[ENTRETIEN] : Entretien avec Laurent Micheli (Nino dans la nuit)
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| © Mia Tohver/PÔFF/CineEuropa // BAC Films |
Nous avions déjà beaucoup aimé Lola vers la mer, précédent film de Laurent Micheli porté par un
duo remarquable, et nous avons également grandement aimé son dernier
long-métrage, Nino dans la nuit. Alors, entre sa sortie en France
et celle en Belgique, ponctuée par des passages en festivals et autres
avant-premières, nous avons eu l’occasion de discuter avec ce réalisateur de
talent, de ceux qui remplissent les interviews de propos aussi vibrants que ses
films tournés.
C’est un livre qui m’a beaucoup touché et intéressé en me créant des sensations assez étranges pour un roman. J’ai vraiment eu des sensations physiques en lisant ce livre, presque de nausées, de trop plein et de débordements. Je trouvais ça hyper intéressant d’expérimenter cela par la lecture. C’est assez rare d’avoir une espèce de côté attirance-répulsion. - Laurent Micheli
Comment es-tu arrivé sur Nino dans la nuit ?
Je connais le travail des
auteurs, Capucine et Simon Johannin, mais j’avais lu aussi le premier roman du
second, L’été des charognes, qui m’avait vachement marqué. Du
coup, j’ai lu Nino dans la nuit dès sa sortie. C’est un livre qui
m’a beaucoup touché et intéressé en me créant des sensations assez étranges
pour un roman. J’ai vraiment eu des sensations physiques en lisant ce livre,
presque de nausées, de trop plein et de débordements. Je trouvais ça hyper
intéressant d’expérimenter cela par la lecture. C’est assez rare d’avoir une
espèce de côté attirance-répulsion. Ce qui m’a beaucoup plu aussi, c’est la
façon de parler de la jeunesse, de façon très documentaire, très juste. Je
n’avais jamais lu un récit sur une jeunesse que j’avais la sensation de
connaître très bien pour en faire encore un peu partie et la voir autour de
moi. En même temps, cet aspect très documentaire et aussi une forme de lyrisme
qui leur était offert par la langue qui est très belle emmène les personnages
dans quelque chose de beaucoup plus grand qu’eux, qui ne les réduit pas à
l’univers dans lequel ils vivent et la précarité dont ils sont victimes. Je
trouvais ça très beau, à travers la forme, de leur offrir une forme de lumière.
Ça se reflète aussi dans cette
réplique « Seulement 20 ans ? Vivement la mort. », ça résonne
bien avec ces thématiques, cet étouffement du capitalisme, toutes ces choses à
gérer perpétuellement, …
Pour rebondir sur ce que tu dis, c’est une phrase que j’adore, qui vient du roman et me bouleverse. Je la trouve terrible, ultra violente. Je trouve ça dingue que quelqu’un de 20 ans puisse dire « vivement la mort, je n’en peux déjà plus ». En même temps, c’est un constat qui est proche de la réalité pour une partie des jeunes car les perspectives qui leurs sont offertes sont vraiment de plus en plus dures et un peu écrasantes. Bien sûr qu’il n’y a pas que ça dans le monde et la société mais je trouve ça important de pouvoir dire que ce qui est offert aux jeunes, en termes de perspectives de travail par exemple, n’a rien de très excitant. On est vraiment tous assujettis à la société capitaliste, on l’oublie tellement on le sait. Ça m’a aussi beaucoup touché avec le roman car j’ai dû faire pas mal de jobs étudiants de mes 15 à mes 25 ans et même encore après, de la téléphonie pour Tonton Tapis, vendre des barbapapas à Walibi, … J’ai tout fait. Gérer ça en plus des études, comme le personnage le dit, c’est compliqué. On doit travailler hyper tard le soir, voire jusqu’au bout de la nuit pour ensuite se réveiller et aller en cours. Je trouve que c’est important de parler de ça. Les choix politiques qui sont faits pour soi-disant aider la jeunesse sont assez médiocres selon moi. En tout cas, je trouvais ça beau de montrer cette jeunesse qui croit en d’autres choses comme les relations humaines, les liens, la vérité, que les liens humains peuvent être en dehors du marchand et se battre pour ça.
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Justement, quel a été le travail
avec le casting pour avoir cette alchimie de groupe ? On ressent vraiment
cette amitié dans le film et ça donne un cœur qui bat dans le récit.
