[ENTRETIEN] : Entretien avec Jean-Marc Barr
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Figure évanescente du cinéma français, entre son rôle dans Le grand bleu et ses collaborations avec Lars Von Trier, Jean-Marc Barr a répondu à nos questions lors de sa venue au Love International Film Festival de Mons.
Dans des festivals comme ça, où tout d'un coup, on n'est là que pour le cinéma, il n'y a pas de lobby, des trucs comme ça. Pour moi, c'est une manière de manifester son amour et sa passion pour cet art à travers des gens qu'on ne va peut-être jamais rencontrer plus tard. - Jean-Marc Barr
On se rencontre ici dans le cadre du festival du film de Mons. Qu'est-ce que cela vous fait d'être le président du jury et surtout, quelle vision avez-vous actuellement de la place des festivals dans la transmission des films ?
On est dans une époque de saturation du produit, avec les plateformes, les vingt films qui sortent par semaine, l'effet Walmart. C'est-à-dire qu'il y a tellement de produits qu'on perd l'intérêt et on perd aussi la manière dont on juge.Am Aujourd'hui, je dirais que les grands festivals, comme un peu les Oscar et les César, se sont cédés à la puissance politique. Parfois, le côté démocratique est un peu flou. Dans des festivals comme ça, où tout d'un coup, on n'est là que pour le cinéma, il n'y a pas de lobby, des trucs comme ça. Pour moi, c'est une manière de manifester son amour et sa passion pour cet art à travers des gens qu'on ne va peut-être jamais rencontrer plus tard. Et tant que c'est une période d'une semaine, la démocratie reste assez pure. Pour moi, ça donne l'occasion à des artistes encore inconnus de se présenter, de commencer à participer dans l'arène. On ne fait que des illusions, on est des clowns. Tout d'un coup, d'être pris pour un président, on peut y croire pendant une semaine (rires).
Vous avez régulièrement collaboré avec Lars von Trier.Est-ce que vous pourriez parler de ce qu'il vous a apporté en tant que réalisateur ?
Alors, moi, je suis anglophone d'origine. On m'a engagé aussi sur Le grand bleu parce que j'étais anglophone. Rosanna (Arquette) parlait anglais, elle ne pouvait pas parler français. Je suis né sur une base américaine en Allemagne d'une maman française et d'un papa américain. Je pense aussi que s'il y a une bonne chose qui est venue de l'occupation américaine de l'Europe de l'Ouest, c'est que, pour la première fois, il existait une langue sans barrière de classe qui était l'anglais. Et ma génération, comme la génération de Lars, représentait cette première génération où, tout d'un coup, l'Europe pouvait faire des films avec des Allemands, des Islandais, des Danois, des Français. Lars, pour moi, est une vraie extension du vrai cinéma européen dans ce qu’il a de sa tradition. Donc, il a pu créer des films comme Breaking the Waves ou Dogville qui sont impossibles aux États-Unis. Impossibles. Breaking the Waves, une discussion se demandant si Dieu et l'amour sont des mots qu'on peut définir? Tu ne parles pas de ça dans des films américains, tu comprends? (rires) Et donc, pour moi, il faut me voir un peu comme l'opposé de Jean-Claude Van Damme. Jean-Claude, il est belge, il avait le rêve Hollywood et il est arrivé à le faire. Moi, je suis de San Diego, Californie.J'avais le rêve de voir ce qui se passait après la Nouvelle Vague. Et tout d'un coup, je suis en train de tourner dans un film en noir et blanc avec Eddie Constantine qui avait fait AlphaVille de Godard en noir et blanc. Et pour moi, le cinéma n'est pas d'être une célébrité. Le cinéma, c'est d'être touché par des films comme Vol au-dessus d'un nid de coucou, comme Breaking the Waves aussi, où tout d'un coup, on est fier d'être humain à travers des histoires, à travers des personnages. Et le spectateur sort élevé du cinéma. Pour moi, ça, c'est le but du divertissement. Moi, j'ai quitté les États-Unis quand Ronald Reagan, un acteur, est devenu président chez nous. Là, j'ai compris que oui, ce n'est que de la comédie.Et si je fais de la comédie, je veux ne pas avoir mal au cul. Je veux prendre les gens par les couilles, qu'ils écoutent et qu’ils suivent.
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On vous parle régulièrement du Grand Bleu mais comment voyez-vous la portée du film?
