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[BØBINES ANCIENNES] : #2. L'Assassin habite au 21

Copyright Continental Films / Liote / Films Sonores Tobis / Mage Films

Parce qu'on aime compartimenter (les sections pour un site ciné, c'est la vie) mais aussi parce qu'on n'aime pas laisser des péloches, comme Bebe, dans un coin, on dégaine la section ultime de l'ultimitude ultimationnelle : Bobines anciennes où l'on papotera de tout ce qu'on ne peut pas aborder ailleurs, à savoir du cinéma de patrimoine pré-80s et hors des cadres des ressorties annuelles.


Alors c'est vaste certes, clairement fourre-tout mais bon, vouloir compartimenter et être bordélique ce n'est pas si incompatible que cela en à l'air: la preuve, on y arrive très bien... où pas...





#2. L'Assassin habite au 21 de Henri-Georges Clouzot (1942)


Sorti en 1942, L'Assassin habite au 21 constitue le premier long-métrage réalisé par Henri-Georges Clouzot et représente un jalon important dans l’histoire du cinéma français policier. Adapté d’un roman de Stanislas-André Steeman, auteur belge spécialisé dans les intrigues criminelles, le film apparaît dans un contexte historique particulier : la France est alors sous l’Occupation allemande et l’industrie cinématographique fonctionne sous le contrôle de la société de production Continental Films. Malgré ces contraintes politiques et économiques, Clouzot parvient à développer un film qui révèle déjà plusieurs caractéristiques de son style futur : une construction narrative rigoureuse, un sens aigu du suspense et une fascination pour les zones d’ombre de la psychologie humaine.
La genèse du projet est liée à l’activité de Clouzot au sein de Continental Films, où il travaille d’abord comme scénariste et dialoguiste. Le producteur allemand Alfred Greven lui confie finalement la réalisation de cette adaptation, offrant au cinéaste l’occasion de passer derrière la caméra. Le roman de Steeman proposait déjà une intrigue reposant sur un dispositif efficace : un tueur en série surnommé « Monsieur Durand » commet plusieurs crimes à Paris, et la police découvre qu’il réside probablement dans une pension située au 21 avenue Junot, à Montmartre. Cette situation crée un mystère central particulièrement fertile sur le plan dramatique : tous les pensionnaires de la maison deviennent des suspects potentiels. Clouzot transforme ce point de départ en une mécanique narrative mêlant enquête policière et comédie de caractères.

Le film repose en grande partie sur le duo formé par l’inspecteur Wens et sa compagne Mila. Le rôle de Wens est interprété par Pierre Fresnay, acteur déjà célèbre pour ses rôles au théâtre et au cinéma. Fresnay incarne un policier méthodique mais doté d’un humour discret, figure d’enquêteur rationnel au milieu d’un univers peuplé de personnages excentriques. Pour infiltrer la pension suspecte, Wens se déguise en pasteur et s’installe parmi les résidents afin de les observer. Ce stratagème introduit une dimension théâtrale et comique dans l’enquête.
Face à lui, Suzy Delair joue Mila, sa compagne chanteuse de music-hall. Le personnage apporte au film une énergie et une spontanéité qui contrastent avec la prudence du policier. Mila décide elle aussi de mener l’enquête à sa manière, ce qui crée une dynamique narrative fondée sur la rivalité et la complicité entre les deux personnages. La performance de Suzy Delair contribue largement au ton particulier du film, oscillant entre humour et suspense.

L’un des aspects les plus remarquables de L’Assassin habite au 21 réside dans la galerie de personnages qui habitent la pension. Clouzot met en scène une série de figures singulières : un illusionniste mystérieux, un médecin au comportement étrange, un écrivain fantasque ou encore une vieille dame excentrique. Chacun possède des traits suffisamment ambigus pour être considéré comme suspect. Cette structure narrative permet au réalisateur de jouer constamment avec les attentes du spectateur, qui tente de deviner l’identité du tueur à partir d’indices parfois trompeurs.
Sur le plan technique, le film témoigne déjà de la précision stylistique de Clouzot. La mise en scène accorde une attention particulière aux espaces et aux déplacements des personnages. La pension devient un microcosme où les couloirs, les escaliers et les chambres servent de lieux de surveillance et de dissimulation. La caméra circule dans cet espace avec fluidité, créant une sensation de proximité entre les suspects tout en renforçant l’impression de suspicion permanente.

La photographie en noir et blanc contribue à l’atmosphère du film. Les éclairages contrastés, les ombres marquées et les décors nocturnes évoquent déjà certains aspects esthétiques du film noir, bien que l’œuvre conserve un ton plus léger que les productions américaines contemporaines du genre. Clouzot utilise la lumière pour accentuer le mystère entourant certains personnages, notamment lors des scènes nocturnes dans les couloirs de la pension ou dans les rues de Montmartre.
Le montage joue un rôle essentiel dans la construction du suspense. Clouzot alterne des scènes d’enquête méthodique avec des moments de comédie ou de confusion, ce qui crée un rythme particulièrement dynamique. Cette alternance contribue à maintenir l’attention du spectateur tout en retardant la révélation de l’identité du meurtrier. La structure narrative repose en grande partie sur la multiplication de fausses pistes : chaque personnage semble tour à tour capable d’être « Monsieur Durand ».

L’humour constitue un autre élément central du film. Contrairement aux œuvres plus sombres que Clouzot réalisera par la suite, L’Assassin habite au 21 adopte un ton souvent ironique. Les dialogues, souvent rapides et spirituels, introduisent une dimension légère dans une intrigue pourtant fondée sur des crimes. Cette combinaison de suspense et de comédie rapproche le film de certaines traditions du roman policier européen, où l’énigme criminelle coexiste avec l’observation sociale.
Les sous-textes du film apparaissent notamment dans sa représentation d’un microcosme social. La pension réunit des individus issus de milieux et de professions très différents, créant une sorte de miniature de la société urbaine. Chacun y cache ses secrets, ses ambitions ou ses frustrations. Cette concentration de personnages dans un espace restreint permet à Clouzot d’explorer la méfiance et la curiosité qui naissent lorsque des individus vivent à proximité les uns des autres.

Le film propose également une réflexion implicite sur l’apparence et le déguisement. L’inspecteur Wens se fait passer pour un pasteur, plusieurs pensionnaires cultivent des identités ambiguës, et le tueur lui-même agit sous un pseudonyme. Cette multiplication de masques suggère que l’identité peut être manipulée ou dissimulée, thème qui deviendra récurrent dans le cinéma de Clouzot. L’enquête consiste alors moins à observer les actions visibles qu’à déceler les contradictions et les incohérences dans les comportements.
Enfin, L’Assassin habite au 21 annonce déjà certaines obsessions stylistiques et narratives que Clouzot développera dans ses œuvres ultérieures, notamment Le Corbeau ou Les Diaboliques. On y trouve déjà un goût pour les intrigues labyrinthiques, pour les personnages moralement ambigus et pour les situations où la vérité se révèle progressivement à travers un jeu complexe de manipulations.

Ainsi, ce premier long métrage apparaît à la fois comme un divertissement policier élégant et comme la naissance d’un style. En combinant humour, suspense et observation des comportements humains, Clouzot transforme une intrigue criminelle classique en un film riche en atmosphère et en surprises. L’œuvre révèle surtout la capacité du cinéaste à orchestrer une tension narrative précise tout en donnant vie à un univers peuplé de personnages singuliers, annonçant déjà la place majeure qu’il occupera dans l’histoire du cinéma français.


Jess Slash'her