[ENTRETIEN] : Entretien avec Martin Jauvat (Baise-en-ville)
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Dire que Baise-en-ville est une proposition atypique serait diminuer la nature drôle, absurde et mélancolique du nouveau film de Martin Jauvat. Donc quand on a l’occasion de discuter à distance avec le réalisateur, scénariste et acteur du film le plus drôle de ce début d’année, on dit oui, quitte à dévier sur des clubs de basket et sur les maillots de foot, étant donné qu’il portait celui du Japon durant cet appel zoom (mais cela sera pour une version longue de l’interview sur demande populaire, avec notamment des discussions sur les chats).
À la base, j’étais seulement animé par l’idée de faire un film qui s’appelle Baise-en-ville. Je trouvais que c’était un super titre et je sentais qu’il y avait tous les ingrédients pour faire un cocktail singulier et qui, en même temps, me renvoie pas mal à mon expérience de banlieusard dépendant des transports en commun, quand je galérais avec mes relations amoureuses,... - Martin Jauvat
Le film part d’aspects autobiographiques. Y a-t-il moyen d’en parler un peu plus ?
Carrément ! À la base, j’étais seulement animé par l’idée de faire un film qui s’appelle Baise-en-ville. Je trouvais que c’était un super titre et je sentais qu’il y avait tous les ingrédients pour faire un cocktail singulier et qui, en même temps, me renvoie pas mal à mon expérience de banlieusard dépendant des transports en commun, quand je galérais avec mes relations amoureuses, … Et à un moment, c’est avec le recul que j’ai pris sur une période de ma vie assez précise, où je me suis réinscrit en leçon de conduite et où, suite à un chagrin d’amour, je suis retourné vivre chez mes parents à faire de l’intérim pour payer mes leçons, un peu pris dans cette espèce de paradoxe que je montre dans le film, que je me suis dit que ça représentait bien le passage à l’âge adulte d’un banlieusard dans cette catégorie sociale là à cette époque-là. Ça me permettait de raconter plein de choses sur le monde, des sujets qui me tiennent à cœur, et puis plein de blagues aussi. Ça me faisait aussi un bon terrain de jeu. Je m’inspire aussi de ma vie et bien évidemment je tricote, je me fais plaisir, mais c’est vrai que je m’inspire de plein de choses autobiographiques. Même la bonde de bain confisquée par la mère, c’est un truc que j’ai vécu.
Vraiment ? C’est drôle car ça touche à un truc qui peut paraître « bête » mais est aussi significatif sur ce passage de Sprite…
Ouais ouais. Comme quoi, la réalité peut dépasser la fiction…
Je confirme ! On est vite pris par la gestion de la couleur, avec cette photographie vive. Quel a été le travail avec ton chef opérateur dessus ?
On avait déjà fait plusieurs courts-métrages et un long ensemble avec ce goût pour la couleur. Pour la première fois, on avait plus de temps et de moyens pour le faire. Je lui ai dit que j’avais envie que ce soit une bande dessinée en fait. Il fallait que la banlieue parisienne devienne la ligne claire. Je ne te dis pas ça que pour t’amadouer parce que tu es belge mais c’était un mot d’ordre que ça ressemble à un Tintin, un Spirou, un Benoît Brisefer, qu’il y ait ces couleurs vives avec ce ton un peu enfantin mais qu’on puisse quand même parler de sujets assez adultes sous un angle décalé. C’est un goût. J’aime bien par exemple la façon dont Wes Anderson esthétise la réalité. Je trouve ça intéressant de prendre une réalité assez triviale et de l’esthétiser. Ça donne un drôle de cocktail assez inhabituel mais qui me plaît beaucoup. Ça amène de la poésie là où on ne l’attend pas du tout. C’est vrai que j’ai des couleurs fétiches comme le jaune, le rose, le bleu, le rouge, et je demande à toute mon équipe image, non seulement à la caméra et aux lumières mais aussi à la décoration, aux costumes et aux accessoires, de mettre de la couleur partout où on peut. C’est comme ça que tu crées un univers visuel fort.
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Je sais que c’est hors sujet mais, vu que tu en parles, je viens de Charleroi et notre club de basket s’appelle les Spirou de Charleroi…
Non ?
