[ENTRETIEN] : Entretien avec Micha Wald et Salomé Dewaels (L'île de la demoiselle)
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Récit de survie inspiré d’une histoire vraie, L’île de la demoiselle renvoie à une répétition de l’histoire sur ses questions de violences envers les femmes et d’impositions religieuses. L’occasion était donc belle pour échanger avec Micha Wald et Salomé Dewaels, venus présenter le long-métrage au Love International Film Festival de Mons.
Et le film, moi, qui m'a le plus aidé, qui était ma boussole, c'est La Leçon de piano. Et La Leçon de piano est un film qui parle du désir féminin, de la découverte du plaisir chez une femme qu'on a mariée de force au 19ème siècle. Là aussi, ça parle de quelque chose de très contemporain. Ce n'était pas un sujet au 19ème siècle, le plaisir féminin, c'est un sujet plutôt contemporain. - Micha Wald
D’où est venue l'envie de faire L’île de la demoiselle ?
Micha Wald : J’avais déjà fait un premier long métrage dans le domaine du survival. Je voulais adapter Sa majesté des mouches depuis un petit bout de temps mais c'était compliqué. Puis, un journaliste français qui a vécu une dizaine d'années au Québec et est revenu en Europe a écrit un traitement sur cette histoire, qui est plus connue au Canada qu'ici, qu'il a proposé à Stenola Productions. Eux m'ont ensuite contacté en me demandant si je voulais faire un film d'aventure, en sachant que j'aimais ça. Ce qui m'a vraiment frappé tout de suite, c'est que j'ai fait beaucoup de films avec des hommes et que là, tout d'un coup, j'avais une héroïne de 17 ans. Je me disais que j’allais changer ma manière de raconter des histoires. J'ai une jeune fille, qui n'était à l'époque pas très loin de cet âge-là, et je me suis dit que c'était un film que j'avais envie de faire pour cette génération-là. Je voulais prendre une figure féminine qui a disparu de l'histoire et qui est incroyable. Quand on voit les histoires avec Robinson Crusoé, il n'a tenu que trois ans, mais sur une île tropicale, avec plein d'eau à 30 degrés, des noix de coco. Marguerite de la Rocque est restée sur un caillou, vraiment au large de Terre-Neuve avec rien du tout. Son destin est juste hallucinant. Je suis donc parti là-dedans. Ça n'a pas été facile à écrire, à produire, mais on y est arrivés.
De ton côté Salomé, comment es-tu arrivée sur le projet ?
Salomé Dewaels : C’était de manière assez classique. J'ai passé un casting où j'ai rencontré Micha. J'avais deux scènes du film à jouer, et j'avais adoré ce que j'avais lu. J'avais très envie d'en être parce que c'est une partition que je n'avais pas encore eu l'occasion de jouer et parce qu'il n'y en a pas beaucoup, des rôles féminins de cette force-là. J’avais très envie de faire un film avec une héroïne pareille. Je me rappelle très bien sortir de ce rendez-vous en me disant que je n’aurais pas le rôle. Et puis j'ai revu Micha à Bruxelles, on parle un peu, et je me rends compte que j'ai le rôle mais que personne ne m'a prévenue ! J'étais hyper reconnaissante, parce que c'est la première fois qu'on me donne ma chance aussi à ce niveau-là, dans le sens d'un premier rôle dans un long-métrage, donc je suis hyper reconnaissante qu'il m'ait donné ce...
M.W. : Donc pendant le casting, tu n'as pas senti ?
S.D. : Non, je me suis dit que j’allais donner tout mais tu sais, on est plein de doutes et plein d'incertitudes quand on fait ce métier. Donc je me suis juste dit qu’ils n’allaient jamais donner ce rôle-là à une actrice qui n'est pas connue.
M.W. : Non, mais je sais, parce que dès que tu es sortie, j’ai appelé la production pour dire qu’on avait Marguerite.
S.D. : Pour moi, c'est important de le dire : quand on fait ce métier-là, il y a plein de choses qui rentrent en considération. Donc donner cette partition-là à une actrice qui n'est pas connue, qui ne vend pas un ticket en salle, c'est un pari que la productrice et Micha ont pris aussi, donc je suis hyper reconnaissante.
M. W. : C'est dans les deux sens qu’on est reconnaissants. J'ai tout de suite vu que Salomé pouvait à la fois être très jeune, faire très juvénile, très fragile, et puis derrière, elle n'est pas comme ça. Elle a un tempérament de feu, une force, une puissance. C'est bien parce que tu avais les deux facilement. J'ai vu beaucoup de comédiennes. Je sais qu'on en parlait avec Eva Kuperman et qu'elle disait que ce serait bien de prendre quelqu'un qu'on n'a pas encore vu, de ne pas tout le temps faire tourner les mêmes personnes. Il fallait essayer de trouver quelqu'un qui soit Marguerite mais qui ne soit pas une actrice connue. Après, ça a été une rencontre. Quand Salomé a joué Marguerite, j'ai vu le rôle. Je n'étais plus en train de faire le casting, je voyais la scène jouer. Souvent, quand je passe un casting, je vois que je suis en casting et quand je sais que ça vient comme ça, je vois la scène du film et ça me montre que ça va marcher.
