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[COEURS D♡ARTICHAUTS] : #41. You Got Mail

© 1998 - Warner Bros. All rights reserved.

Parce que l'overdose des téléfilms de Noël avant même que décembre ne commence, couplé à une envie soudaine de plonger tête la première dans tout ce qui est feel good et régressif, nous a motivé plus que de raison à papoter de cinéma sirupeux et tout plein de guimauve; la Fucking Team vient de créer une nouvelle section : #CoeursdArtichauts, une section ou on parlera évidemment de films/téléfilms romantiques, et de l'amour avec un grand A, dans ce qu'il a de plus beau, facile, kitsch et même parfois un peu tragique.Parce qu'on a tous besoin d'amour pendant les fêtes (non surtout de chocolat, de bouffe et d'alcool), et même toute l'année, préparez votre mug de chocolat chaud, votre petite (bon grande) assiette de cookies et venez rechauffer vos petits coeurs de cinéphiles fragiles avec nous !


#41. Vous avez un mess@ge de Nora Ephron (1999)


Vous avez un message est officiellement le remake de l'excellent Rendez-vous d'Ernst Lubitsch (1940), plus connu parfois sous son titre original The Shop Around The Corner. Ce dernier est lui-même l'adaptation de la pièce hongroise Parfumerie de Miklós László. Dans les grandes lignes : à Budapest, Alfred (James Stewart) et Klara (Margaret Sullavan), deux employés d'une maroquinerie, ne peuvent pas se supporter. Parallèlement, Alfred correspond anonymement par petites annonces avec une femme qu'il n'a jamais vue... Il finit par découvrir qu'il s'agit de Klara. On retrouve à peu près le même pitch dans le film de Nora Ephron, mais avec quelques changements malins. L'histoire se déroule cette fois à New York. Et comme les personnages tombent amoureux grâce à l'art d'écrire, ils exercent un métier lié aux mots : Kathleen (Meg Ryan) et Joe (Tom Hanks) sont libraires. Mais contrairement au film de Lubitsch, ils ne travaillent pas dans la même boutique. C'est même pire : ils sont concurrents directs. La douce et un peu naïve Kathleen dirige une petite librairie indépendante spécialisée en littérature jeunesse, qu'elle a héritée de sa mère et qui s'appelle... The Shop Around the Corner (hommage pas du tout subtil au film original mais on apprécie). Mais elle voit débarquer en face une immense librairie style Barnes & Noble, qui menace de lui rafler toute sa clientèle. C'est Joe qui est à la tête de ce nouveau commerce. Il est riche, capitaliste assumé et incapable de dépasser les premières pages d'Orgueil et Préjugés (le roman préféré de Kathleen – on y reviendra, patience). En parallèle, Joe, qui passe pour le grand méchant capitaliste, correspond sous le pseudo NY152 avec une femme qui a l'air pétillante et sensible. Elle se fait appeler Shopgirl. Il ne sait rien d'elle : ni son prénom, ni son métier, ni à quoi elle ressemble (pareil pour Shopgirl / Kathleen de son côté). Dans les grandes lignes, on voit déjà les points communs évidents et les modifications apportées par Ephron (qui a écrit le scénario avec sa sœur Delia) pour actualiser l'histoire en 1998.

