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[ENTRETIEN] : Entretien avec Nicolas Boukhrief

BALTEL/SIPA/20 Minutes


Membre du jury du Love International Film Festival de Mons, Nicolas Boukhrief constitue un profil atypique dans le paysage cinématographique français. L'opportunité était donc trop belle de l'écouter parler de ses films, du journalisme cinématographique ou encore de Silent Hill.

Les festivals offrent peut-être le nouvel espace de découverte des films. - Nicolas Boukhrief

En tant qu’ex-journaliste cinéma, quelle est votre vision du journalisme culturel actuellement ?

Le journalisme culturel, en général, ce sera un peu compliqué, parce que c'est un domaine très vaste. Le journalisme cinéma, je le trouve très vaste. Déjà, je ne lis pas les critiques qui concernent mes films. Je m'en protège, en fait, parce que je considère qu'elles ne sont pas écrites pour moi, puisqu'elles sont écrites pour des lecteurs. Donc je n'ai pas de raison de les lire, si on peut dire. Comme ça, je me mets à l'abri, puis je fais mon travail sereinement, parce que si on a une très mauvaise critique, on peut vouloir faire un film en réaction à cette mauvaise critique. Et si on a une très bonne critique, on peut vouloir faire un film qui poursuit cette très bonne critique. Ça trouble le travail, ça enlève de la spontanéité, je trouve. Sur le reste des films, je les lis, bien sûr. Je lis certains journaux, en tout cas. Et je dirais que la critique est aussi variée qu'il y a de journalistes. Il y en a que j'apprécie, d'autres que j'apprécie moins. En général, je ne termine pas leurs articles. Malheureusement, je trouve que ce qui est très dommage aujourd'hui, c'est que la presse s’est quand même beaucoup effondrée avec l'arrivée d'Internet. Et donc, le pouvoir des journalistes s'est amoindri. Or, la critique avait une vraie fonction, très puissante. Parfois, ça pouvait être pour le pire, mais c'était aussi beaucoup pour le meilleur, pour faire découvrir des auteurs, faire découvrir des cinéastes. Et je trouve qu'elle a beaucoup moins ce pouvoir aujourd'hui pour deux raisons. D'abord, les gens lisent moins de journaux et ils sont plus sur Internet. Donc, il y a aussi une critique sur Internet. Mais je la trouve plus fragile. C'est beaucoup plus dur de faire le tri. Être critique de cinéma, c'est quand même un métier. Il fallait quand même avoir une formation. Il fallait avoir une culture. Aujourd'hui, un peu n'importe qui peut écrire sur Internet. Et il y a des petits influenceurs, des petits Youtubeurs, par exemple, qui sont très populaires. Et quand je regarde leurs articles, leurs posts, leurs critiques, en tout cas, je ne les trouve pas toujours très fondés ou très argumentés. Je ne trouve pas que le vocabulaire soit très précis ou qu'ils expriment une énorme cinéphilie. Je ne parle pas de tous, mais certains. Et je les trouve très populaires. Donc, ils ont forcément une influence. Mais il y a quelques sites en général plutôt pointus. Les gens qui les font sont justement très cinéphiles, très au courant. Parce qu'aujourd'hui, on peut avoir accès à tous les films. Après, je dois avouer que le règne des Youtubeurs, dans le domaine de la critique, j'entends, ça met un peu dans l’embarras, parce que je trouve qu'ils ne sont pas forcément des bons influenceurs, comme on dit.

Ici, on se rencontre dans le cadre du Festival du Film de Mons. Quelle est votre vision du rôle des festivals dans la transmission des films actuellement ?

