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[ENTRETIEN] : Entretien avec Zaven Najjar (Allah n’est pas obligé)

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Repartant du festival Anima avec diverses récompenses, Allah n’est pas obligé s’avère clairement un long-métrage d’animation particulier, parlant de la violence subie par les enfants soldats sans jamais diminuer la brutalité de son fond. Il fallait donc que nous en discutions avec son réalisateur, Zaven Najjar.

Raconter des histoires très dures avec une part d’humour, ou plutôt d’ironie on va dire, ça me rappelait quand j’allais voir ma famille à Beyrouth quand j’étais adolescent et que mes grands cousins, qui avaient connu la guerre civile libanaise, m’en parlaient par des histoires humoristiques et décalées. Forcément, cette mécanique m’a touché profondément. - Zaven Najjar


Comment s’est passée la rencontre avec le livre Allah n’est pas obligé et qu’est-ce qui t’a poussé à en faire un film ?

C’est vraiment notre duo avec le producteur Sebastien Onomo. On travaillait ensemble sur La sirène de Sepideh Farsi, moi à la direction artistique et lui à la production. Pendant ses études à la Sorbonne, il a découvert l’œuvre d’Ahmadou Kourouma et je pense que ça a profondément marqué sa vie. Cela fait même partie des choses qui l’ont rendu producteur. Lui étant franco-camerounais, il avait lancé à l’époque sa société de production Special Touch, où il produit principalement des films sur le continent africain pour le résumer brièvement. Il avait donc ce projet, ce rêve d’adapter Allah n’est pas obligé. À l’époque, il m’envoie le roman qui m’a profondément touché. Dans ma famille, on est des arméniens, de Syrie et du Liban, et il y a des histoires de guerres civiles. C’est ce qui m’a mené à faire des films, mon premier court-métrage, Un obus partout, qui se passe pendant la guerre civile libanaise. Raconter des histoires très dures avec une part d’humour, ou plutôt d’ironie on va dire, ça me rappelait quand j’allais voir ma famille à Beyrouth quand j’étais adolescent et que mes grands cousins, qui avaient connu la guerre civile libanaise, m’en parlaient par des histoires humoristiques et décalées. Forcément, cette mécanique m’a touché profondément. Et puis, le fait que le roman raconte des mécaniques qui créent et entretiennent ce type de conflit m’a aussi marqué et ça fait partie des choses qui font qu’on s’est lancé avec Sebastien dans l’adaptation.

Il y a justement cette tonalité très marquée dans la façon dont Birahima raconte l’histoire, avec cette ouverture qui prend aux tripes. Comment est venue l’envie d’introduire le long-métrage directement de cette façon ?

C’était en fait inspiré du début du roman, dans la façon dont il explique qu’il est un enfant soldat. C’est venu de cette mécanique du roman : il se présente avant de raconter vraiment sa petite enfance. C’est cette structure-là qui a inspiré le début. Il y avait aussi l’idée de commencer par quelque chose qui soit un peu comme un coup de poing et puis d’apprendre à connaître l’histoire de ce personnage, le rencontrer réellement. Il fallait commencer avec quelque chose de marquant pour introduire le sujet.

Niveau animation, on est vite marqué par la gestion des couleurs et leur gradation. Quelles étaient tes ambitions techniques sur le film ?

C’est un peu deux questions différentes en même temps ! (rires)

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Oui, désolé ! (rires)

