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[CRITIQUE] : Bugonia


Réalisateur : Yórgos Lanthimos
Acteurs : Emma Stone, Jesse Plemons, Alicia Silverstone, Stavros Halkias,...
Distributeur : Universal Pictures International France
Budget : -
Genre : Science-fiction, Thriller.
Nationalité : Britannique, Sud-coréen.
Durée : 1h59min

Synopsis :
Deux jeunes hommes obsédés par les théories du complot kidnappent la PDG d’une grande entreprise, convaincus qu’elle est une extraterrestre déterminée à détruire la planète Terre.





On avait laissé le cinema de Yorgos Lanthimos sur une vraie déconvenue, Kinds of Kindness, fable en tryptique sans morale qui use/abuse du vide de ses personnages, une oeuvre dystopique abstraite par un cinéaste qui zappait ses élans récents d'expressionnisme baroque pour se rappeller à ses racines surréalistes et sa méchanceté d'hier, qu'il peinait méchamment à reproduire même si, évidemment, tout n'était pas à jeter - loin de là même -, dans ce canevas acide et bizarre sous fond d'emprise et de dépendance, d'assujettissement et d'abus de pouvoir(s), de libre arbitre biaisé et de nécessité de croire sans réserve en quelque chose - même au chaos.

L'exemple même d'un film plombé par la versatilité thématique d'une écriture malade, couplé à l'académisme convenu d'un réalisateur qui, à trop tourner, livrait ici moins un film abouti qu'un exercice de style presque absurde.
Autant dire donc que l'on ne pétait pas d'enthousiasme à l'idée de découvrir son nouvel effort, Bugonia, d'autant que le bonhomme semblait entamer encore un peu plus son retour aux sources de son cinema, à travers une comédie socialo-grotesque aux légers accents science-fictionnels, pensé comme un remake dispensable du déjà très chouette Save the Green Planet ! de Jang Joon-hwan.

Copyright Focus Features

Monumentale erreur tant il ne rate absolument pas le coche, lui qui se place, tout il avait pu le faire pour Kinds of Kindness (dont le film suit la même lignée formelle), au coeur même des fêlures sociologiques d'une société contemporaine à peine caricaturée par la noirceur de sa réflexion (où se niche la différence dans une société où la vérité est si facilement détournée, entre se battre pour une conviction juste et se laisser enivrer par de dangereuses illusions que l'on fait croyance ?), pour accoucher cette fois d'un merveilleux cocktail d'absurdités et de dépravation profonde, empruntant autant aux us et coutumes de la satire déglinguée qu'à ceux du thriller psychologico-horrifique, au plus près du délire paranoïaque de deux complotistes extrêmes (mais dont l'extrémisme est, il est vrai, le symptôme d'une profonde blessure intime) persuadés que la PDG influente d'une grande entreprise qu'ils ont kidnappés (qui incarne en tout point leur parfaite antithèse), est une extraterrestre qui projette de détruire la Terre.

Une double confrontation brutale et sarcastique entre deux pôles antipathiques (l'incarnation du white male frustré et complotiste persuadé d'avoir été spolié de tous ses privilèges, opposée au symbole du capitalisme dévorant, opportuniste et aveugle, qui construit son empire sur le danger et la mort; mais également l'apocalypse sourde de l'effondrement environnemental, souillée par la tyrannie bruyante du capitalisme et de ses malversations éhontées), tissée autour d'une narration volontairement ambiguë et à la banalité trompeuse, symbole d'une folie furieuse tapie derrière les oripeaux d'une normalité que Lanthimos épouse et subverti dans le même mouvement, construisant son horreur férocement réaliste autant à la frontière des convictions insensées (qui, aujourd'hui, ne le sont plus réellement), qu'à celle des calculs capitalistes (où le facteur humain n'est plus essentiel).

