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[ENTRETIEN] : Entretien avec Sergi López

Copyright Pyramide Distribution / Copyright Wild Bunch Distribution / © Getty - Alejandro Martinez Velez - Radio France 

C’est un acteur à la carrière éclectique, passant de films d’animation comme Josep à des titres clivants comme Sirât, parvenant à marquer l’histoire du cinéma espagnol comme l’un de ses pires méchants dans Le Labyrinthe de Pan tout en parvenant à enchaîner des projets variés. Sergi López venant au Love International Film Festival de Mons pour recevoir le Cœur de Cristal d’Honneur, il était impossible pour nous de ne pas discuter rapidement avec lui.

Je prends la vie avec les deux mains, la bouche ouverte. J’essaie de ne pas réfléchir, de ne pas avoir des priorités, de ne pas avoir des stratégies, de ne pas me dire avant de lire ce que je veux lire et ce que je voudrais. Ce que je veux, je m'en fous. Je veux bien jouer le personnage médiocre ou pas brillant ou simple dans des bonnes histoires plutôt que de jouer un personnage brillant mais dans un film qui ne m'intéresse pas beaucoup. Ça, pour moi, ça n’a pas de sens.  - Sergi López 


Pour commencer, on se rencontre dans le cadre du festival du film de Mons, où vous allez être récompensé pour votre carrière. Qu'est-ce que cela vous fait personnellement ?

Ben écoute, ça me fait plaisir, bien sûr, je suis très remerciant, mais je ne sais pas comment réagir à la flatterie. Je crois que c'est un truc de famille, ma mère est pareille. Je rougis quand on me parle d’un prix d’honneur. Effectivement, moi aussi je me rends compte avec les années qui passent et que je deviens vieux, plutôt que je prends l'âge et tout ça, je vois bien que je fais plein de films mais je reste le premier étonné, des films avec plein de thèmes, avec des réalisateurs très différents, des personnages très différents. Je me rends compte que mon histoire est incroyable mais après, la reconnaissance publique, je ne sais pas comment réagir. À part dire merci ! (rires)

Même peut-être justement, est-ce qu'il y a un souvenir avec un réalisateur, une réalisatrice sur lequel vous avez envie de revenir ?

Nous, les acteurs et les actrices aussi, surtout dans le cinéma, on a besoin du désir des autres. Il y a l’envie de travailler avec telle ou telle personne. Mais tant qu’il ne veut pas travailler avec toi, tu ne peux rien faire. Donc revenir avec un réalisateur, ça dépend des réalisateurs et de leurs invitations. Mais j'ai eu la chance de rencontrer et revoir plein de réalisateurs avec qui j’ai travaillé sur un ou plusieurs films, notamment un, Manuel Poirier avec qui j'ai commencé. Il a été déterminant parce que c'était son premier long-métrage et que c’était également le mien. Il est sorti sur deux copies, une copie Paris et une copie France. Après, il m'a appelé pour son deuxième film, puis le troisième, le quatrième et son cinquième, c'était un western qui a été pris au Festival de Cannes en compétition. Du coup, ça m’a aidé à connaître un peu le métier, voir comment ça se passe en tournage, commencer à jouer et exprimer cette idée des jeux. Ça m'a permis d'arriver à Cannes, et du coup, d’être reconnu par le cinéma francophone. Si je n'avais pas rencontré ces mecs, je crois que je n'aurais jamais essayé car pour moi, le cinéma, c'était quelque chose de très lointain, très métaphysique. Je ne rêvais même pas d’en faire donc j’y suis arrivé surtout par accident grâce à lui.

Le Labyrinthe de Pan - Copyright Wild Bunch Distribution


Il y a un film sur lequel j’avais envie de revenir particulièrement : Le Labyrinthe de Pan.

C’est fou hein ?

Oui, je l’ai revu hier et il est toujours époustouflant.