S.D. : D'ailleurs, pendant mon casting, ça m'a énormément touchée, j'ai vu Micha avoir les larmes aux yeux. Ce qui m'a touchée, ce n'est pas juste qu'il avait les larmes aux yeux, mais c'est qu'il a eu cette élégance pour moi de se connecter vraiment au travail. L'exercice d'un casting, c'est super difficile, on arrive, on a une demi-heure pour donner ce qu'on a et puis on repart. Là, je l'ai vraiment senti avec nous, le partenaire avec qui je passais les essais et moi. Je l'ai senti vraiment connecté, ému et ça m'a trop touchée. Donc, quand j'ai su que j'avais le rôle, je me suis dit que j’avais hâte de travailler avec lui. Maintenant, je n'ai pas peur de le dire, Micha est devenu un ami, quelqu'un d'important dans ma vie. C'est aussi hyper important pour moi car je veux faire des films avec des gens avec qui je peux passer un bon repas. Et Micha a été une vraie rencontre pour moi.
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Comment avez-vous chacun approché ce personnage de Marguerite ? Quelles ont été vos conversations ? J’avoue ne connaître son histoire que parce que je l’ai découverte avec votre film.
S.D. : Moi non plus, j'étais complètement étrangère au personnage de Marguerite, mais vraiment, le scénario que j'ai reçu était très riche. Si j'avais voulu, j'aurais pu vraiment me maintenir au scénario. Micha a vraiment une grande force d'écriture pour nous plonger dans une époque, dans une histoire. Donc je me suis vraiment rattachée au scénario. Après, je pense que ma curiosité a fait que j'avais besoin de comprendre un petit peu plus l'époque puisque c’est une période que je ne connais pas du tout. Et là, Micha a pu aussi être d'un grand appui pour moi, à m'expliquer qu'au 16ème siècle, les gens de la noblesse étaient plus comme ceci, etc. En termes de costumes aussi, il m'a amené des choses pour me dire qu'à cette époque, c'était plus tel type de corset. Donc, moi, mon travail, c'est Micha. Wiki Micha ! (rires)
M.W. : J’ai eu une partie qui a été prémâchée par le journaliste qui avait déjà écrit le traitement et qui avait fait beaucoup de recherches. J'ai lu certaines choses, pas tout. Par contre, après, je me suis beaucoup documenté sur les femmes au 16ème siècle. J'ai lu un bouquin incroyable, il s'appelle Les Avenues de Fémynie.
S.D. : Ce n'est pas moi qui l'ai, celui-là ? Je te l'ai rendu ?
M.W. : Je te l'ai passé mais de toute façon, je vais le relire.
S.D. : Mais je vais quand même te le rendre.
M.W. : C’est un pavé sur la condition des femmes au 16ème siècle, avec tout, le mariage, la sexualité, les enfants, par chapitre. Et ça, c'était une source vraiment très intéressante. Après, il y a une partie de création, en fantasme, un personnage. J'ai mis un peu de moi dedans, un peu d'elle et la rencontre, ça fait ce personnage-là. On fait un film, un drame d'époque, mais on ne colle pas non plus à la réalité absolue, on ne fait pas un documentaire.
S.D. : Donc, c'est une forme d'adaptation de l'histoire qui s'est passée. D'ailleurs, c'est Micha qui m'a dit à un moment donné qu’il fallait que je libère ce qui était vraiment cette Marguerite, sinon je n’allais pas pouvoir vraiment la rencontrer. Et à la fin, il m’a dit que je la connaissais mieux que lui. Eux, ils ont vraiment fait ce travail-là, historique, et moi, j'avais vraiment toutes les clés en main pour me connecter au personnage et vraiment faire mon travail d'actrice, qui est d'avoir de l'empathie pour ce personnage, de la comprendre, de la connaître, pour pouvoir essayer de la raconter au mieux.
À ce sujet, Marguerite raconte son histoire lors d'un procès. Évidemment, il y a des résonances dans ce qu'elle a vécu par rapport aux violences que connaissent encore les femmes actuellement. Comment voyez-vous justement ce pouvoir de la fiction historique pour parler de choses contemporaines ?
S.D. : C'est pour ça que les films d'époque existent. C'est parce qu'on parle d'un sujet d'avant qui parle très bien d'aujourd'hui et qui montre que ça n'a pas énormément encore changé. Nous, les femmes, actuellement, on ne dispose pas tout à fait encore de notre corps, mais c'était déjà le cas au 16ème siècle. Alors maintenant, peut-être que ça ne se traduit plus de manière aussi brute mais on reste quand même dans un système qui oppresse les femmes.