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« Where Have All the Flowers Gone? »

Guerre idéologique et misanthropique loufoque, ironique mais surtout profondément frontale et amère dans son auscultation de la dissolution de tout esprit politique et logique d'un monde occidental (et donc pas uniquement le pays de l'oncle Sam) dont le déclin semble impossible à endiguer; Bugonia, cousin loin d'être éloigné au Eddington d'Ari Aster (au diagnostic culturelo-sociétal tout aussi pessimiste), peut méchamment bousculer dans sa manière irrévérencieuse de jongler entre les tons, mais reste continuellement sur les bons rails d'une exposition dépressive et malaimable de la condition humaine.

Le tout avec un tandem Jesse Plemons/Emma Stone repoussant encore un peu plus les limites de leurs palettes de jeu définitivement grandioses.
Bref, on est - de nouveau - réconcilié avec le Yorgos... en attendant la nouvelle brouille ?


Jonathan Chevrier



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Teddy (Jesse Plemons) et Don (Aidan Delbis), deux cousins obsédés par les complots, décident de kidnapper Michelle (Emma Stone), PDG à la tête d’un empire pharmaceutique, persuadés qu’elle est une extraterrestre venue sur Terre pour détruire l’humanité. Après l’avoir enfermée dans le sous-sol de leur maison, rasée et badigeonnée de crème hydrata.. pardon de lotion anti-alien, ils la soumettent à un entretien musclé pour déjouer ses mensonges.

Bugonia s’impose d’emblée comme une œuvre unique et captivante, offrant une expérience sensorielle, satirique et humaine. Le réalisateur crée dès le début une ambiance troublante, où l’absurde se mêle à l’angoisse. Ce ton décalé questionne les certitudes et la fragilité des croyances états-uniennes en plein régime Trumpiste.
Yorgos Lanthimos a, comme toujours, mélangé un certain nombre de références pour réaliser son film. À commencer par la comédie de science-fiction coréenne de 2003 Save the Green Planet ! (Jang Joon-hwan) dont il a repris pratiquement l’intégralité de l’intrigue.


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Du côté des acteurs, les performances sont l’un des grands atouts du film. Ils naviguent avec brio entre comédie noire, tension psychologique et moments de pure tendresse, donnant vie à des personnages à la fois extrêmes et étonnamment touchants. Emma Stone en particulier continue à briller en muse du réalisateur grec et s’épanouit dans ce registre loufoque.
Visuellement, Bugonia est un régal : la mise en scène inventive, la photographie audacieuse et les choix esthétiques créent un univers à la fois étrange et familier. Chaque plan semble pensé pour renforcer le malaise comique qui traverse le film. Yorgos Lanthimos semble s’être imprégné du registre théâtral pour Bugonia, que ce soit par le choix d’un quasi-huis-clos ou par l’utilisation des joutes verbales comme épine dorsale de son film.

Cependant, au-delà de son originalité, Bugonia séduit surtout par son intelligence. Sous son allure déjantée, le film explore avec finesse des thèmes contemporains – manipulation, paranoïa collective, obsession du complot – et les détourne pour en révéler toute l’absurdité. Un équilibre rare entre divertissement et réflexion, qui en fait une œuvre aussi drôle que percutante.
Bugonia peut se voir comme film miroir d’Eddington d’Ari Aster, sorti quelques mois auparavant. Les deux cinéastes font le portrait d’un monde états-unien perdu dans des boucles de faits alternatives, dans une société polarisée où hyper riches côtoient une working class qui ne fait que s'appauvrir. Comme son acolyte Ari Aster, Yorgos Lanthimos fait le choix de l’humour noir et loufoque, ainsi que de la violence absurde, le tout dans des tonalités jaunâtres et ambrées et avec un casting de chouchous du public, notamment Emma Stone, qui se paye le luxe de jouer dans les deux films.

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En définitive, Bugonia brille par son audace formelle, son humour noir et la justesse de ses interprétations. Grâce à une mise en scène visuellement inventive, à des acteurs capables de naviguer entre satire et émotion, et à une réflexion fine sur nos peurs contemporaines, le film construit un univers aussi étrange que réaliste.

Cette œuvre singulière parvient ainsi à transformer l’absurde en révélateur du réel, et offre une expérience de cinéma à la fois jubilatoire, déroutante et étonnamment lucide.


Éléonore Tain