[ENTRETIEN] : Entretien avec Hélène Giraud
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Venue au festival Anima en tant que membre de jury, la réalisatrice Hélène Giraud a accepté de revenir avec nous sur sa carrière, de ses débuts dans l’animation jusqu’aux films Minuscule.
Minuscule n'est pas un univers de SF mais c'est quand même un univers qui a sa propre logique, sa propre cohérence. Et quelque part, ce n'est pas réaliste. - Hélène Giraud
Qu’est-ce qui vous a amenée à l'animation ?
Au départ, quand j'ai commencé à travailler, je devais avoir à peu près 22 ans. Ce que je voulais faire, c'était de la création d'univers, de décors, pour le cinéma.Et le premier travail que j'ai eu, j'ai eu la chance d'être engagée sur Le cinquième élément. Pendant un an, je n'ai fait que ça : des designs de vaisseaux, de créatures, de flingues,... Et quand je suis sortie de cette année de production, j'ai regardé un petit peu ce qu'il y avait comme proposition dans le cinéma, où je pouvais faire des designs de films.Il n'y avait rien, en France. Du coup, j'avais un ami que j'avais rencontré pendant la production du cinquième élément, Guillaume Ivernel, qui travaillait dans l'animation aussi. De fil en aiguille, j'ai su qu'il cherchait dans une boîte qui s'appelait C&D à l'époque des designers de décors. Et c'est comme ça que je suis arrivée dans l'animation. En fait, je n'ai pas fait d'une école d'animation. Je suis un petit peu arrivée par hasard dans ce milieu-là. Et j'ai donc travaillé pendant des années à différents stades de fabrication. Ça pouvait être la direction artistique, les designs, création d'univers, des choses comme ça. Et puis, un jour, je suis partie travailler dans le jeu vidéo. Je suis revenue à nouveau dans l'animation et j'ai rencontré Thomas Szabo, avec qui on a eu l'idée de l'univers de Minuscule. C'était quelque chose de différent parce qu'on crée vraiment un univers à partir de rien. Avant, je travaillais sur le projet des autres. Ce n'étaient pas des projets personnels, pas comme ici. C'était un petit court-métrage qu'on avait fait qui reprenait vraiment les personnages de base de Minuscule, c'est-à-dire Coccinelle, Araignée, avec une course-poursuite, …C'était le pilote en fait. À l'époque, je travaillais chez Future Icon sur le développement de projets d'animation. On lui a montré le pilote avec une petite bible et il a dit que ça l’intéressait si on voulait en faire une série.
C’est intéressant de parler de création d'univers car c'est l'un des points que j'aime dans Minuscule, c'est ce côté très micro et macro. On a vraiment cette mini société d'insectes, de petites créatures. Et en même temps, ce côté qui renvoie à ce jeu de cette échelle de hauteur avec nos objets, etc.
C'est assez intéressant votre question parce que, comme je disais,ce qui m'a toujours intéressée, c'est de créer des univers. Donc, j'ai toujours bien aimé la science-fiction et le fantastique. Minuscule n'est pas un univers de SF mais c'est quand même un univers qui a sa propre logique, sa propre cohérence. Et quelque part, ce n'est pas réaliste. Ça m'a vraiment permis d'aller dans cette chose qui me passionne, qui est de créer quelque chose de différent. Je travaillais les designs. On créait l'univers de Minuscule comme on pouvait créer un univers parallèle. Donc, que ce soit sur les designs des décors, des maquettes, des choses comme ça, c'était vraiment un vrai travail d'imaginaire. Et du coup, j'ai retrouvé un petit peu ça. Thomas et moi avons mis des choses qui nous intéressent à la fois dans le cinéma live. C'est pour ça qu’il y a beaucoup de références à des films. Chacun peut y voirdifférents niveaux de lecture, à la fois l'humour, la prise de vue réelle et une sorte de monde parallèle, imaginaire, qu'on a inventé.
Pour parler du travail technique, ona de l'animation 3D avec les décors réels, ce qui donne son rendu unique.