Alors, justement, ça, c'est vrai que c'est important. Les festivals... Si la presse s'est un peu effondrée, la presse cinéma, il y a un nombre de festivals qui est pléthorique. Aujourd'hui, il y a énormément de festivals qui marchent très bien. Et donc, c'est comme si eux avaient pris le relais de faire découvrir. Il y a beaucoup de festivals assez passionnants, quand même. Moi, je me déplace assez peu dans les festivals parce que je travaille beaucoup mais je regarde souvent les programmations. Et c'est souvent très varié, très curieux. La notion de recherche, la notion de films parfois un peu plus difficiles ou de films plus singuliers, ou plus exotiques, ou plus lointains, gouvernent souvent les programmateurs de festivals. Il y a en plus une certaine concurrence entre les festivals. Donc je connais des programmateurs qui vont passer beaucoup de temps à chercher pour pouvoir arriver à faire une belle sélection. Cannes prend énormément de films, puis Venise et Berlin… ça oblige tous ces programmateurs à aller très, très loin dans leur recherche pour, en général, faire des sélections qui sont de qualité ou en tout cas qui sont souvent intéressantes. Donc c'est vrai que vous avez complètement raison. Les festivals offrent peut-être le nouvel espace de découverte des films. Souvent, en plus, on voit des films où on ne sait rien. C'est un grand plaisir parce qu'on se trouve dans une époque où tout est raconté, spoilé avec les bandes-annonces. Il y a beaucoup de travail sur Internet de la part des distributeurs. C'est assez merveilleux, comme c'est le cas ici, de se retrouver devant des films dont on ne sait rien, et qu'on découvre en toute innocence. Donc, oui, vous avez raison. Les festivals ont pris le relais, quelque part, de cette perspective.

Trois jours et une vie - Copyright Nicolas Schul © 2019 MAHI FILMS – GAUMONT - FRANCE 3 CINEMA - GANAPATI -
LA COMPANY – UMEDIA - NEXUS FACTORY


Il y a un film dont j'avais absolument envie de parler, c'est Trois jours et une vie. Comment s'est passé le travail d'adaptation ?

(ALERTE SPOILERS)

C'est un scénario que Pierre Lemaitre avait écrit avec Perrine Margaine, une complice à lui avec qui il avait écrit ses Cadres noirs. Il m'a appelé, via son agent, il appréciait mon travail, surtout Le Convoyeur, et il voulait me proposer le film. J'ai lu une première adaptation du roman que je trouvais vraiment, extrêmement forte, et je lui ai dit : « Je ne sais pas si vous trouverez le financement de ce film », parce que le sujet était quand même très compliqué. Un enfant tuant un autre enfant, ce n'est pas un sujet sur lequel les producteurs se jettent. Ils préfèrent plutôt des comédies. Je lui ai donc dit que je ne savais pas s’ils trouveraient l'argent pour faire ce film mais que si c’était le cas, je serais là pour le réaliser. Et ils ont trouvé l'argent. C'est notamment Gaumont qui était en train de faire Au revoir là-haut. À partir de là, j'avais des choses à dire sur l'adaptation, mais j'ai discuté avec Pierre Lemaitre, comme ça j'étais sûr qu'on n'aurait pas de conflit. Je lui ai dit que j’allais faire comme Hitchcock, qui n'a jamais signé un scénario, lui dire des choses qui sont de la mise en scène que je comptais faire, comme mon envie de changer un peu le début. J'avais plein d'idées d'adaptation, mais je n’allais pas signer le scénario. Je voulais que ce soit son histoire. Il l'a faite en roman puis en scénario. Je ne voulais pas le mettre à la porte et juste l’inviter à l'avant-première pendant que je récupérais le matériau. Je voulais qu'on soit d'accord sur chaque changement que j’allais demander sur son récit, ce qui l'a enchanté. À partir de là, on a commencé une relation de travail formidable, on était vraiment très complices, et on n'a jamais eu aucun conflit sur le traitement de l'histoire. Je dirais qu'au final, j'ai dû changer, avec son accord, peut-être un quart de son scénario ou un tiers grand maximum, des dialogues par-ci par-là, puis la structure elle-même. Le film commençait sur la tempête avant de partir en flashback. C'est un peu dommage pour moi de spoiler une grande cassure du projet donc je préférais commencer sur la recherche de l'enfant. C'était plus intéressant que la tempête débarque de nulle part, alors que l'annoncer au début me paraissait être contre-productif, il valait mieux commencer par le début de la battue. Parce que, comme le premier quart d'heure, c'est la présentation de tous les personnages, les gens risquent de s'ennuyer un peu. Si on commence sur le début de la battue en disant « un enfant a disparu, on va le chercher » et que juste derrière, j'ouvre le film sur un enfant, tout le monde va se dire que c'est cet enfant-là qui a disparu. Donc les gens vont s'attacher à cet enfant et ensuite vont soupçonner tous les gens qu'ils rencontrent dans le premier quart d'heure en se disant que c'est lui qui va l'assassiner, et personne ne soupçonnera que c'est cet enfant qui va assassiner quelqu'un. C'est un des changements importants que j'ai pu apporter, le plus marquant selon moi.

