[ENTRETIEN] : Entretien avec Gérard Jugnot (Mauvaise Pioche)
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Dire que Gérard Jugnot est un monument de la comédie française serait diminuer son apport à celle-ci. Mais derrière le comédien populaire se trouve un réalisateur humble et bien plus estimable que l’image qu’on peut lui donner, ne serait-ce que par son affection sincère envers ses personnages. C’est justement un des points qui nous a fait plaisir dans Mauvaise pioche et nous a donné l’opportunité de discuter avec lui.
Je pense simplement que la comédie n'est pas un fond, c'est une forme. Je prends personnellement des sujets qui m'interpellent, qui m'inquiètent, que je ne comprends pas, et par le biais de ma mise en scène et surtout de mon jeu d'acteur et d'écriture, je me mets à la place du héros comme un enquêteur dans une reconstitution pour essayer de comprendre un peu comment cela a pu se faire et, parallèlement, de pouvoir promener un petit regard, un petit miroir à peine déformant sur les choses et de m'en amuser. - Gérard Jugnot
Le film est inspiré d'une histoire vraie qui est déjà hilarante à la base, celle d’une personne confondue avec Xavier Dupont de Ligonnès par la police, mais qu'est-ce qui vous a donné envie de l’adapter au cinéma ?
Parce que cette histoire n'était pas si hilarante au départ. Ce qui est arrivé à ce monsieur est affreux. C'est invraisemblable, d'ailleurs, qu'il ait pu exister pareille affaire. Il ne lui ressemblait pas du tout. Donc on s'est éloigné du récit pour ne pas embêter sa famille, puisqu’il est décédé, mais pour essayer d'inventer une histoire qui pouvait rendre crédible cette grosse bavure et après de travailler sur l'emballement médiatique et sur l'importance de ces télés en continu. D'ailleurs, j'ai discuté avec des policiers qui me disaient : « On savait bien que ce n'était pas lui, il ne lui ressemblait pas du tout ». En plus, il avait un doigt en moins. Mais vu qu'il y avait des unes partout dans les journaux et que la télé en continu arrivait, ils avaient trouvé un filon et ils ont été obligés de l'arrêter. Mais ils étaient à peu près sûrs que ce n'était pas lui parce qu'on l'avait découvert plein de fois. Il y a eu 1500 signalements, c'est d’ailleurs ce que dit Michèle Laroque dans le film. Ils l'ont arrêté au moins 10 fois et ce n'était pas lui. Donc je trouvais cette histoire invraisemblable. Mais après, il s'agissait d'en tirer une comédie. Ce n'était pas évident d'être solide. La comédie ne repose que sur le drame. Donc il faut le twister pour qu'on puisse s'amuser à critiquer un petit peu et apporter un miroir à peine déformant sur les médias, sur une certaine police.
Il y a justement un côté très procédural au départ avec l'arrestation avant de gérer la solitude du personnage. À quel point c'était important pour vous ?
En fait, il y a beaucoup de choses. Au bout de 20 minutes, on se dit, : « Mais merde, qu'est-ce qu'il va faire après ? ». Finalement, l'arrestation et le fait qu'il soit disculpé, c'était assez simple. Ça existait déjà. On a un peu tricoté pour que ce soit plus crédible. Mais ce qui m'intéressait, c'étaient les dégâts collatéraux et aussi une manière pour le personnage de retrouver une part d'honneur en étant tombé très bas. J'aime bien la comédie, qui est pour moi un truc un peu euphorisant, et montrer que malgré tous ces malheurs, finalement, on débouche peut-être sur un mieux. Il y a eu un mieux, puisque peut-être qu'il va retrouver enfin un peu de bonheur et un truc qu'il avait oublié. C'est un personnage qui était en retrait. Puisqu'il était à la retraite, il s'était mis lui-même en retrait de sa vie. Et je crois que ce qui m'intéressait, c'est cette révolte. Le film pourrait plus s'appeler La Révolte du Grognard. Voilà ce qui m'intéressait dans le film.
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C'est intéressant, parce que dans toutes vos réalisations, j'ai l'impression que vous incarnez un personnage qui a effectivement besoin de se réaffirmer par rapport à ce que les autres imposent. L’exemple qui me vient le premier en tête, c'est « Scout toujours », où finalement, votre personnage est vu par le prisme de son père et qu'il essaie de trouver justement une certaine maturité. Vous-même, comment voyez-vous ce genre de personnage qui se redécouvre une identité ?
C'est peut-être ce que je suis au fond de moi. Ce qui arrive à ce personnage, c'est un peu à l'instar de ma propre vie, d'être un garçon qui, au départ, était très timide, très réservé mais qui avait envie de briller, avec des petits complexes, des inquiétudes métaphysiques. Je me suis dit que, n’étant pas aimé d'emblée, il va falloir se rendre aimable. Et se rendre aimable, quand on n'a pas le physique d'Alain Delon, ça passe par l'humour. C'est briller en trouvant des choses qui se mettent un peu en valeur. C'est un petit peu ce qui arrive à tous mes personnages, qui partent assez bas, ou à cause de leur caractère, dans Monsieur Batignole ou d'autres films, et qui finalement, vont descendre très bas avant de donner un coup de pied au fond de la piscine pour remonter. Et ils sortent un peu mieux que d’où ils sont arrivés au départ. C'est un peu utopique de croire que c'est ça aussi la vie mais c'est la magie du cinéma de croire que tout ça peut être mieux, que la vie est moins bien que le cinéma.
