[CRITIQUE/RESSORTIE] : Rétrospective Raymond Depardon cinéaste
Rétrospective Raymond Depardon cinéaste en 20 films :
Distribution : Les Films du Losange
Raymond Depardon est, au-delà d'être un photographe d'exception et un maitre esthéte d'un documentaire qui n'aurait jamais été le même sans lui, l'un des plus grands et inclassables cinéastes du cinéma français, tout simplement.
Alors oui, on vous venir en jugeant cette affirmation dégainée en tête de billet comme si elle était une vérité indiscutée et indiscutable, pas vraiment argumentée non plus comme si elle avait réellement besoin d'être appuyée par une quelconque prose.
Rien de trivial pourtant, juste un fait, un constat dégainé avec lucidité face à la beauté et à la méticulosité d'un cinéma rare et discret mais pourtant essentiel, fermement ancré dans la réalité, mué par la volonté louable de continuellement filmer l'intersection - souvent rude - entre l'individu et l'État (des dynamiques son pouvoir au fonctionnement de ses divers échelles, elles aussi victimes sur de nombreux points), de pointer par le truchement septième art des travers de notre société a travers des problématiques claires et limpides.
Quelle belle nouvelle de voir Les Films du Losange lui consacrer une rétrospective monstre de 20 films appelés à atteindre les salles par quatre fois - comme autant de cyxles thématiques - d'ici les prochains mois (Depardon Citoyen - le 23 octobre 2025 -, Depardon Photographe - 4 février 2026 -, Depardon Paysan - 4 mars 2026 - et Depardon & L'Afrique - 29 avril 2026), à commencer par une première salve de sept documentaires : San Clemente (1982), Faits Divers (1983), Urgences (1987), Délits Flagrants (1994), Muriel Leferle (1999), 10e chambre – Instants d'audience (2004) et 12 Jours (2017).
San Clemente, réalisé en tandem avec Sophie Ristelhueber, qui peut intimement se voir comme une réponse européenne et un complément édifiant au Titicut Follies de Frederick Wiseman (à la mise en scène il est vrai, bien moins intrusive), où la prison d’État psychiatrique de Bridgewater laisse place à un ancien monastère converti en asile psychiatrique isolé sur la petite île éponyme au large de Venise, où les deux artisans ne semblent pas forcément les bienvenues - le documentaire est frappé d'une définition du consentement éthiquement discutable, comme plusieurs autres oeuvres de son auteur.
Plongée immersive - riche en plans séquences et filmé caméra à l'épaule - dans les méandres d'un quotidien aussi austère que désespéré, où les patients errent tels des fantômes dans un établissement où le corps médical apparaît presque aussi perdu qu'eux, la caméra de Depardon prenant suffisamment de distance - tout en faisant preuve d'une complicité rare, sa patte indéniable - avec ses âmes abandonnées (qui, malgré l'adversité, ont réussies à créer une vraie complicité entre elles) pour gratter l'émotion douloureuse qui se cache derrière l'incompréhension et l'ennui, sans pour autant en masquer la violence.
D'urgences psychiatriques et d'émotion (souvent déchirante), il en est une nouvelle fois question avec Urgences - tout est dans le titre -, où le cinéaste, seul cette fois, filme au plus près de la souffrance, des patients des Urgences psychiatriques de l'Hôtel-Dieu à Paris, une nouvelle auscultation aussi douce et empathique sur la psychiatrie que critique envers une société contemporaine déshumanisée et déshumanisante qui catapulte des hommes et des femmes dans une mécanique psychatrique qui n'a pas toujours les moyens de les aider et où, paradoxalement, les patients sont écoutés (mais pas forcément compris) tout en étant confortés dans leur solitude, enfermés loin de tout et d'un monde qui exacerbe leur mal-être.
