Breaking News

[SƎANCES FANTASTIQUES] : #105. The Passion of Darkly Noon

Copyright Alain Keytsman Production / Fugitive Darkly Noon / Fugitive Features / hauskunst Filmproduktions / E.D. Distribution / Arrow Video / Shadowz / 

Parce que les (géniales) sections #TouchePasAMes80s et #TouchePasNonPlusAMes90s, sont un peu trop restreintes pour laisser exploser notre amour du cinéma de genre, la Fucking Team se lance dans une nouvelle aventure : #SectionsFantastiques, ou l'on pourra autant traiter des chefs-d'œuvres de la Hammer que des pépites du cinéma bis transalpin, en passant par les slashers des 70's/80's ; mais surtout montrer un brin la richesse d'un cinéma fantastique aussi abondant qu'il est passionnant à décortiquer. Bref, veillez à ce que les lumières soient éteintes, qu'un monstre soit bien caché sous vos fauteuils/lits et laissez-vous embarquer par la lecture nos billets !






#105. Darkly Noon de Philip Ridley (1995)


Darkly Noon (1995), réalisé par Philip Ridley, est un film singulier, dérangeant et profondément habité, qui s’inscrit à la lisière du thriller psychologique, du drame rural et de la fable tragique. Œuvre atypique et souvent méconnue, il déploie pourtant une richesse thématique et esthétique remarquable, portée par des interprétations intenses et un sens aigu de l’atmosphère. Plus qu’un simple récit de jalousie ou de fanatisme, Darkly Noon est une exploration vertigineuse des dérives de la foi, de la sexualité réprimée et de la fragilité de l’identité. L’un des grands points forts du film réside dans son personnage principal, Darkly Noon, incarné par Brendan Fraser dans l’un des rôles les plus audacieux et méconnaissables de sa carrière. Loin de l’image lumineuse et héroïque qu’il a souvent véhiculée, Fraser compose ici un personnage profondément troublé, naïf et dangereux à la fois. Son jeu repose sur une ambiguïté constante : Darkly est-il un enfant perdu, une victime d’endoctrinement religieux, ou un fanatique en devenir ? L’acteur parvient à maintenir cette tension tout au long du film, alternant une douceur presque candide et des éclats de violence émotionnelle glaçants. Sa performance, tout en retenue et en nervosité contenue, donne au film son centre de gravité moral et psychologique.

Face à lui, Ashley Judd livre une interprétation lumineuse et nuancée dans le rôle de Callie. Elle incarne une féminité libre, sensuelle et terrienne, en totale opposition avec l’univers rigide et puritain dont Darkly est issu. Judd apporte au personnage une chaleur et une humanité qui évitent toute caricature : Callie n’est pas un simple objet de désir ou de tentation, mais une femme ancrée dans la vie, consciente de son corps et de ses choix. Sa présence agit comme un révélateur, faisant émerger chez Darkly des pulsions et des contradictions qu’il est incapable de gérer. Le contraste entre les deux acteurs, tant sur le plan physique qu’émotionnel, renforce la tension dramatique et donne au film une dynamique profondément tragique. Viggo Mortensen, dans le rôle de Clay, complète ce triangle avec une sobriété impressionnante. Son personnage, plus silencieux, plus enraciné dans la nature, incarne une masculinité apaisée et instinctive, à l’opposé du fanatisme et de la frustration de Darkly. Mortensen joue sur l’économie de gestes et de paroles, dégageant une force tranquille qui accentue le sentiment d’exclusion et d’inadéquation ressenti par le protagoniste. Sans jamais forcer son jeu, il devient une figure presque mythique, symbole d’un équilibre inaccessible pour Darkly.

La mise en scène de Philip Ridley est un autre atout majeur du film. Elle s’appuie sur une utilisation très expressive des décors naturels, notamment la forêt, qui devient un espace mental autant que physique. La nature, omniprésente, n’est jamais idéalisée : elle est à la fois refuge, menace et miroir des tourments intérieurs du personnage principal. Les couleurs saturées, les contrastes marqués et les compositions parfois presque irréelles donnent au film une dimension de conte sombre, renforçant son caractère symbolique. Ridley n’hésite pas à frôler l’excès visuel, mais cet excès est toujours au service de l’état psychologique de Darkly, traduisant son regard déformé sur le monde. Le scénario se distingue par son approche frontale de thèmes délicats : l’endoctrinement religieux, la culpabilité sexuelle, la peur du désir et la violence née de l’incompréhension de l’autre. Darkly Noon montre avec une grande acuité comment une éducation fondée sur la peur et la répression peut engendrer des monstres ordinaires, incapables de faire la différence entre amour, possession et salut. Le film ne cherche jamais à excuser son personnage principal, mais il s’efforce de le comprendre, ce qui le rend d’autant plus perturbant. Cette complexité morale est l’une des grandes forces de l’œuvre.

Enfin, l’ambiance générale du film mérite une attention particulière. Soutenue par une musique discrète mais oppressante et par un rythme volontairement lent, elle installe un malaise constant, presque suffocant. Le spectateur est invité à pénétrer dans l’esprit d’un homme qui se désagrège peu à peu, prisonnier de ses croyances et de ses fantasmes. Cette immersion progressive rend l’expérience aussi inconfortable que fascinante. En somme, Darkly Noon est un film audacieux, imparfait peut-être, mais profondément marquant. Porté par des performances d’acteurs remarquables et une mise en scène viscérale, il s’impose comme une œuvre singulière sur la folie ordinaire, le fanatisme et la peur du désir. Un film qui ose déranger, questionner et troubler durablement, et qui mérite d’être redécouvert pour sa radicalité et sa sincérité artistique.


Jess Slash'Her