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Vous avez un message (ou Vous avez un mess@ge – oh mon dieu la ringardise de cette typographie) est, je crois, la première (ou l'une des toutes premières) romcom que j'ai vue de toute ma vie (oui, ça sonne très solennel dit comme ça, mais c'est la pure vérité). Gamine, même sans encore rien comprendre aux rouges du sentiment amoureux, j'étais déjà complètement emportée par le duo Meg Ryan / Tom Hanks. J'ai revu ce film plusieurs fois au fil des années, et à chaque fois je l'apprécie réellement, tout en intégrant de nouvelles grilles de lecture. Le charme opère toujours après ce nouveau visionnage. Et encore plus depuis que j'ai récemment revisionné Nuits Blanches à Seattle (que j'ai chroniqué ici il y a peu), où l'on retrouvait déjà le duo Hanks/Ryan sous la direction d'Ephron, cinq ans plus tôt. On y retrouve toutes les obsessions de la réalisatrice autour de la rencontre amoureuse : elle continue de les décortiquer film après film, sans jamais verser dans le cynisme (même si certains en verraient et on peut les comprendre), toujours avec une simplicité désarmante et une vraie volonté d'embarquer le spectateur dans un rêve éveillé moderne. Les premières scènes de Vous avez un message, dès le générique d'ouverture, peuvent d'ailleurs être mises en parallèle avec Nuits Blanches à Seattle. Le film s'ouvre sur une vue d'ensemble numérisée de New York (c'est un peu moche, soyons indulgents, c'était les années 90), une idée visuelle qu'on retrouvait déjà dans le final du précédent film, comme si Ephron tissait ouvertement un pont entre les deux. Et comme dans son film précédent, le début de Vous avez un message présente les deux protagonistes dans un montage parallèle, presque symétrique. Les vies de Kathleen et Joe se font écho : chacun, dans sa petite routine de couple (elle sort avec un journaliste, lui avec une éditrice), trépigne d'impatience devant sa messagerie old school sur l'ordi, prend son café chez le même Starbucks et file au boulot.

Dans une lecture un peu grossière, voire naïve, le film s'apparente d'abord à une énième relecture du mythe de David contre Goliath : les petits commerces (qui pourraient représenter, si on pousse la métaphore, le cinéma d'auteur) luttent contre les géants d'une arrogance folle, obsédés par le profit plutôt que par l'art lui-même (on imagine ici les gros studios). Mais finalement, peu importe la problématique (sociale et romantique), Ephron nuance tout ça. Et peut-être même qu'elle reste assez réaliste, malgré le côté conte moderne assumé (dans la vraie vie, est-ce que Kathleen serait vraiment tombée amoureuse de celui qui a fait couler sa petite entreprise ? Hum). Goliath gagne, oui. Mais ce que propose ce Goliath, avec toutes ses dérives et les problèmes pointés par Kathleen, n'est pas entièrement négatif. On le voit bien dans la scène où elle entre enfin dans l'immense librairie de Joe. Les vendeurs sont incompétents (Joe s'en rend compte lui-même et finira par embaucher l'un des collègues de Kathleen), mais le lieu en soi reste merveilleux pour n'importe quel lecteur. Même chose pour la technologie, symbole de cette modernité incarnée par la librairie de Joe. Le film s'ouvre sur de la bonne pop des années 90 (avec Dreams des Cranberries, ce qui pose tout de suite l'ambiance), le rythme paraît plus vif que dans Nuits Blanches à Seattle – on se dit qu'Ephron veut vraiment capturer son époque et elle y parvient. Pourtant, plus tard, des sons de piano plus doux et traditionnels reviennent dans la bande-son. Tout est une question d'équilibre et de nuances. Par ailleurs, Ephron ne fustige jamais la technologie : au contraire, elle en fait un outil de romantisme pur, un masque social qui permet de révéler la vraie personne qu'on est à l'intérieur – et cette vraie personne est bonne, capable d'empathie et de sensibilité. Cela dit, le pouvoir de la rencontre (et même des rencontres) reste évidemment merveilleux, malgré la difficulté d'être parfois soi-même (le grand problème de Kathleen, qui peine à exprimer ce qu'elle voudrait vraiment dire). Pourtant, là encore, pas de discours de vieux con du style « le vrai contact humain est le meilleur ». A l'image de ce combat entre librairies, la rencontre amoureuse est en réalité un peu plus complexe que ça et qu'il y a de bonnes choses à prendre de tous les côtés : il faut savoir être dans l'ère du temps sans s'oublier ni oublier ses valeurs.