Un effort saisissant à l'authenticité brute (son sens du cadre affûtée, fait ressentir l'enfermement et l'isolement de ses sujets à son auditoire) et sensiblement vissé sur la relation médecin-patient (quitte à, certes, laisser de côté tous les autres facteurs d'une prise en charge médicale), tout autant qu'il est capable de capturer la vérité d'une souffrance parfois difficile à encaisser (la conversation avec la vieille dame bipolaire est aussi magnifique que douloureuse).
Dernier effort en date de Depardon qui arbore presque des contours de pont tardif entre deux des pôles principaux de sa filmographie - les arcanes médicales et juridiques, parfois intimement liés -, 12 jours s'attache à une poignée de personnes hospitalisées en psychiatrie sans leur consentement, qui sont présentées en audience à l'issue de douze jours d'internement (une procédure qui vise à un maintien - où non - en hôpital psychiatrique des personnes jugées mentalement inaptes à une libération), dans un rapport juge/patient qui fait directement écho - et répond - à celui d'Urgences, quand bien même il laisse poindre un déséquilibre sociale (des figures malades et/où souvent en marge, face à des représentants de la loi pleinement intégrés dans la société) de language encore plus prégnant tant il ramène dans la balance une hypocrisie judiciaire qui ne peut qu'appuyer la décision d'un tiers - le corps médical et son vocabulaire nébuleux -, par souci de bonne justice et de défense du plus faible - le patient, qui doit souvent défendre leur liberté/vie sous le poids d'un traitement médical lourd -, sans que les deux partis conversant (juge et patient) ne comprennent réellement la pathologie et la dangerosité du jugé.
Vulgarisation de l'absurdité d'une situation qui prête méchamment à réflexion (cette mécanique, sans remettre en question tout avis médical, ne pourrait-elle pas ouvrir la porte à des abus ? La présence d'une figure judiciaire n'étant justement pas là pour prémunir de telles dérives, quand bien même elle n'est pas toujours armée pour voir au-delà d'une expertise ?) où Depardon expose avec humanité sans jamais opposer les deux partis dans une procédure de jugement férocement putassier.
Criant de vérité malgré la composition plombante d'un Alexandre Desplat qui n'a définitivement rien à faire là...
Retour en arrière de trois décennies avec Faits Divers, tourné dans la foulée de San Clemente, où le cinéaste plaque sa caméra au plus près quotidien de policiers du commissariat du 5e arrondissement de Paris et des affaires qui émaillent leurs journées, au plus près de la misère du monde (coucou Law and Order de Wiseman, profitons de citer le maître quand on le peut).
D'une brutalité éreintante, que ce soit dans la crudité d'une enquête entourant la découverte d'un suicide, comme celle proprement abjecte d'un viol présumé qui pointe les ravages - toujours actuels - de l'incapacité policière à s'occuper ce type de plainte (ne parlons même pas d'une quelconque empathie envers les victimes, légèrement améliorée depuis l'ère post-Me Too); Depardon filme le réel sans artifice pour composer un portrait aussi méchamment banal qu'il est tristement dur à regarder (mort, racisme décomplexé, violence - pas uniquement - policière,...), véritable capsule temporelle où la communication, censée être la plus forte et la plus pacifique des armes, se montre parfois la plus destructice.
Délits Flagrants lui, chapeauté onze ans plus tard et qui peut se voir comme une suite plus où moins directe - même si ses liens avec 12 Jours sont plus évidents -, suit le même mojo (l'absurdité du système) à ceci près qu'il s'attache aux bureaux de la 8e section du Palais de justice de Paris (le premier documentaire tourné dans l'enceinte du Palais de Justice de Paris, instant Wikipedia), et suit plusieurs prévenus d'actes dits de " petite délinquance " (vol, escroqueries, agressions,...), pris en flagrant délit, être violemment confrontés aux crocs glacials de la machine judiciaire pas forcément plus admirable - ni moins violente - dans son moralisme de façade (et ses attitudes diverses, comme pour les forces de police dans Faits Divers), et face à qui toute défense est déséquilibrée.
