[CRITIQUE/RESSORTIE] : Cycle Márta Mészáros en 3 films
Cycle Márta Mészáros en 3 films : Adoption (1975), Neuf Mois (1979) et Elles Deux (1984).
Distributeur: Nightshift
Qu'on se le dise, à une époque où la cinéphilie se statue, selon une poignée de spectateurs particulièrement bruyants, selon une liste de films vulgairement établie qu'il faut avoir vu (pas compris, vu, n'en demandez pas trop), il n'y a décemment aucun mal à avouer ne pas connaître un/une cinéaste et sa filmographie.
Après tout, le septième art n'est-il pas un champ constant de découverte, un univers dense et passionnant qui ne demande qu'à être arpenté avec enthousiasme et curiosité, quand bien même certains ne se borne qu'à ratisser la même zone usée et infertile.
Pour l'auteur de ces mots, la pourtant prolifique cinéaste hongroise Márta Mészáros, fille du sculpteur Lászlo Mészáros et à l'enfance férocement marquée par la tragédie comme par les affres de la Seconde Guerre mondiale, qui est considérée comme l'une figure majeure de la vague féministe des années soixante-dix, n'était encore qu'un nom lu à l'arrachée au travers de quelques textes, malgré une carrière foisonnante.
On ne remerciera donc jamais assez le distributeur Nightshift de permettre de corriger nos (grosses) lacunes avec la ressortie, en versions restaurées, de trois de ses efforts.
Adoption tout d'abord (Ours d'or à Berlin, quand-même), sorti dans la même foulée que le monument Jeanne Dielman 23, Quai Du Commerce, 1080 Bruxelles de Chantal Akerman, merveille de drame avant-gardiste avec qui il partage la même exigeance analytique (à la lisière du documentaire) comme une propension à ausculter au plus près l'assujettissement comme de la solitude de deux figures féminines que la narration se fait se percuter : une adolescente, Anna, issue d'un foyer pour délinquantes qui rêve de pouvoir se marier avec son petit ami (malgré la réprobation de sa famille), et Kata, une ouvrière en menuiserie, qui éprouve le besoin désespéré d'avoir un enfant (sans avoir l'amant capable de l'assumer à ses côtés).
Un attachement non sans conflit mais vital et essentiel se noue entre les deux personnages (une complicité à la fois maternelle et sororale), que capture Mészáros dans une intimité poreuse et délicate, avec une caméra continuellement aérienne, au plus près des corps et des visages.
Embaumé dans un noir et blanc aussi glacial que joliment texturé, à l'image même d'une Hongrie douloureusement marquée par la Seconde Guerre mondiale comme par l'occupation soviétique, le film se fait une célébration de la solidarité comme du courage et de la résilience féminine, où les thèmes de l'amitié comme de l'émancipation prennent naturellement corps, au détour des magnifiques interprétations de Gyöngyvér Vigh et (surtout) Katalin Berek, magistrale.
Tourné dans sa foulée, Neuf Mois, son premier film en couleurs, présente cette fois la notion de couple comme une fatalité terrifiante, au plus près de l'épuisement d'une jeune femme dont la relation sous compromission avec son contremaître - un être puéril et imprévisible, dans le mauvais sens du terme -, se transforme en une union toxique sous fond de menace et de lente perte d'autonomie, alors qu'elle tombe enceinte de son second enfant et qu'il façonne son monde selon ses propres désirs à lui.
Drame sous tension au plus près de la désolation amoureuse d'une femme acculée et isolée mais déterminée à ne pas s'effondrer (une fantastique Lili Monori), qui n'a de choix que de puiser dans sa propre force intérieure et sa résilience exceptionnelle pour résister, la péloche incarne un portrait dévastateur et saisissant de la condition féminine écrasée par le carcan du patriarcat, tout autant qu'une formidable et poignante ode à l'autonomie individuelle face à une destinée supposée toute tracée.
Énième pépite toujours portée par Lili Monori, Elles deux se fait une oeuvre toute aussi poignante et réaliste, au plus près de l'amitié de deux femmes d'âges comme de personnalités dissemblables jonglant avec les contraintes de leurs conditions d'épouses, qui vont trouver l'une en l'autre aussi bien un soutien inconditionnel qu'une oreille toujours prête à écouter, flanquées qu'elles sont dans des mariages imparfaits et douloureux mais qui, à la différence des deux films précédents, laisse la porte d'un avenir meilleur entrouverte.
Puissant et émouvant, toujours intimement logé dans l'intimité de ses héroïnes au point d'en capturer sans condescendance putassière, leur vulnérabilité comme leur difficile acceptation de la vérité, le film, à l'instar des deux autres œuvres présentes au coeur de cette rétrospective certes resserrée mais percutante et indispensable, est de ses séances immanquables au sein d'un début d'année il est vrai, particulièrement riche en (re)découvertes d'hier.
Jonathan Chevrier