Si ! C’est totalement factuel !
*vérifie sur son ordinateur* Ah oui, les Spirou de Charleroi, avec le chapeau de groom !
Si tu arrives à la gare, Spirou t’accueille, pour une prochaine fois ! Sinon, quelque chose d’intéressant aussi est ce rapport au travail : le fait que Sprite travaille de nuit pour nettoyer les fêtes de personnes que l’on sent plus à l’aise financièrement, ça amène une autre densité à ta comédie.
J’aime bien le décalage de la fête triste en fait, du moment où tout le monde s’amuse sauf toi, que tu viens pour autre chose en étant préoccupé, … Avoir des gens qui travaillent dans un climat de fête, il y a comme ça un oxymore que je trouve beau. C’est assez symbolique aussi politiquement où les nouveaux riches s’amusent et traitent avec beaucoup de hauteur les nouveaux prolos, la classe moyenne. C’est vrai que ça, j’avais envie de le bosser parce que, lorsque je faisais de l’intérim, ce sont des situations que j’ai vécues quasiment telles quelles, avec une décomplexion même sympathique mais qui incarne une forme de violence sociale assez dure. Je trouve qu’en France, les macronistes ont un peu ce côté « cool, dans l’air du temps, sympa » mais où ils prônent une vision du monde tellement violente en même temps et j’avais envie de le montrer, à ma modeste échelle, toujours avec légèreté, sans devenir trop frontal ni militant. Ce n’était pas trop le style du film. J’ai essayé de chercher un équilibre là-dedans.
Comment décrirais-tu ton évolution entre Grand Paris, ton premier long-métrage, et ce nouveau film ?
Le premier a été fait dans des conditions tellement dures que je n’ai presque pas l’impression que ce soit mon premier film même si je l’adore. Là, pour la première fois, j’avais une équipe conséquente et du temps de tournage, ça change tout. J’ai pu développer des intentions artistiques, aller au fond des choses pour la première fois. J’avais une certaine pression car il y avait plus d’argent en jeu. Jusqu’ici, je me suis toujours retrouvé dans des projets où il n’y avait pas beaucoup de thunes donc il n’y avait pas tellement de risques. Tu as le stress parce que tu n’as pas assez d’argent pour faire les choses, tu demandes des sacrifices à tout le monde et tu en fais tout le temps. Là, c’est complètement différent. Tout le monde est plus confortable mais c’est moi qui me dis « Mince, et si le film ne marche pas ? », la peur de décevoir les gens ou de leur faire perdre de l’argent. Il y a plus de pression que je me mets à moi-même parce que personne ne me la fait sentir. En même temps, le processus de préparation entre l’écriture et le tournage a été tellement vite que je n’ai pas vraiment eu le temps de mariner dans ces préoccupations qui ne sont pas très constructives en réalité. Je l’ai abordé avec pas mal de sérénité, j’ai pris beaucoup de plaisir sur le tournage et j’ai essayé de développer un style en allant vraiment dans une forme presque de radicalité. Je ne sais pas si c’est le mot qui te vient à l’esprit quand tu regardes le film mais c’est cette patte visuelle, cette façon de bruiter ou de jouer, … J’essayais vraiment d’aller au fond de ce truc cartoonesque. Je vois aussi que ça laisse des gens sur le bord de la route et je comprends et en même temps, j’aime les films qui sont clivants en général. J’essaie de regarder avec objectivité en me disant que le film est allé à Cannes, qu’on a fait plein d’avant-premières, il est clivant mais je crois qu’on a plutôt réussi mon pari.
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Le film joue en effet beaucoup d’un côté absurde mais est également nourri d’une grande mélancolie. Comment conserver un tel équilibre à l’apparence fragile ?