Une pluie de confrontations/entretiens captivants shootés sans fioritures (du plan fixe à foison) avec une rigueur chirurgicale (le cinéaste prend sensiblement son temps, comme pour épouser la lenteur comme l'implacabilité de l'institution judiciaire), dont la multiplicité des rushs serviront de terreau à l'un de ses efforts suivants, Muriel Leferle, jeune toxicomane, séropositive et prostituée à qui il consacrera un film tout entier, presque un spin-off en somme - titré Muriel Leferle, tout simplement.
Prise en flagrant délit de vol de voiture, Depardon suit quasiment sans ellipse, son parcours judiciaire (un face à face avec une psychologue mandatée par le parquet, une rencontre avec son avocat commis d'office, une audition par le substitut du procureur,...) comme sa douloureuse descente aux enfers, incroyable tragédie humaine que le cineaste cherche ni à embellir, ni à enlaidir plus que de raison, vissé sur la sincérité désarmante de son sujet - du cinéma-vérité dans sa définition la plus pure.
Dernier opus de cette première partie de rétrospective, 10e chambre – Instants d'audience reprend la même dynamique que les deux efforts précédemment cités - surtout Délits Flagrants - mais avec un cadre un poil différent (on abandonne les bureaux de la 8e section du Palais de justice de Paris, pour la 10e chambre du tribunal correctionnel de Paris et ses audiences publiques) avec une propension encore plus marquée à exposer le pouvoir de ceux qui servent la justice à imposer une soumission au plus faible, et de jouer leur (im]partialité en fonction du comportement et l'acceptation où non de celle-ci par l'accusé(e).
Pointant à nouveau les forces comme les faiblesses d'un système judiciaire au détour d'un tribunal qui se fait le miroir de notre société contemporaine, cet énième documentaire se fait une observation aussi crue que pleine d'humanité, septième preuve édifiante d'un cinéma aussi épuré et assuré que nécessaire.
Résolument la pièce la plus autobiographique de ce cycle, Les Années déclic autoportrait passionné et passionnant à l'humilité rare, où le cinéaste se raconte moins qu'il ne laisse ses images le faire pour lui, dans un dispositif minimaliste assez particulier (un canevas de photos sur lesquelles il juxtapose sa voix) mais enchanteur, où il partage avec modestie des souvenirs et des sentiments personnels tout en commentant l'importance de ces expériences dans une France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale jusqu'à l'arrivée en pointillés des années 80, son arrivée à Paris après une enfance à la campagne, où il démarrera sa foisonnante carrière de photographe.
Depardon se raconte (une vie qui semble en condenser mille de plus) comme pour mieux raconter son art comme le monde, et compose un merveilleux témoignage de vie intime comme professionnelle, le diamant noir de ce cycle définitivement plus personnel qu'il n'en avait l'air.
Faisons un bond d'une décennie avec Paris, définitivement plus mémorable que le drame choral de Cédric Klapisch avec qui il partage son titre (petite chiquette gratuite, certes), comédie dramatique qui se perd volontairement à la frontière entre documentaire et fiction, objet déroutant mais captivant à mirer vissé sur les vicissitudes d'un cinéaste cherchant à capturer la véracité du réel, du quotidien d'une jeune femme, et qui va pour se faire enchaîner les entretiens/portraits de figures féminines dont les présences nourrissent tout aussi bien merveilleusement l'écran, qu'un effort qui ne serait sans doute rien sans elles.
Un cinéma de rencontres (ce qui accentue d'autant plus la porosité entre fiction et documentaire voulue par Depardon, tant on ne sait ni où commence la performance, ni où s'arrête la réalité) à la fois beau, (faussement) simple et délicat.
Bienvenue au virage des années 2010 avec Journal de France, co-réalisé avec son épouse Claudine Nougaret (avec qui il avait déjà signé plusieurs courts-métrages, et qui prête également son timbre à la voix-off), tout autant un voyage road moviesque - bande son au poil a la clé - à travers notre chère hexagone qu'à travers le cinéma de Depardon, ses photographies comme ses rencontres au présent se voyant agrémentées de vieux extraits inédits de son cinéma.