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Ce qui fascine encore plus Nora Ephron, c'est le mécanisme même de la naissance du sentiment amoureux. Le film commence probablement in medias res : Kathleen et Joe échangent déjà depuis quelques jours par mail, et on n'assiste jamais au tout premier message. En revanche, ce sont les différentes rencontres entre les deux personnages principaux qui dynamisent réellement le récit. Au quart du film, la première a lieu dans la librairie de Kathleen : Joe arrive accompagné de sa très jeune tante et de son demi-frère (la famille recomposée ultra-décalée de Joe deviendra d'ailleurs un running gag savoureux). A ce stade, ils ignorent totalement qu'ils se parlent en ligne. Joe, lui, sait déjà qu'il va détruire la petite librairie de Kathleen, ce qui le met mal à l'aise : après tout, elle est charmante et en plus elle gère bien les gosses (première alerte projection familiale). Quelques minutes plus tard, ils se croisent à nouveau dans une soirée consacrée aux libraires et là Kathleen découvre qui est vraiment ce Joe si mimi avec les gosses (qui ne sont pas les siens – alerte projection familiale bis). La guerre est déclarée, le schéma enemies-to-lovers s'active à fond. Et bien sûr, ce bouffon de Joe ne peut s'empêcher de citer Le Parrain à tout bout de champ (ce que j'adore, hein) parce qu'il voulait déjà créer du drama dans la sphère cinéphile de Twitter avant que l'existence de Twitter (les vrais savent). La vraie rencontre entre NY152 et Shopgirl arrive presque pile au milieu du film. Patatra le jour J : Joe comprend que c'est Kathleen, NY152 doit alors lui poser un lapin monumental (autre running gag avec les collègues de Kathleen qui deviennent des spectateurs de cette romance virtuelle). Mais, par pur orgueil, Joe entre quand même dans le café où elle attend désespérément son inconnu, un exemplaire d'Orgueil et Préjugés (je vous avais dit qu'on en reparlerait) posé sur la table. Il l'humilie avec une lourdeur assumée en lui demandant qui elle peut bien guetter comme ça. Blessée, Kathleen se reprend, fière, et pour la première fois face à lui, elle ose lui répondre sans filtre ni honte : c'est là qu'elle s'affirme vraiment. Rien qu'avec cette structure, on voit clairement que Vous avez un message est aussi une relecture moderne du chef-d'oeuvre de Jane Austen. Joe est une sorte de Mr Darcy : riche, arrogant, condescendant mais qui dissimule une vraie sensibilité. Kathleen, notre Elizabeth Bennett so années 90, est une jeune femme intelligente, indépendante, fière de ses valeurs (morales et familiales), moqueuse face à l'arrogance mais vulnérable. On reprend également les mêmes codes : mépris initial, malentendus (mis en avant par l'informatique), révélation progressive des qualités cachées et évidemment le happy end tant attendu. Pour la petite anecdote, dans le scénario original, Kathleen se prénommait Betsy, le diminutif d'Elizabeth.

Vous avez un message reste une valeur sûre de la comédie romantique. Le scénario, qu'on a longuement décortiqué, est le vrai cœur battant du film : malin, réfléchi et délicieux. Mais ce qui fait que le film traverse si bien les années, c'est aussi tout le reste : son ambiance cosy envoûtant, sa façon de capturer les lumières des saisons, son rythme suffisamment dynamique mais jamais survolté. La mise en scène est élégante et fluide : classique, avec une touche de modernité des années 90 qui a un peu vieilli, mais qui ne prend jamais trop de place. Contrairement à Nuits Blanches à Seattle, où Tom Hanks et Meg Ryan se croisent à peine jusqu'à la fin, ils partagent beaucoup plus de temps d'écran – et quel plaisir ! L'alchimie entre Hanks (déjà doublement oscarisé) et Ryan (avec sa nouvelle coupe iconique) est évidente. Tous les deux gèrent ce sens du timing comique et une véritable émotion retenue. On apprécie aussi tous les seconds rôles, que ce soit Parker Posey en tornade survoltée, Greg Kinnear en journaliste charmant (et charmeur) ou encore Steve Zahn en geek intello. Bref, Vous avez un message a ce charme fou qui vend encore du rêve aujourd'hui. Nora Ephron célèbre cet amour qui peut naître de manière non conventionnelle, d'un mail, d'une dispute, d'un malentendu, et elle le filme avec une simplicité désarmante. Parce que, parfois, on a juste besoin d'entendre : « I wanted it to be you ».


Tinalakiller