C’est cool que tu me dises ça car
ça a été un vrai enjeu pour moi de mise en scène ce groupe et de le faire
fonctionner. J’ai travaillé l’adaptation du roman dans le sens du groupe et du
collectif. J’ai ramené cette part dans le film beaucoup plus que ce qui
existait dans le roman car c’est un truc auquel je crois beaucoup. L’amitié est
très importante pour moi. Ça peut paraître simple ou naïf mais c’est un truc qui
me fait tenir dans la vie, le fait d’être accompagné par des gens, d’être
entouré, d’avoir des amis. De sentir cette énergie-là me porte dans un monde
qui me pousse de plus en plus à être individualiste. Donc réussir ce groupe
était un vrai pari. J’ai axé le casting dans ce sens-là, de trouver évidemment
des individus mais aussi de créer un groupe. Le casting a été très long, on a
reçu énormément de candidatures, plus de 2000, ça a été un gros taf. La
dernière semaine de casting, on a créé de manière arbitraire des groupes de 4
différents. En fait, le groupe qui est dans le film est le dernier groupe à
être passé au casting. Il s’est créé un truc assez magique entre eux et
ils ont dit la même chose : cela faisait bizarre car on avait l’impression
qu’ils se connaissaient depuis hyper longtemps. Ils se touchaient sans gêne, en
respectant évidemment l’autre, mais il y avait un truc de camaraderie, un
humour entre eux. Ils me l’ont dit après mais quand ils sont sortis du casting,
ils ont été boire des verres à 4 jusqu’au bout de la soirée. C’était assez
étonnant ce qu’il s’est passé et j’ai continué à axer ce truc-là en demandant à
la production de nous permettre d’aller faire une petite résidence avec le
groupe dans le sud de la France, car c’est de là que vient Nino. On a
évidemment lu le scénario, on a parlé des personnages et des enjeux du film
mais on a surtout appris à se rencontrer. C’était super important pour moi de
se créer des souvenirs. C’est con mais passer une soirée à jouer à des jeux de
cartes ou à se dire des vérités, ça crée tout de suite quelque chose de fort,
tout comme aller se baigner à la plage. Ça crée une promiscuité qui n’est pas
du jeu et qui fait que, le premier jour du tournage, le groupe existait
sans qu’on ait besoin de le créer.
C’est drôle car ce moment où ils
vont à la mer, ça se ressent encore plus en opposition avec ces bouillonnements
urbains que sont Paris et Bruxelles dans le film. Quel a été ton parti pris
pour capter le côté vibrant de ces lieux ?
Ce que je peux en dire, c’est que
je me suis beaucoup battu pour que cette parenthèse du sud existe dans le film.
À un moment, quand on a eu des problèmes de financement, on cherche toujours à
supprimer ou déplacer les choses les plus coûteuses, dont emmener toute une
équipe dans le sud de la France. Pour moi, c’était super important car, déjà,
ça allait permettre une forme de respiration, pour le spectateur comme pour les
personnages, mais également de raconter que ce ne sont pas des gens qui ne vont
pas bien, ils sont perméables à leur environnement. Quand ils voient la mer et
le soleil, qu’ils ont de l’espace, il y a des sourires qui apparaissent, ils
vont mieux et n’ont pas besoin de sortir dans des caves jusque 5h du mat’, même
si ça peut avoir plein de vertus positives aussi de le faire. C’était l’idée de
travailler sur le charnel, la chaleur, la légèreté et aussi de ne pas inscrire
Nino dans une espèce de filiation habituelle du « Je galère car mes
parents sont drogués, alcooliques ou me battent ». Non, on voit que c’est
un père aimant qui fait ce qu’il peut, pris dans les mêmes griffes du monde et qui
fait ce qu’il peut avec tout l’amour qu’il a, ce qui était important pour moi à
raconter. Il y a une forme de rupture en termes de couleurs, de lumière, de
rythme. J’ai vraiment essayé de penser à cette partie-là comme une parenthèse.
Je ne sais pas si ça se remarque mais la voix off s’arrête pendant toute cette
partie. C’était aussi un parti pris pour moi d’avoir cette voix qui se calme
quand les choses vont mieux. Quand il revient, il y a cet événement où ils
doivent partir de chez eux et prendre un bus avec Lale qui dit « Retour à
la case merdier », la voix off reprend car la merde recommence. C’étaient
des partis pris pour faire respirer.
C’est un film très marqué dans
les contrastes, comme la gestion sonore de l’ouverture, la tentative
d’engagement dans la légion. Comment gérer un tel bouillonnement, que ce soit
visuel ou sonore ?
Je crois que j’ai décidé
d’épouser cette grammaire pour me rapprocher du personnage et de sa recherche
de liberté. C’est ce qui nous a guidés avec le chef opérateur Florian Berutti.