(FIN DES SPOILERS)


J'ai appris récemment que vous aviez co-scénarisé le traitement du Silent Hill de Christophe Gans. Comment voyez-vous ce rapport au scénario ?

Ça dépend. En France, de toute façon, on est quand même dans le pays où la notion du cinéma d'auteur a été très importante à partir de la Nouvelle Vague, et quelque part, on a délaissé le travail des scénaristes au profit de l'auteur-réalisateur. Donc de toute façon, si on veut réaliser en France, on a plutôt intérêt à se lancer dans l'écriture, parce qu'il est difficile de trouver des scénaristes qui vont le faire. C’est un peu plus le cas aujourd'hui mais quand j'ai commencé, j'avais intérêt à être auteur-réalisateur, donc je me suis lancé dans l'écriture. J'avais été formé par un cinéaste qui s'appelle Andrzej Zulawski. C'est le premier qui m'a dit de me lancer et d’écrire. J'avais fait mes premiers textes et il m'avait un peu formé à l'écriture, m'expliquant comment on faisait pour écrire un scénario. Donc je me suis lancé sur mon premier film et j'ai écrit tous mes scénarios, à part Trois jours et une vie d'ailleurs, ou co-écrit en tout cas en grande partie. Après, je ne me sens pas du tout scénariste, au sens que je ne peux pas écrire n'importe quel scénario, n'importe quelle histoire, pour n'importe qui. Par contre, quand il y a des réalisateurs dont je respecte le travail qui viennent me voir pour que j'écrive avec eux, si le sujet me parle, je suis tout à fait OK pour écrire avec eux. C'est ce qui s'est passé avec Christophe Gans, que je connais depuis l'enfance. C'est un grand joueur de Silent Hill comme moi donc quand il m'a proposé d'écrire ce qu'on appelle le traitement, les 80 pages d'histoire avec peu de dialogues, j'ai tout de suite accepté. Après, je n'ai pas été au générique pour d'obscures raisons de production, comme c'est une production américaine, il y avait Roger Avary, le scénariste de Tarantino, qui est rentré dans le projet et le producteur m'a demandé gentiment de sortir. Je n'aurais pas accepté si ça avait été un inconnu, mais comme c'était mon ami d'enfance qui faisait ce film, et que ça aurait bloqué le projet si je ne le faisais pas, j'ai accepté de me mettre en conseiller à la production ou quelque chose comme ça. Mais c’est ça qui est bien avec Internet, c'est que la vérité est ressortie. Aujourd'hui, je vois que sur Internet, je suis considéré comme co-auteur de l'histoire, ce qui est la vérité. J’ai fait pareil pour Délicieux. J’étais ravi de bosser avec Eric Besnard.