C'est vraiment l'histoire de Pygmalion. Pygmalion, c'était un Grec qui avait créé un statut et il est tombé amoureux tellement d’elle qu’elle a pris vie et le statut a pris une vie. Ce que je découvre depuis les 35, 38 ans que Le Grand Bleu est sorti, c'est que Besson a pu vraiment prendre une histoire de deux machos et le mettre à travers une fable. Tout d'un coup, la mer, qui était un endroit encore prohibé à l’époque, a vu ses portes ouvertes à travers l'apnée. Les gens ont découvert un monde et un rapport avec la nature éternelle. Les spectateurs ont pu remplir le film eux-mêmes à travers la transparence de cette œuvre.C'est ça ce qui est une belleœuvre, elle permet au spectateur d'y participer. Je ne peux pas le prendre au sérieux parce que je vois ça comme un effet scientifique (rires). Je blague avec ce film. Il y a deux ans, il y a une femme qui est sortie d'un salon, elle m'a vu à l'hôtel et me parle du Grand Bleu, qu’elle a vu 40 fois, et elle demande un selfie. On le fait et, pendant que je lui faisais une dédicace, elle me regarde. Elle me demande alors si je ne faisais plus de cinéma. Je lui réponds que non, que je suis devenu star du jour au lendemain et que je me suis dit que ça ne peut pas être mieux que ça. Donc je suis parti à la retraite. Elle me demande à quel âge, je lui réponds 30 ans. Elle me demande l’âge que j’ai maintenant, je lui réponds 65 ans. Et quand elle me demande comment je fais pour vivre, je lui réponds que je fais le gigolo quand il le faut ! (rires)
J'ai découvert que vous étiez directeur de la photographie sur certaines réalisations. Comment voyez-vous cette expérience, notamment sur votre vision d’acteur ?
C’est complètement un sacrilège.J'ai un rapport avec la photo et la pellicule. Mais quand j'ai fait mon premier film, c'était surtout à travers cette charte du Dogme 95 où on tournait avec les premières caméras digitales. Donc, quand j'ai commencé Lovers, j'avais bien sûr une histoire avec la photo et le cadrage. Mais j’ai mis l’appareil sur focus automatique et j'ai tenu pour le premier plan. Ma main tremblait et je me suis dit alors que je partais pour faire un beau film mais que ça risquait de ressembler à un home movie. Tu vois, ta carrière, elle peut être finie avec ça. Et ce qui est marrant, c'est que le dogme a démystifié le processus de faire un film. Donc, pour mon premier film, j'ai pu participer à l'écriture, à la production, à la mise en scène et tenir la caméra. C'était un film d'histoire d'amour entre un Yougoslave et une Française. Moi, j'étais avec une Yougoslave. C'était la guerre à cette époque-là. Je peux dire que mon premier film n'est pas un produit industriel. Il a ma main dessus, mon empreinte dessus. Et pour moi, c'est important dans un monde capitaliste, industriel. Ce qui est marrant aussi, c'est que j'étais en train de tourner à Cape Town, en Afrique du Sud. J’étais train de faire mon linge dans une lavanderie. Et tout d'un coup, un Africain un peu efféminé est venu vers moi. Il m'a reconnu en me disant que j’étais un acteur. Donc je m'attendais à ce qu’il parle du Grand bleu. Et là, il me dit qu’il a vu Toomuchflesh et que ça a changé sa vie ! C’était mon deuxième film. J'ai tourné dans le village de mon papa en Illinois et je commence le film en me masturbant dans un champ de maïs. Savoir que ça a pu donner la confiance à quelqu'un en Afrique du Sud d'assumer sa sexualité, c’est une mission accomplie pour moi.
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Est-ce qu'il y a une question que vous auriez bien voulu qu'on vous pose en interview, qu'on ne vous a jamais posée ou même n'importe quoi dont vous auriez adoré parler durant cet entretien?
Tu sais, je remplis l'air avec des idées. Je vais les oublier en sortant. Je suis un clown. Si je me prenais au sérieux, ça serait fini de ma magie. J'essaie d'être sincère, d'être dans l'humour et la joie de vivre. J’essaie aussi d’êtredans ce moment, comme Américain, qu’on est en train de le vivre. J'ai une grande envie de montrer que les Américains peuvent définir la liberté, pas à travers ce qui s'est passé depuis 80 ans. Mais je comprends pourquoi les gens sont partis aux États-Unis. Il y a une quête spirituelle que l'Europe ne peut pas se permettre. Et je suis toujours dans cette quête. Ça veut dire que, vivant en France, je ne peux pas m'empêcher d'avoir un complexe de supériorité californienne et de prendre ces gens au sérieux.
Propos recueillis par Liam Debruel.
Merci à Valérie Cornelis et Shahinèze Hasnaoui de La Com des Demoiselles ainsi qu’à l’organisation du Love International Film Festival de Mons pour cet entretien.