Vous parliez justement du rapport médiatique dans le film, qui critique de façon drôle cet aspect ainsi que la surutilisation de l'image. Comment voyez-vous le pouvoir de la comédie pour rappeler des sujets sociétaux ?
Je pense simplement que la comédie n'est pas un fond, c'est une forme. Je prends personnellement des sujets qui m'interpellent, qui m'inquiètent, que je ne comprends pas, et par le biais de ma mise en scène et surtout de mon jeu d'acteur et d'écriture, je me mets à la place du héros comme un enquêteur dans une reconstitution pour essayer de comprendre un peu comment cela a pu se faire et, parallèlement, de pouvoir promener un petit regard, un petit miroir à peine déformant sur les choses et de m'en amuser. Est-ce que je trouve ridicule ou obscène cette critique ? Je crois que la fiction et la comédie permettent ça. Ça permet ça parce que ça arrondit un peu les angles. Les gens rient, mais peut-être qu'au fond d'eux, ils disent que ce n'est pas faux. Ils n'avaient pas vu ça sous cet angle. Les auteurs de comédie, comme ça, sont des alchimistes. On transforme le noir, le malheur en plaisir. C'est assez curieux, d'ailleurs. Il n'y a pas de comédie sans malheur. Il n'y a pas de comédie sans cocu, sans mec qui se trompe, sans mec qui tombe, sans mec qui craque, sans connerie, en fait, sans la bêtise. Mais il faut toujours rester lucide que la bêtise appartient à tout le monde et à moi en premier.
Est-ce que vous pouvez parler un peu plus de cette scène de reconstitution qui inaugure le film en amenant des éléments narratifs mais également une caractérisation des personnages ?
Déjà, c'est un plaisir de faire ça. J'aime bien les costumes, même si j'ai fait des films d’époque qui n'ont pas très bien marché. Mais ça m'amusait, surtout aussi de perdre le spectateur. Il y avait un plaisir, comme il y a un moment aussi vers la fin des films que je ne peux pas nommer, où les gens disent « Qu'est-ce qu'il nous fait ? ». J'aime bien surprendre, égarer un peu le spectateur. Et puis surtout, le film aurait pu s'appeler La Revanche du Grognard. C’est un type qui est un homme de troupe, un type monsieur X, et qui d'un seul coup devient, non pas Napoléon, mais presque. D’un seul coup, il se révolte et sort du rang. Donc oui, tout ça, ça correspondait, mais c'est vrai aussi de ce que vous disiez, il fallait aussi que ça aide le récit, comme l'histoire de la poudre. Mais oui, c'était aussi un plaisir de cinéma, de se dire : « Tiens, pendant trois jours, on va faire un truc avec des vrais types qui font ces reconstitutions ». Et puis c'était beau à l'image, pour déboucher sur un gars qui est assez minable. On part dans du grandiose, même dans la musique. On peut se dire : « Ça y est, il se prend pour un cinéaste hollywoodien. ». Puis, finalement, il se fait tirer dans le cul. C'est vraiment pitoyable. Mais je trouve que c'est toute l'humanité. On pense qu'on est Napoléon, et puis d'un seul coup, il faut aller aux toilettes.
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Comment voyez-vous votre évolution en tant que réalisateur depuis Pinot, simple flic et ce dernier plan qui montrait l’équipe technique clôturer le long-métrage ?
Vous êtes très au courant, vous connaissez mon œuvre ! D'abord, je vais à l'essentiel. J'ai compris très vite que tout ce qui est formel, tout ce qui est esbrouffe de cinéma, se démode terriblement. Ce qui m'intéresse, c'est le petit bonhomme, la petite bonne femme, l'humanité. Donc je ne m'embarrasse pas avec des choses, à me dire que je vais faire un plan séquence que tout le monde va applaudir. Je m'en fous de ça. Ce que je veux, c'est raconter quelque chose le mieux possible, avec une équipe solide autour de moi. On soigne l'image, on soigne les décors, les costumes, les jeux, surtout le dialogue. Mais en même temps, je veux faire aussi des choses un peu bizarres, comme quand j'ai fleuri Merogys ou ces derniers plans avec la zumba. Je m'amuse un peu, il y a un côté Sacha Guitry à la fin car j'adorais ses génériques. Il y a donc une certaine liberté de dire que je le fais comme je le sens, grâce à tous les genres avec lesquels je suis, avec les scénaristes, avec les techniciens. J’aime dire : « Tiens, si on osait faire ça ? », oser des ralentis, des trucs, de mélanger des genres, de mélanger du pathétique, un peu de réalisme, et puis d'un seul coup, une bêtise comme quand Fifi (Philippe Lacheau) se la pète comme dans les films de police, mais il n'y a pas d'ampoule sur la lampe, un truc bête comme ça. J'aime bien mélanger tout ça, et je trouve que c'est ça qui fait un peu mon style. C'est ce que je sais faire, et parfois ça marche, et parfois ça marche moins bien. Mais en tout cas, pour l'instant, les projections que j'ai faites se passent plutôt bien. J’ai aussi une certaine liberté de savoir à peu près jouer à la comédie et maîtriser aussi un peu la mise en scène du découpage et la manière d'aborder le cinéma d'une manière simple, peut-être artisanale. C’est peut-être mineur mais en musique, le mode mineur est assez important. Ce qui me fait plaisir quand même, c'est que j'ai fait 13 films, et sur les 13, il y en a une bonne partie qui restent vivants. Ce sont des films de garde, qui sont très âgés maintenant, mais qui restent diffusés, alors que beaucoup de films de cette même époque, qui étaient encensés, sont tombés dans les oubliettes. Ça, c'est aussi la revanche du grognard.