Pour les couleurs du film, il y a plusieurs niveaux à cette réponse. Déjà, je travaille en faisant beaucoup de recherches. Je suis allé au Libéria travailler avec des anciens combattants, sur les lieux du roman, … J’ai travaillé avec un ancien général sierra-léonais qui vit maintenant au Libéria et par lui, j’ai pu interviewer beaucoup d’anciens combattants, trouver des personnes qui connaissaient les lieux à l’époque. Tout ce travail a inspiré les décors et les personnages. Plus tard, je suis retourné avec le scénario pour le passer au laser avec lui et pendant qu’on faisait ça, je faisais des croquis des personnages, etc. C’est tout ce premier travail-là qui a donné les couleurs du film. Il y avait un deuxième travail qui était purement de la mise en scène pour retranscrire comment se sentait le personnage avec les outils de l’animation. Pour les couleurs, j’avais pensé à quelque chose qu’on ressentirait plus qu’on ne le comprendrait de manière logique et je m’étais dit que le film pouvait se sentir comme s’il se déroulait sur une année, même si ce n’est pas le cas vu qu’il prend place sur plus de temps. De manière organique, les tons du film allaient évoluer et raconter l’évolution du personnage. Au début du film, tout est plus ensoleillé avec des couleurs assez vives, ce qui fait sens vu le contexte. Je savais que vers le milieu du film, dans les carrières de diamant, que tout allait être plus crayeux organiquement. Ce serait déjà une ambiance très très différente. On change ensuite de saisons avec la saison des pluies où tout est plus gris. Tout ça est organique, pas forcé, mais ça raconte en creux ce que vit le personnage. C’était un des aspects de la mise en scène. D’autres éléments ont joué aussi comme ce système de déformation dans des moments durs du film, quand Birahima ressent ces choses, l’image se déforme. Les couleurs peuvent aussi baver, se défaire. On a cherché après à utiliser les outils de l’animation pour retranscrire toutes ces choses et les faire sentir aux spectateurs.

Cela se ressent car, comme dans La sirène, l’animation touche un plus large public sans jamais diminuer la violence. Y a-t-il eu d’autres interrogations à ce sujet ?

Oui, c’était un des enjeux du film. Je voulais à la fois retranscrire la violence de ces conflits d’un point de vue de mémoire, historique. C’étaient des conflits très violents, le roman retranscrit cela donc je voulais le faire également ici mais je ne voulais pas que la violence dans le film soit gratuite ou spectaculaire. C’était impossible pour moi. Ma logique était que, lorsqu’elle fait sens dans l’histoire, elle a sa place dans le film. Parfois, j’ai montré des choses en contre-jour, j’ai trouvé des parti pris de mise en scène pour raconter ces moments.

Concernant le travail vocal, quelle a été l’approche pour trouver le bon ton de Birahima ?

C’était un gros enjeu de trouver l’acteur qui allait le jouer. Donc le fait de travailler avec SK07, qui est un jeune rappeur ivoirien, une star dans toute la région, c’était génial ! Il avait 11 ans quand il a enregistré les voix. Voir son professionnalisme, son inventivité, la force qu’il a dans son interprétation, c’était impressionnant et formidable. On a travaillé à Abidjan avec l’équipe d’Alma Productions et c’était formidable de travailler avec eux. Pour toutes les voix qu’on a enregistrées là-bas, c’est toute une équipe d’actrices et d’acteurs qui ont l’habitude de travailler ensemble et ça crée une émulation assez formidable. Ça a infusé sur tout le projet. On avait aussi enregistré des sons dans la région avec la même équipe entre la Côte d’Ivoire et le Libéria car Alma Productions produit des séries, des films, des pièces de théâtre entre les deux pays donc ils avaient enregistré beaucoup de sons utilisés dans Allah n’est pas obligé. On a aussi enregistré la musique là-bas avec le compositeur Thibault Agyeman. Pareil, ça a été un dialogue intéressant qui a apporté beaucoup vu la grande importance de la musique sur le film pour retranscrire l’énergie dans le montage et le rythme du film. Pour l’anecdote, Thibault est d’origine ghanéenne et son papa est né en France. Il était batteur et il y a une musique de son papa dans le film. Pour en revenir aux voix, travailler avec Thomas Ngijol sur Yacouba était formidable car, pour ce personnage, on avait besoin de quelqu’un qui apporte un peu d’humour au film mais aussi beaucoup de profondeur. Thomas a pu l’apporter et ça a été avec Sebastien notre souhait de le solliciter et de l’amener dans ce personnage. Il s’est prêté au jeu et c’était formidable. C’était super de travailler avec Annabelle Lengronne par sa force et sa sensibilité. Marc Zinga, qui joue le colonel Papa Lebon, tout son talent ressort sur le film.