Au scénario, tu ne sais pas trop. Tu essaies que les registres s’entremêlent de façon assez fluide et qu’il n’y ait pas ce sentiment de deux films qui cohabitent sans jamais vraiment y arriver. Au tournage, ça ne se ressent pas trop. Tu as l’impression de faire de la chimie en te disant que le mélange fonctionne bien. L’enchaînement est spontané, le glissement d’un registre à l’autre est plutôt cool, … C’est surtout au montage : c’est rerythmé, il faut mettre les musiques aux bons endroits, … Il faut aussi assumer que le film est pendant deux tiers dans un rythme assez soutenu de blagues avant de glisser vers autre chose. Il faut aussi assumer qu’à ce moment-là, il y a un changement de rythme qui peut déstabiliser aussi. Ça, il faut en avoir conscience et assumer. Ce n’est pas facile, ça fait un peu peur mais c’était trop important pour moi. J’aurais pu faire une comédie qui ne fait que des blagues pendant une heure vingt mais j’avais envie que le film aille autre part, qu’il y ait un petit virage, pas une surprise mais une profondeur, une émotion inattendue. J’adore le montage, c’est un moment que je trouve passionnant, où je passe beaucoup de temps et où le film peut devenir quelque chose d’autre que tu n’avais pas prévu, où il devient surprenant pour moi-même. Ça, c’est une sensation que j’aime beaucoup.
Le mixage sonore est en effet très drôle, avec ces nombreux ajouts qui renforcent les gags.
La comédie, c’est comme de la musique : ça repose beaucoup sur le rythme. Pour moi, les bruitages sont des instruments assez sous-exploités en comédie alors que je les adore. Parfois, ils appuient des blagues, à d’autres, ils en créent qui n’étaient pas évidents en se basant juste sur l’image. C’est un outil assez peu utilisé pour moi. Pareil : j’ai eu ici un vrai temps de bruitage, un vrai temps de mixage avec beaucoup de travail et je suis très content du résultat.
Il y a beaucoup d’à priori sur la comédie française mais toi, comment la vois-tu en général ?
Je trouve que c’est de la merde, je n’aime pas trop. Je suis un grand fan des comédies de mon producteur et c’est pour ça que je suis heureux de l’avoir rencontré. J’aime beaucoup les comédies de Benoît Forgeard, Antonin Peretjatko, Sophie Letourneur, Justine Triet, … Tous les films de mon producteur Emmanuel Chaumet, je suis assez fan en fait. Évidemment, si je me creusais la tête, je continuerais encore. J’adore Hazanavicius, j’adore Judor, … Il y en a pas mal qui me parlent mais les comédies type gros public qui appuient sur des éléments de discrimination, des clichés, des préjugés, non, ça me blase. Il y a beaucoup de films du cinéma français qui me blasent, comme les drames. Évidemment, il y a des choses magnifiques, c’est un cinéma qui fait plein de films mais on a tendance parfois à s’autocaricaturer un peu. En tout cas, il n’y a pas beaucoup de place pour de nouvelles formes, de nouveaux récits. Ça, c’est un peu morose je trouve. Là, j’ai adoré « L’affaire Bojarski » ainsi que « Partir un jour », très triste, très beau, … Mais là, en comédie française, je ne vois pas… J’aime les comédies américaines.
Judd Apatow ?
Apatow, Will Ferrell, Seth Rogen, … Ça me fait mourir de rire.
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Sur quel point du film tu aurais envie de clôturer cette interview ?
Sur la préparation, la façon de storyboarder. Je parle beaucoup de bande dessinée et c’est une étape qu’on adore, le découpage technique, mais dont on parle assez rarement finalement alors que c’est assez important. C’est décider quel plan on va utiliser pour chaque scène et c’est vraiment préparé à l’avance. On dessine chaque plan, chaque cadre, de façon millimétrée. On fait une première passe, on va sur les décors, on fait une deuxième passe sur les décors et il y a assez peu d’impro. Pareil pour le jeu d’acteurs, on n’improvise pas, tout est bossé en amont. J’aime bien avoir cette décontraction et cette spontanéité quand je joue mais en fait, ça s’insère dans un cadre très très très précis.
On pense souvent que l’absurde est facile alors qu’il faut une précision absolue.
C’est tellement facile de rater une blague ou un gag, il faut vraiment être très très très précis dans tous les paramètres pour que ça marche. Et vu qu’on en fait beaucoup dans le film, il faut sans cesse être vigilant. C’est ça que je trouve vraiment passionnant dans la comédie.
Propos recueillis par Liam Debruel.
Merci à Marie-Charlotte d’Athena Films et Liyan Fan d’Ecce Films pour cet entretien.