Made in France - Copyright Universum Film


Avant de parler de ce film, je crois que je vais parler un peu de Made in France, dont on a plus parlé des polémiques de son contexte de sortie que du film même…

En fait, il n'y a pas eu de polémique sur le film. Personne n'a trouvé que le film était malsain, ou islamophobe, ou au contraire, complaisant. Il y a eu une sorte d'accident incroyable, qui était que le film devait sortir le 18 novembre, et qu'on a eu des attentats le 13 novembre. Ce qui est très curieux dans l'histoire de ce film, c'est que quand j'en ai eu l’idée, j'étais obsédé. C'est parti de Mohammed Merah, l'assassin qui avait tué les enfants de l'école juive à Lyon, et aussi un jeune militaire, et quand j'ai vu ce fait divers, je me suis dit que c’était le début de quelque chose. J'ai donc commencé à enquêter sur ce sujet, et effectivement, l'enquête que j'ai faite a confirmé mon intuition. Les assistants sociaux, les policiers avec lesquels je parlais, disaient qu’il y avait un truc qui montait très fort. J'étais convaincu que je tenais un sujet. Mais parallèlement, quand j'ai été voir les producteurs français, beaucoup d’entre eux étaient dans ce confort bourgeois qu'est le cinéma français. J’en fais partie aussi, on fait beaucoup de films, alors des parfois, on n'en fait pas, quand on est réalisateur, on n'arrive pas à monter, mais on est un peu isolé du monde, à part. J’ai donc rencontré une indifférence très forte chez quasiment tous les producteurs, un peu de peur chez certains, mais beaucoup d'indifférence. J'ai mis un an à trouver un producteur, et on a commencé à tourner avec assez peu d'argent. Canal+ nous a beaucoup aidés, puis on a commencé à tourner, et en fait, plus on tournait, et plus le sujet se rapprochait. Daesh est apparu. C'est pour ça que dans le film on parle d'Al-Qaïda, et pas de Daesh, parce que Merah était plus formée Al-Qaïda. Daesh n'existait pas, c’est apparu pendant qu’on tournait, en étant très présent en Syrie, et puis, peu à peu, j'étais en mixage quand il y a eu les attentats de Charlie. Ce qui s'est passé, c'est que le distributeur a rendu le film. Il fallait qu'on en trouve un autre. On devait sortir le 18 novembre 2015, puis ensuite, avec les attentats du 13 novembre, tout ça s'est annulé. Le film aurait pu sortir trois mois plus tard mais dans une petite salle d'art et essai militante. Je me disais que je n'avais pas fait ce film pour convaincre les convaincus, j'avais fait ce film comme une sorte de contrepoison, pour les gamins en banlieue qui se tapaient les Imams sur Internet, etc. C’est pour ça que c’est un petit film un peu agressif, un polar façon Convoyeur et pas un film à thèse, c'était pour convaincre ces gamins-là. On a choisi de sortir le film en VOD et ça a fait un carton, également en piratage, dans les banlieues, donc le but a été atteint.

Peut-on revenir sur le travail d'écriture sur Délicieux ?

C'est Éric Benard qui est venu me voir. Il a écrit Le Convoyeur, Made in France, on a écrit L'Italien ensemble. Il est venu me voir en me disant qu'il avait l'idée de faire un film sur l'ouverture des premiers restaurants. J'ai dit que c'était un sujet magnifique, qu'il allait l'écrire avec moi. On a commencé à en discuter car j'étais très branché sur le petit commerce. Je voulais rester sur le côté d'ouvrir un commerce. Je voulais qu'il parte de rien, d'une ruine, d'une sorte de boutiquier tandis qu’Eric était sur l'amplitude. On s'est régalé à écrire ce film, c'est le cas de le dire ! C'est juste une collaboration sur un sujet qu'il m'a parlé avec un metteur en scène dont j'apprécie le travail. Je ne pouvais pas refuser une proposition pareille parce que je trouvais son pitch magnifique. L'ouverture des premiers restaurants, qui coïncide avec les prémices de la Révolution, l’idée que la cuisine en France exprime le politique. C'est une idée tellement belle que j’étais enchanté qu’il me la propose, la petite histoire qui raconte la grande histoire.


Propos recueillis par Liam Debruel.

Merci à Valérie Cornelis et Shahinèze Hasnaoui de La Com des Demoiselles ainsi qu’à l’organisation du Love International Film Festival de Mons pour cet entretien.