[SƎANCES FANTASTIQUES] : #117. I saw the devil
Parce que les (géniales) sections #TouchePasAMes80s et #TouchePasNonPlusAMes90s, sont un peu trop restreintes pour laisser exploser notre amour du cinéma de genre, la Fucking Team se lance dans une nouvelle aventure : #SectionsFantastiques, ou l'on pourra autant traiter des chefs-d'œuvres de la Hammer que des pépites du cinéma bis transalpin, en passant par les slashers des 70's/80's ; mais surtout montrer un brin la richesse d'un cinéma fantastique aussi abondant qu'il est passionnant à décortiquer. Bref, veillez à ce que les lumières soient éteintes, qu'un monstre soit bien caché sous vos fauteuils/lits et laissez-vous embarquer par la lecture nos billets !
Sorti en 2010, J'ai rencontré le diable (titre international I Saw the Devil) constitue l’un des sommets du thriller sud-coréen contemporain. Réalisé par Kim Jee-woon, le film s’inscrit dans une période où le cinéma sud-coréen explore de manière particulièrement radicale la violence, la morale et la vengeance. La genèse du projet s’inscrit dans la collaboration régulière entre Kim Jee-woon et le scénariste Park Hoon-jung, futur réalisateur de New World. Leur intention initiale n’était pas seulement de raconter une histoire de vengeance, thème omniprésent dans le cinéma coréen des années 2000, mais de pousser ce motif jusqu’à son point de rupture moral. Là où beaucoup de récits du genre reposent sur la satisfaction cathartique de la punition, le projet cherchait au contraire à explorer l’idée que la vengeance peut déshumaniser celui qui la poursuit autant que celui qui en est la cible. Dans cette perspective, le film se situe dans une continuité thématique avec des œuvres majeures comme Oldboy de Park Chan-wook, tout en adoptant une approche stylistique différente, plus viscérale et prolongée dans la durée.
La production du film s’est heurtée à plusieurs obstacles, notamment la censure sud-coréenne. La commission de classification jugea initialement le film trop violent pour une exploitation commerciale et exigea plusieurs coupes. Certaines scènes de mutilation et de meurtre furent légèrement raccourcies, mais l’essentiel de la brutalité demeura. Cette controverse contribua paradoxalement à renforcer la réputation du film comme œuvre extrême. Le projet bénéficia également d’un contexte favorable : à la fin des années 2000, le cinéma sud-coréen avait acquis une reconnaissance internationale solide, permettant à des réalisateurs comme Kim Jee-woon d’expérimenter formellement tout en conservant un certain soutien industriel.
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La dynamique entre les deux acteurs constitue le cœur du film. Plutôt que de construire un affrontement final classique, le scénario organise une série de confrontations répétées. Le héros capture le meurtrier, le torture puis le relâche pour prolonger son supplice. Ce dispositif dramatique transforme la structure narrative : la chasse ne vise pas seulement à arrêter le criminel, mais à orchestrer une vengeance méthodique et sadique. À mesure que l’histoire progresse, la frontière morale entre chasseur et proie devient de plus en plus floue. Le spectateur se retrouve dans une position inconfortable, oscillant entre le désir de justice et le malaise face à l’escalade de violence.
Sur le plan technique, le film illustre parfaitement la virtuosité visuelle de Kim Jee-woon. La mise en scène combine élégance formelle et brutalité graphique. La photographie, dominée par des contrastes froids et des éclairages nocturnes, renforce l’atmosphère oppressante. Les paysages hivernaux et les routes désertes créent une impression de vide moral où les actes de violence semblent se produire en dehors de toute structure sociale. La caméra adopte souvent des mouvements fluides qui contrastent avec la brutalité des événements. L’une des séquences les plus célèbres, une longue scène de combat filmée dans un taxi, utilise un plan large latéral qui permet de suivre l’action sans montage excessif. Cette chorégraphie violente rappelle l’influence du cinéma d’action asiatique tout en conservant une brutalité réaliste.
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Le montage contribue à cette grande tension narrative. Kim Jee-woon alterne des scènes de violence extrême avec des moments de calme inquiétant, créant un rythme qui maintient le spectateur dans un état d’anticipation permanente. La musique, relativement discrète, évite la dramatisation excessive et laisse souvent la place aux sons diégétiques, renforçant l’impression de réalité brute. Les effets spéciaux et le maquillage participent à l’impact viscéral du film : les blessures et mutilations sont représentées avec un réalisme qui accentue la dimension physique de la violence.
Au-delà de sa dimension spectaculaire, le film développe plusieurs sous-textes. Le plus évident concerne la nature corrosive de la vengeance. Kim Soo-hyun commence le récit comme un agent discipliné représentant l’ordre et la justice. Pourtant, sa quête personnelle le pousse à adopter des méthodes de plus en plus cruelles. Le film suggère que la vengeance n’est pas une restauration de l’ordre moral mais une contamination progressive par la violence. Cette idée apparaît clairement dans la scène finale : même après avoir accompli sa vengeance, le protagoniste ne semble pas soulagé mais profondément brisé. La justice personnelle ne produit aucune catharsis véritable.
Un autre point concerne la représentation du mal dans la société contemporaine. Le tueur n’est pas isolé dans un univers gothique ou fantastique ; il évolue dans des espaces ordinaires, rencontrant d’autres criminels ou marginaux. Le film esquisse ainsi une galerie de personnages violents qui suggère une diffusion plus large de la brutalité dans la société. Cette vision pessimiste s’inscrit dans une tradition du thriller sud-coréen où la violence sert de miroir aux tensions sociales et morales.
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Le film peut également être interprété comme une réflexion sur le regard du spectateur. Kim Jee-woon met en scène la violence avec une intensité telle qu’elle devient presque insoutenable. En forçant le public à assister à ces actes, le film interroge notre fascination pour la violence cinématographique. Le spectateur partage en quelque sorte la position du protagoniste : attiré par la promesse de justice, mais progressivement confronté à l’horreur de ce qu’implique réellement la vengeance.
Enfin, l’œuvre s’inscrit dans la filmographie de Kim Jee-woon comme un point d’équilibre entre stylisation et brutalité. Le réalisateur, connu pour sa capacité à naviguer entre les genres tel que le western avec The Good, the Bad, the Weird à l’horreur avec A Tale of Two Sisters, démontre ici une maîtrise totale du thriller. J’ai rencontré le diable apparaît ainsi comme une synthèse de ses obsessions : la violence, la moralité ambiguë et la virtuosité formelle. Le film dépasse le simple récit de vengeance pour devenir une méditation sombre sur la capacité humaine à reproduire le mal qu’elle prétend combattre. Un film qui vieillit vraiment bien et continue de séduire ceux qui le découvre et qui reste pour moi dans mon top 3 !
Jess Slash'her