En fait, on dit que c'est un film hybride. Au départ, ce qu'on voulait faire avec la série, c'était un documentaire, comme ceux animaliers mais décalé.On se demandait ce qu'imaginerait un enfant dans la nature quand il regarde les insectes. C'est pour ça qu'on est partis sur la prise de vue réelle au départ. Après, quand on est partis sur les longs-métrages, on est sortis de ce côté petite histoire courte, comme des petits contes.On s'est dit qu’on allait faire un vrai film d'aventure. On a gardé la prise de vue réelle, mais cette fois-ci, c'était en scope, avec une super caméra. On a même tourné en relief le premier film.Et là-dedans, on venait intégrer effectivement des personnages en 3D. Mais c'est un peu plus compliqué que ça parce qu'il y avait des prises de vue réelles qui étaient faites dans la nature. On faisait un casting de lieux. On a tourné dans le Mercantour. Dans le deuxième, on a tourné en Guadeloupe. Mais il y avait toute une partie qui était faite en studio, en maquette. Parfois, on mixait. C'est-à-dire que par exemple, le bateau dans Minuscule 2, on l'a créé en maquette. Ensuite, on l'a photogrammé, c’est-à-dire qu'on a scanné complètement le bateau pour le reproduire en 3D de manière identique pour garder justement ce côté. On voit cette vraie maquette dans le film à un moment donné.Mais après, on doit l'animer dans le ciel et tout le reste. À ce moment-là, on l'a rendu en 3D, mais en gardant cet effet maquette. C'est ça qui nous intéressait.Tout ce qu'on pouvait faire en maquette, on le faisait comme cela parce que, mine de rien, quand c'est vrai, quand c'est réel, le cerveau humain le capte. Évidemment, avec la 3D, on peut faire beaucoup de choses qui ressemblent énormément, mais on voulait toujours essayer de garder le côté réel des choses. Minuscule, c'est un mélange de prises de vue réelles.On filmait du vide en imaginant ce qu'il allait se passer dans les scènes. Ensuite, également, on tournait nos maquettes, on tournait nos prises de vue réelles. Parfois, on ne pouvait faire ni l'un ni l'autre.On faisait de la full synthèse. Mais en tout cas, on intégrait nos personnages dans les prises de vue réelles, qu'on avait vraiment pensé pour cela.On faisait un travail de rendu photoréaliste, parce qu'il fallait qu'on croie que ces insectes étaient dans les décors. Il fallait faire un gros travail sur la lumière. On avait des superviseurs FX lors des tournages qui prenaient toutes les indications d'éclairage, de lumière, pour qu'on puisse ensuite les appliquer lors des rendus.Il y avait plein de personnes, d'équipes qui nous permettaient de faire cela. C'est ce mélange de ces médiums différents qui a permis de faire cette recette de cuisine minuscule.
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Un autre point que j'aimerais aborder, c'est le storytelling. On est face à des histoires muettes mais avec un travail sonore poussé, comme le bruit de la coccinelle…
C'est moi qui l'ai faite. Ça devait être en attendant au début.J'avais juste fait ça quand on a créé le personnage pour les sons provisoires. Et puis finalement, on n'a jamais trouvé quelqu'un pour le faire. Du coup, j'ai fait tout le son.Après, on le pitchait un petit peu quand même.
Et d’un point de vue narration ?
Alors, Minuscule étant donné que c'est extrêmement visuel, il n'y a pas de dialogue. On est vraiment dans la narration purement visuelle. C'est-à-dire que tout est dans la manière dont les personnages vont se comporter.C'est comme ça qu'ils vont communiquer et qu'on va comprendre ce qui se passe. On faisait un scénario qui était un synopsis long qui faisait à peu près une trentaine de pages. Donc, on n'est pas du tout dans un scénario classique où il y a les dialogues, où tout est décrit dans chaque détail.On avait évidemment notre histoire bien racontée du début jusqu'à la fin mais on ne rentrait pas trop dans les détails. Ensuite, on passait très vite au storyboard.En fait, le storyboard venait compléter le scénario. Et parfois, il y avait un aller-retour entre le storyboard et le scénario. C'est-à-dire que d'un seul coup, il y avait une idée qui nous venait d'une idée narrative de mise en scène qu'on n'avait pas pensée forcément en écrivant.Paf ! On le faisait au board et on allait la retranscrire dans le scénario. C'était vraiment un aller-retour comme ça. Et on a toujours travaillé comme ça sur les longs-métrages et les séries. Bien sûr, il fallait l'histoire, la colonne vertébrale, mais ça a toujours été pour nous plus visuel que littéraire. Mais il fallait qu'évidemment, le scénario tienne le coup. C'est comme ça qu'on a travaillé, en tout cas.