M.W. : On parle du présent en racontant une histoire du passé et sinon, ça n'a pas d'intérêt. Et le film, moi, qui m'a le plus aidé, qui était ma boussole, c'est La Leçon de piano. Et La Leçon de piano est un film qui parle du désir féminin, de la découverte du plaisir chez une femme qu'on a mariée de force au 19ème siècle. Là aussi, ça parle de quelque chose de très contemporain. Ce n'était pas un sujet au 19ème siècle, le plaisir féminin, c'est un sujet plutôt contemporain.
S.D. : Comme, pour notre film, le consentement n’était pas un sujet à l’époque. Le viol, est-ce qu'on le nommait seulement ?
M.W. : Oui, le désir de maternité, avoir un enfant, ne pas vouloir d'enfant et ne pas vouloir s'en occuper, ce sont des choses contemporaines. Mais je trouve que le film historique permet de prendre une distance et de faire un effet de loupe saisissant. Les thématiques ressortent beaucoup plus quand on parle d'aujourd'hui par le 15ème siècle, au 16ème siècle, au 19ème siècle que si on faisait la même histoire aujourd'hui, qui serait peut-être moins spectaculaire. Là, il y a l'anachronisme qui fait qu'on se dit que c’est la même histoire au 16ème siècle qu'aujourd'hui. C'est une jeune femme qui dit non, le mec ne l'entend pas, la viole, et puis elle doit garder cet enfant alors qu’elle n'en veut pas. Voilà, l'effet de contraste est plus saisissant avec le film historique, j'ai l'impression.
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Comment vous avez chacun vécu ce tournage qui a dû être…
M.W. : Épique ? (rires)
J’allais dire brut de décoffrage mais je vais garder épique pour l'interview, c'est mieux ! (rires)
M.W. : C'était épique. Ça a été un combat, ça a été une aventure humaine comme l'aventure de film. On a tourné dans des endroits pas possibles, très difficiles d'accès. À chaque fois que je voyais un décor où je voulais tourner, on me disait que ça allait être la galère. En fait, on a tourné sur l'île de Ouessant, et à une heure et demie de bateau de Brest, au milieu de l'océan Atlantique. Il y a des courants parmi les plus forts d'Europe autour de l'île. Donc pour beaucoup d'endroits où on a tourné, on était en bas de falaises, le long d'une plage, et sans accès possible par la mer parce qu’elle était trop forte. On devait donc descendre tout le matériel à dos d'homme, avec une ligne de vie. En plus, on était souvent les pieds dans l'eau avec la mer qui monte trop vite. On s'est retrouvés coincés dans une grotte et Salomé et Candice Bouchet ont joué avec de l'eau jusqu'aux genoux. On n'a pas pu les évacuer, elles sont donc restées dans le fond de la grotte à attendre des heures que la marée redescende pour qu'on puisse les sortir. Salomé a tourné sur un faux arbre à 200 mètres de la plage, et puis tout d'un coup, le vent s'est levé alors que ce n'était pas prévu. La mer a commencé à monter, les vagues sont devenues de plus en plus grosses et l'arbre s'est cassé en deux. Elle était là, au milieu, il y avait un problème de com sur les bateaux. On regardait qui allait la chercher…
S.D. : Le chef machino, Nicolas Boccarat, a sauté à l'eau donc je n’étais pas toute seule. Franchement, quand on en parle, on dirait un grand drame mais je l'ai tellement bien vécu. Ce film, pour moi, c'est ça. Avec le recul, je me dis que c'est fou ce qu'on a vécu, c'était intense. Mais vraiment, sur le moment même, je ne me rendais pas compte de tout ça. C'était tellement joyeux ! On a quand même fait un film qui est dur, qui parle de sujets qui peuvent nous toucher de manière très profonde et qui sont en tout cas pour moi douloureuses tout comme pour d'autres personnes aussi, mais ça a été une telle joie de faire ce film. Ça a été amené par toute l'équipe qui nous a entourés.
M.W. : C'était une équipe presque familiale.
S.D. : Ouais, c'était une famille ! Le week-end, j'étais avec les autres, et on se retrouvait. On mangeait ensemble, on faisait des raclettes, on jouait de la guitare, …
M.W. : Il y avait un truc de cohésion, très famille.
S.D. : Ça nous a vraiment rapprochés.
M.W. : Puis on logeait tous dans des gîtes, on était les uns à côté des autres. J'étais avec la directrice de prod et le premier assistant, mais juste à côté il y avait la script et la deuxième assistante. On était tous les uns à côté des autres à se voir.
S.D. : Il y avait les enfants aussi qui étaient là. Tourner sur cette île, au-delà de ce que ça rend à l'image, ça a été très bénéfique pour nous, parce que ça nous a encore plus soudés. C'était un cadeau de tourner sur Ouessant.
M.W. : Et heureusement, parce que les conditions étaient vraiment compliquées, et s'il n'y avait pas une bonne ambiance, ça n'aurait pas été possible.
S.D. : Ouais, merci à l'équipe !
Propos recueillis par Liam Debruel.
Merci à Valérie Cornelis et Shahinèze Hasnaoui de La Com des Demoiselles ainsi qu’à l’organisation du Love International Film Festival de Mons pour cet entretien.