C’est un putain de film ! (rires) C'est une expérience particulière. Déjà, Guillermo del Toro m'a proposé le capitaine Vidal, le fasciste du film, parce qu'il avait vu Harry : un ami qui vous veut du bien. Et Harry, c'est la première fois que j'ai joué un méchant. C’est marrant pour moi, qu'il y ait un lien entre les deux films, dans ma vie, ma carrière, parce qu’au début, Dominik Moll me proposait l'autre rôle, celui de Laurent Lucas. Je me suis retrouvé à jouer le méchant alors qu'il y avait des gens, comme le producteur, qui disaient : « Mais non, Sergi, il ne va pas jouer le méchant, c'est impossible, on ne va pas y croire. » (rires) Et c'est un film qui a marché parce que c'est un scénario super, réalisé par un réalisateur très talentueux. Et du coup, ça a généré que Guillermo del Toro a vu le film et m’a dit, alors que je n’avais jamais joué de rôle de méchant, qu’il avait un scénario pour moi. Il m’a dit : « Je veux que tu fasses un vilain comme on n'en a jamais fait dans l'histoire du cinéma espagnol », un truc très prétentieux, très énorme (rires). Je lui ai dit d’accord et il m'a raconté l'histoire. Après j'ai vu qu'on travaille comme il travaillait. Et je crois que, parmi les réalisateurs avec lesquels j’ai travaillé, c'est le mec qui se rapproche le plus du génie. C’est un malade de cinéma, comme plein d’autres, mais il a une façon particulière de répéter. Il disait : « Alors, tu commences, tu comptes jusque cinq, tu tournes la tête, tu respires deux fois puis tu comptes jusque trois, tu dis bonsoir puis tu retournes la tête en comptant jusque deux avant de baisser la tête ». Il avait calculé tous ces mouvements des yeux, de tête, il dirigeait et s’exprimait comme ça. Il va diriger comme ça, à la seconde, mais la grande différence avec d'autres qui essaient de faire pareil, c’est que lui, tu faisais comme il l'avait dit, et ça marchait. Il est fort quand même ! Il était comme ça avec moi, avec la petite, avec la lumière, avec les chaussures et avec les costumes. Il était sur tous les détails. Donc tous les réalisateurs sont importants pour leurs films, mais lui, il a une responsabilité très, très grande sur ce bijou qu’est Le Labyrinthe de Pan.

Peut-être justement, est-ce qu'il y a quelque chose qui t'appelle pour certains projets ? Parce que tu as quand même une carrière qui est très variée, des courts-métrages comme Patanegra ou récemment des films comme Sirāt ou Josep…

Je prends ça à fond. Je prends la vie avec les deux mains, la bouche ouverte. J’essaie de ne pas réfléchir, de ne pas avoir des priorités, de ne pas avoir des stratégies, de ne pas me dire avant de lire ce que je veux lire et ce que je voudrais. Ce que je veux, je m'en fous. Je veux bien jouer le personnage médiocre ou pas brillant ou simple dans des bonnes histoires plutôt que de jouer un personnage brillant mais dans un film qui ne m'intéresse pas beaucoup. Ça, pour moi, ça n’a pas de sens. En fait, j'essaie de pas réfléchir quand je lis et de me laisser surprendre, que ce soit une comédie ou une tragédie, de ne pas avoir d’à priori. Je n’ai pas de stratégie de carrière en me disant que je voudrais faire une comédie burlesque un rôle de méchant. Tu vois, je n’ai jamais voulu faire des rôles. Et pourtant, quand je regarde ma filmographie, je me rends compte qu’on m’a proposé des choses très surréalistes, très différentes, très étranges. Donc j'essaie de rester comme ça.

Sirāt - Copyright Pyramide Distribution

De toutes les interviews que tu as vécues, est-ce qu’il y a un point particulier sur lequel tu aurais souhaité revenir, peut-être une question que tu aurais aimé qu’on te pose ?

Je ne sais pas. Je crois que la vie, c'est l'impro tout le temps. On peut avoir des idées, on peut avoir des convictions, des valeurs. Mais après, c'est comment tu jongles avec ce qui arrive, avec le présent. Et moi, avec le temps, j'ai pris conscience que j'ai un lien très fort avec mon métier. Au début, le métier d'acteur, c’était un truc ludique. J’avais comme une distance. J’ai encore cette idée de jeu, de musique, mais je me rends compte maintenant à quel point ça me fascine, ça me prend la tête, ça m’obsède, ça me passionne, cette idée surréaliste de devoir m’appeler tout d'un coup Louis ou Richard alors que ce n'est pas vrai. Ce n'est pas vrai mais pour toute l'équipe, tous les publics, on sait que ce n'est pas vrai et pourtant, on y croit. Je prends conscience à quel point on fait un beau métier. Tu t’occupes d’un enfant qui n'est pas ton enfant, tu joues une histoire qui n'est pas dans l'histoire et pourtant, le fait de les jouer crée quelque chose. Ton corps a une mémoire ancestrale qui crée ces choses. Même si tu ne veux pas, même si tu veux passer par un rapport ludique, même avec cette distance, je trouve ça trop beau de gagner sa vie en jouant, en faisant des personnages. Je suis encore fasciné par cela. Avec cet hommage, cette carrière et le fait que j’ai eu la chance de faire autant de films avec autant de gens différents, je reste fasciné. Je ne sais pas qui remercier car je ne suis pas croyant mais j’aimerais l’être pour pouvoir dire merci pour tout cela.




Propos recueillis par Liam Debruel.

Merci à Valérie Cornelis et Shahinèze Hasnaoui de La Com des Demoiselles et à l’organisation du Love International Film Festival de Mons pour cet entretien.