Par rapport même au design des créatures, comment c'est venu pour avoir ce côté très minimaliste, mignon sans que ça ne fasse « Disney » ?
Ce qu'il fallait pour les personnages, dans notre idée, c'était comme une sorte de documentaire décalé. Si on avait fait des vrais insectes très réalistes, on aurait vraiment perdu ce qu'on voulait, c'est-à-dire le regard, quelque chose de très lisible au niveau des comportements. Tout se passe beaucoup par le regard, en fait. Il y a des silences. Ça se joue à un fragment de seconde pour avoir une impression ou quasiment une communication. On avait donc vraiment besoin d'avoir ces grands yeux, on ne voulait pas de sourcils, on ne voulait pas de paupières parce qu'on se disait que les insectes n'ont pas de paupières, ils n'ont pas de sourcils, ils n'ont pas de bouche, ils ne parlent pas. On a triché là-dessus en se disant que ça ne sera que du bruitage. En faisant ça, on sortait un petit peu du style Disney. Pour les yeux, je voulais surtout éviter les grosses pupilles, les gros iris. Donc, j'essayais d'avoir quand même un léger iris, une pupille noire, mais sans plus parce qu'il y a vraiment des langages visuels qu'on reconnaît tout de suite quand ça vient d'un Pixar ou d'un Disney. Là, je viens de voir un film où on retrouve vraiment ces gros iris colorés qui sont très humains. On veut s'approcher de quelque chose d'humain en faisant ça. Les insectes, non. Du coup, on essayait tout le temps de reconnaître l'insecte, mais aussi de le styliser pour qu'il soit sympa. Parce que même si on faisait une vraie coccinelle, je peux vous dire que quand on est très près avec des textures réalistes, ce n'est pas si mignon que ça. Je reprenais sur les designsl'essentiel de l'insecte, mais en le stylisant, en trichant un petit peu. Mais il y avait quand même des éléments où on regardait bien, comment étaient faites les pattes par exemple. Il y avait des éléments qui se basaient vraiment sur la réalité. Et parfois, on faisait un peu des folies. On faisait quand même des trucs un petit peu bizarres. Mais ce qu'il fallait, c'est que les gens les identifient tout de suite et qu'on comprenne à qui on a affaire : un moustique, une chenille, un mille-pattes,… Il fallait tout de suite qu'on identifie le personnage, mais qu'il soit drôle et expressif.
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Est-ce qu’adapter Minuscule d’un format court au format long a été compliqué ?
Oui, on a quand même rencontré beaucoup de difficultés. Déjà, il fallait convaincre qu'on allait pouvoir faire un long-métrage qui marche.Peu de gens y croyaient, il faut le dire. Faire un long-métrage d’une série qui ne parle pas, en plus, ce n'est pas du tout adapté pour faire un film. Nous, on était très confiants parce qu'on voyait vraiment ce que ça pouvait donner. On était vraiment partis sur l'idée de faire un vrai film d'aventure premier degré. Je parle en termes de mise en scène, de son, avec une vraie musique orchestrale. On prenait la chose avec des scènes d'action, du suspense. Nous avions vraiment notre truc en tête mais c'est vrai que pas beaucoup de gens y croyaient.Ça, c'était la première difficulté. Ensuite, on a eu pas mal de choses techniques à résoudre.Après, c'est vrai qu’il y a eudu succès, avec un César et quand même 1,5 million d'entrées en France. Ça a très bien marché. Du coup, c'était une surprise incroyable.On se disait que si on arrivait à faire 300 000 entrées, ce serait génial.Et là, en fait, ça a super cartonné. On a eu des récompenses. Ça s'est vendu quand même bien dans le monde. Du coup, on a pu assez vite penser à la suite. Et pour celle-ci, on voulait absolument faire quelque chose de différent. On avait depuis longtemps cette idée de tourner en Guadeloupe parce qu'on y allait régulièrement avec Thomas.On s'est dit que ça serait génial d'emmener nos insectes là-bas et d'avoir vraiment un dépaysement complet, de passer du Marcentour en plein hiver et de se retrouver dans les tropiques. Il fallait alors créer un nouveau groupe d'insectes différents. Ce qui nous a fait faire la suite, c'est qu'on avait vraiment ces idées, plein d'idées comme ça. On s'est dit qu’on avait une histoire à raconter qui peut être super tout en gardant nos héros.Mais les difficultés, on en a rencontré plein. Mais bon, je pense que c'est comme tout film. Encore une fois, ce n'est pas des budgets à l'américaine.On est obligé de se battre en permanence pour réussir à avoir quelque chose de qualitatif parce que le public est exigeant maintenant avec des budgets qui sont vraiment très très faibles comparé à d’autres, surtout quand on veut faire de la 3D photo réaliste. Il faut les moyens. C'était quand même rock'n'roll, mais on a réussi quand même à tenir les délais, à sortir le film. Mais si on avait eu plus de moyens, il y a quand même certaines séquences qu'on aurait pu faire comme on les imaginait vraiment. On a été obligé quand même de raboter, de simplifier au maximum certaines scènes.