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Tu es chef monteur sur le film avec Isabelle Manquillet. Pourrais-tu revenir sur cet aspect ?

Le travail de montage a été passionnant car on avait travaillé avec Isabelle, qui occupait déjà cette place sur La sirène, ce qui a mené à notre rencontre. Son travail était fondamental car elle avait aidé à l’époque de l’animatique à créer la structure et faire un gros montage qui a solidifié tout le rythme du film. Après, plus tard, de fil en aiguille, je me suis retrouvé à monter les voix car elle n’était plus disponible à la suite de petites histoires que je vous épargne. En tout cas, je me suis retrouvé à monter les voix et finalement à remonter le film beaucoup. J’ai rerythmé le film à la fois à l’étape de l’animatique mais aussi tout au long de la production. C’étaient des petits changements mais c’était toujours se questionner. En parallèle, pour l’équipe son, vu que j’en avais déjà fait sur Pro Tools, je sais un peu faire ça. Du fait que j’avais déjà fait ce premier travail de montage, j’avais ensuite rebasculé ce travail de voix de manière plus carrée et en même temps j’ai rajouté de la musique, des sons, … Ce n’étaient pas nécessairement les musiques finales du film mais c’était pour mettre une énergie. Quand on regardait le film à l’époque, on n’avait pas nécessairement la musique précise qu’on allait avoir avec la bonne réf de la région mais ça ramenait une énergie. Avec Thibault, vu qu’on est amis, on savait que grâce à nos discussions, cela serait remplacé par la musique adéquate. Quand on regarde le film, si tu n’as pas ça, tu n’as même pas une esquisse de ce que tu vas faire et sans celle-ci, tu ne sais pas. Le ressenti est tellement différent que c’est compliqué. Ce travail de montage était assez fondamental. Quand on fait un film d’animation, tout est extrêmement organisé, comme une grosse machine. Mais garder des endroits de fabrication assez simples, de pouvoir ramener des choses, bricoler entre guillemets, c’était extrêmement nécessaire pour moi d’appréhender ça comme on le ferait avec un dessin, de monter l’ensemble puis de préciser au fur et à mesure.

On se rencontre dans le cadre du festival Anima avant sa sortie française. Comment vis-tu ces premiers retours ?

J’ai beaucoup voyagé avec le film depuis sa première au festival d’Annecy. On a eu la possibilité, l’honneur, de présenter le film en clôture du festival Écran Noir à Yaoundé avec une très grosse cérémonie, un très bon accueil et beaucoup d’émotions. C’était un moment très important pour nous. On l’a présenté dans plusieurs festivals comme au FIGA à Lomé, au Togo, qui est un festival super et dont je profite pour leur passer le bonjour. C’est un festival créé par une communauté d’animateurs et d’animatrices. On l’a montré à Dakar et à plein d’autres endroits. Ça a été spécial de l’amener en Arménie à Erevan. C’est vrai que de voir les retours, l’émotion des gens et la manière dont ça les fait réfléchir, c’est toujours très fort pour moi et pour toute l’équipe. Faire les avant-premières et parler du film est très spécial. Ça nous dépasse de présenter un film, de voir les conversations et d’aller au-delà de mon ressenti. On va sortir aussi la version roman graphique chez Dupuis pour une sortie le 13 mars. Être ici à Anima, c’est beaucoup d’honneur et c’est très spécial car c’est une coproduction belge. Beaucoup de choses ont été faites en Belgique, notamment l’animation. C’est très particulier de venir ici dans un grand festival comme celui-ci.


Propos recueillis par Liam Debruel.

Merci à Kévin Giraud et à l’équipe d’Anima pour cet entretien.