Ça a été notre ligne de se dire qu’on voulait faire un film libre et baroque,
fait de contrastes comme les désirs de ce personnage de ne pas vivre quelque
chose d’étriqué, qui lui soit imposé. C’est ça qui nous a guidés. Aussi, je
pense que ce qui est le guide du spectateur, c’est le personnage. On passe par
plein de strates, d’univers, mais on est guidé par sa voix car on est en partie
dans sa tête. Ce qui m’a d’abord guidé à l’écriture, c’était l’idée du roman
picaresque, suivre cette structure un peu classique d’un anti-héros miséreux
qui va d’aventure en aventure traverser différentes strates de la société, et
ces strates s’additionnent et créent un tableau sociétal à la fin, un peu comme
Don Quichotte. Pour moi, il y avait quelque chose de cet ordre-là, avec ces
contrastes par lesquels on va passer, des épisodes, et on va suivre ce
personnage qui va nous permettre de rencontrer une société et ses
dysfonctionnements.
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C’est ton troisième long-métrage
après Lola vers la mer qui a connu un certain succès. Comment
as-tu vécu cette transition ?
De toutes façons, chaque fin de
film qui va vers un nouveau est un truc assez singulier à vivre, assez
particulier car on doit laisser derrière soi quelque chose qui nous a
accompagné pendant des années. C’est aussi laisser une partie de soi dans le
sens où on vieillit avec les films, on grandit avec. Aujourd’hui, je n’écrirais
pas nécessairement ce film-là. Il fait partie de mon passé déjà d’une certaine
façon. Pour la gestion de l’entre-deux, c’était un peu bizarre pour être
honnête car on était en plein confinement. « Lola vers la mer » est sorti
pile au début du premier confinement. C’était assez particulier car beaucoup de
sorties internationales ont été décalées, d’autres ont été annulées. Je me suis
retrouvé dans un drôle de moment où le film a commencé à sortir mais ça s’est
arrêté en cours. Je me suis retrouvé chez moi, dans mon appartement, à me dire
que j’allais essayer d’écrire alors que mon imaginaire n’était pas disponible.
J’avais l’impression qu’il se cognait contre les murs de mon appart. Il faut se
remettre dans ce moment-là mais on était tellement pris par ça, il n’y avait
que ça qui comptait, on ne savait pas comment ça allait se transformer. C’était
assez compliqué de rêver autre chose. Et c’est comme ça que je me suis dit que
l’exercice de l’adaptation m’intriguait depuis toujours, que ce roman que
j’avais fini peu de temps avant restait encore dans ma tête. Je me suis demandé
s’il ne fallait pas aller par-là, avec des personnages que j’aurais pu écrire.
Puis j’avais aussi envie d’une histoire qui me permette d’explorer le faste. Tu
parlais de ces contrastes, j’avais envie d’explorer des nouvelles choses en
mise en scène aussi et cette histoire me le permettait aussi. Dans l’écriture
de Simon, il y avait beaucoup d’images très cinématographiques dans l’écriture
et ça m’inspirait. Tu vois, par exemple, j’ai exploré ce faste donc pour
l’instant, je ne sais pas si ça va continuer, j’ai un gros désir de faire
quelque chose à l’inverse de ce que je viens de faire, avec peu de personnages
et de décors, beaucoup d’intensité mais plutôt interne, de suivre un personnage
en suivant son ressenti. C’est marrant comme parfois, on a aussi besoin dans la
vie de répondre à un film par un autre en contraste du précédent.
Y a-t-il un dernier point par
lequel tu aimerais conclure cet entretien ?
C’est un peu ce que je disais
tout à l’heure mais j’ai l’impression que ce film, on l’a écrit il y a 5 ans et
la sensation que j’ai eue à la lecture, de nausées, de trop plein, d’un état
physique qui m’intéressait à fond d’explorer au cinéma, cette envie de
provoquer une sensation de malaise, d’immerger le spectateur à l’intérieur du
vécu du personnage, … Je trouve que ça m’intrigue de commencer à montrer le
film parce que je sais qu’aujourd’hui, on est vachement écrasé par l’actualité
depuis 2 ans, et ça laisse peu de place à… (réfléchit) En fait, on a vachement
besoin de légèreté et de divertissement. Il y a peu de gens qui me parlent de
ça, de la dureté du film. Je ne sais pas encore comment les gens se situent par
rapport à ça car on me parle à la fois de beaucoup de tendresse mais aussi de
beaucoup de violence. C’est quelque chose dont j’aimerais plus parler, ou au
moins de savoir comment les gens le reçoivent parce que mon intention avec ça
n’était pas de montrer la violence pour le plaisir de la montrer, ce n’était
pas gratuit. C’était plutôt dire que, pour pouvoir transcender nos monstres, il
faut pouvoir les regarder en face, les prendre par les cornes, par les mains et
les traverser pour les laisser derrière nous. C’est presque le devoir de la
société de pouvoir regarder la merde qu’on a faite et qu’on est encore en train
de faire pour passer à autre chose mais j’ai l’impression qu’on n’y arrive pas
du tout, que les gens sont vachement dans le déni.
Propos recueillis par Liam Debruel.
Merci à Valérie Depreeuw et
O’Brother pour l’organisation de cette interview.