On se rencontre dans le cadre du festival ANIMA.Comment justement voyez-vous ce genre de festival dans la promotion de films d'animation ou dans la découverte par rapport à un certain public ?
Je suis très heureuse d'entendre que le festival marche très bien, qu'il y a de plus en plus de monde. J'ai vu des salles pleines. Je trouve ça génial. Je n'ai pas pu voir toutes les projections, mais j'ai vraiment vu qu'il y avait une palette très large et je vois autant des adultes s'intéresser à des sujets un petit peu plus compliqués, un peu plus bizarres. Il y en a pour un peu tout le monde et je sens que l'animation est vivante. Les gens aiment aller voir des films d'animation. C'est vraiment devenu quelque chose... Comment dire ? Qui est rentré vraiment dans les mœurs et même qui est beaucoup plus respecté par le monde du cinéma de manière générale.Ça me fait super plaisir de voir que l'animation n'est pas considérée comme un art mineur du cinéma. Ça a vraiment sa place. Voilà, donc les festivals comme ça, je trouve ça formidable.Et puis ça permet aussi aux professionnels de se rencontrer, de discuter, peut-être de faire des rencontres avec des producteurs.
Si vous aviez des conseils à donner à quelqu'un qui voudrait suivre votre voie, qu'est-ce que vous lui conseilleriez ?
C'est difficile à dire parce que quand j'ai commencé l'animation en France, c'était quand même … Bon, j'ai 55 ans. Quand j'ai commencé à travailler dans l'animation, j'en avais 23, 24. Ça a quand même pas mal changé. Quand j'ai commencé à travailler dans l'animation, il y avait plein de studios qui démarraient. C’était l'âge d'or de la série avec plein de projets. Il y avait une vraie demande. En ce moment, c'est quand même beaucoup plus difficile.Il y a des studios qui ont fermé, il y a eu la crise du Covid. Je vois plein d'amis qui sont des pros, qui cherchent du taf en ce moment.Donc, c'est un peu plus compliqué. Je ne sais pas si les conseils, les choses que j'ai faites à l'époque pourraient servir maintenant. Ce qui est sûr de toute façon, c'est qu'il faut mettre de l'énergie au début. Il ne faut pas tomber sur un plateau tout de suite. Il ne faut pas se dire qu’on termine sa journée de travail parce qu’il est 18h. Il faut mettre le paquet. Les premiers temps, je travaillais les week-ends, le soir tard. Il faut mettre de l'énergie quitte à faire quelques petits sacrifices.Si les étoiles, les planètes sont bien alignées, on rencontre le producteur, la bonne personne. Les choses s'enclenchent et on arrive à faire son projet. Il faut mettre l'énergie en tout cas. C'est peut-être le seul conseil que je pourrais donner qui marchera de toute façon à n'importe quelle époque.
Propos recueillis par Liam Debruel.
Merci à Kevin Giraud et l’équipe du festival Anima pour cet entretien.