En parlant de Philippe Lacheau, vous gravitez toujours autour du cinéma comique français à travers les générations. Comment voyez-vous cette évolution de la comédie française ?
On dit la comédie, mais la comédie, c'est tellement différent entre une comédie de Francis Veber, celle de Philippe Lacheau, le Splendid, Alter Ego, ces trucs un peu barrés, la comédie de Dupontel, … C'est tellement différent. Et puis, ce n'est tellement pas universel : ce qui me fait rire ne vous fera pas forcément rire. C'est pour ça que c'est important de raconter une vraie histoire, avec des rires espérés, mais aussi des vrais sentiments, une empathie, pour qu'on puisse suivre les personnages. Je trouve que c'est important que même si vous n'êtes pas sensibles à l'humour que vous allez mettre, que les gens ne s'ennuient pas et voient autre chose. Je pense que dans tous les films, on peut trouver d’autres choses, même si on ne rit pas. C'est d'ailleurs le vrai truc bizarre. Les journalistes voient les films souvent sur des liens, tout seuls, ou dans une projection à trois. Et très franchement, le film que je vois avec 400 personnes, ce n'est pas le même que certains voient. Mais ce qui est important, c'est que si on le voit à trois, il reste intéressant malgré tout, même si on ne rit pas autant. Moi le premier : quand je suis tout seul chez moi, je ne ris pas beaucoup, moins que quand je suis dans une salle avec les gens. C'est ça qui fait d'ailleurs que le cinéma de comédie fonctionne. Il marche encore parce que les gens ont besoin de cette communion qui donne le rire, cette chaleur, le vivre ensemble. C'est un truc merveilleux quand c'est réussi. Je crois que les gens ont besoin de ça.
Est-ce qu'il y a, dans toute votre carrière, une question d'interview que vous auriez bien voulu qu'on vous pose ?
C'est très prétentieux de dire ça mais « Pourquoi vous avez autant de talent ? » (rires). Je ne sais pas. Moi, j'aime bien quand des gens comme vous qui me font référence à d'autres films. J'ai l'impression qu'il y a quand même une petite musique. Je ne dirais pas que j'ai fait une œuvre, mais qu'il y a quand même une espèce de reconnaissance d'un chemin et d'une touche. Ça me plaît quand les gens le disent car ils ne le font pas tous. Peut-être qu'ils ne le voient pas ou que ça n'existe pas, que c'est dans ma tête, mais je suis assez touché par ça. J'aime bien qu'on me parle de ça parce que j'ai l'impression, en me retournant, de voir que mes films ont un petit lien de cousinage, malgré le fait qu'ils n'ont pas été écrits avec les mêmes co-scénaristes. Donc ça me plaît qu'il y ait des thèmes comme ça qui reviennent et que je développe différemment, mieux j'espère avec le temps.
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Mais effectivement, c'est aussi une des raisons pour lesquelles je suis content qu'on se rencontre : vous parliez de Mode mineur mais en tant que metteur en scène, il y a ce cœur qui revient dans vos films, toujours ce soin qui est apporté au personnage, au-delà de la comédie potache, dans le bon sens du terme.
Ça, le mot potache, je ne suis pas tout à fait d'accord. Autant Philippe Lacheau le revendique, autant moi, je pense qu'il peut y avoir des moments potaches, mais j'essaie d’être l'héritier des films de Robert Derry, de Noël-Noël, même Robert Lamoureux, quand il faisait ses films avant, vraiment français, vraiment inclus dans une réalité de cinéma. Parce que ce petit village avec ces personnages qui ont parfois des humanités assez médiocres, ça reste assez chaleureux et assez empathique. J'aime mes personnages, les gens que je raconte, même s'ils sont ridicules, parfois mesquins, grotesques. Je pense qu'il y a rarement du mépris dans le cinéma que j'essaie de faire. Et je trouve ça important qu'il n'y ait pas de mépris. Mais il y a des gens qui méprisent leurs personnages, et ça peut être très drôle. Mais en tout cas, je n'aime pas cet humour-là.
Propos recueillis par Liam Debruel.
Merci à Maud Nicolas de Vertigo Films pour cet entretien.











