.


Jess Slash'her