Un double portrait authentique et admiratif, exigeant même si loin d'être définitif (sur les deux sujets) au coeur de sa riche filmographie, mais définitivement touchant et sensible, auquel répond totalement Les Habitants, au plus près des vérités complexes et plurielles, denses et homogènes d'une société française à qui la parole est donné sans réserve, pour mieux permettre au cinéaste d'en prendre le pouls avec une franchise rare.
Rien d'extraordinaire en apparence, pour un faiseur de rêves qui sait faire en sorte que son cinéma le devienne.
Jonathan Chevrier
Cycle Depardon Citoyen en sept films : San Clemente (1982), Faits Divers (1983), Urgences (1987), Délits Flagrants (1994), Muriel Leferle (1999), 10e chambre – Instants d'audience (2004) et 12 Jours (2017).
Cycle Depardon Photographe en sept films : 1974, une partie de campagne (1974/2002), Numéros zéro (1977), Reporters (1981), Les Années déclic (1984), Paris (1998), Journal de France (2012) et Les Habitants (2016).
Distribution : Les Films du Losange
Raymond Depardon est, au-delà d'être un photographe d'exception et un maitre esthéte d'un documentaire qui n'aurait jamais été le même sans lui, l'un des plus grands et inclassables cinéastes du cinéma français, tout simplement.
Alors oui, on vous venir en jugeant cette affirmation dégainée en tête de billet comme si elle était une vérité indiscutée et indiscutable, pas vraiment argumentée non plus comme si elle avait réellement besoin d'être appuyée par une quelconque prose.
Rien de trivial pourtant, juste un fait, un constat dégainé avec lucidité face à la beauté et à la méticulosité d'un cinéma rare et discret mais pourtant essentiel, fermement ancré dans la réalité, mué par la volonté louable de continuellement filmer l'intersection - souvent rude - entre l'individu et l'État (des dynamiques son pouvoir au fonctionnement de ses divers échelles, elles aussi victimes sur de nombreux points), de pointer par le truchement septième art des travers de notre société a travers des problématiques claires et limpides.
Quelle belle nouvelle de voir Les Films du Losange lui consacrer une rétrospective monstre de 20 films appelés à atteindre les salles par quatre fois - comme autant de cyxles thématiques - d'ici les prochains mois (Depardon Citoyen - le 23 octobre 2025 -, Depardon Photographe - 4 février 2026 -, Depardon Paysan - 4 mars 2026 - et Depardon & L'Afrique - 29 avril 2026), à commencer par une première salve de sept documentaires : San Clemente (1982), Faits Divers (1983), Urgences (1987), Délits Flagrants (1994), Muriel Leferle (1999), 10e chambre – Instants d'audience (2004) et 12 Jours (2017).
San Clemente, réalisé en tandem avec Sophie Ristelhueber, qui peut intimement se voir comme une réponse européenne et un complément édifiant au Titicut Follies de Frederick Wiseman (à la mise en scène il est vrai, bien moins intrusive), où la prison d’État psychiatrique de Bridgewater laisse place à un ancien monastère converti en asile psychiatrique isolé sur la petite île éponyme au large de Venise, où les deux artisans ne semblent pas forcément les bienvenues - le documentaire est frappé d'une définition du consentement éthiquement discutable, comme plusieurs autres oeuvres de son auteur.
Plongée immersive - riche en plans séquences et filmé caméra à l'épaule - dans les méandres d'un quotidien aussi austère que désespéré, où les patients errent tels des fantômes dans un établissement où le corps médical apparaît presque aussi perdu qu'eux, la caméra de Depardon prenant suffisamment de distance - tout en faisant preuve d'une complicité rare, sa patte indéniable - avec ses âmes abandonnées (qui, malgré l'adversité, ont réussies à créer une vraie complicité entre elles) pour gratter l'émotion douloureuse qui se cache derrière l'incompréhension et l'ennui, sans pour autant en masquer la violence.
D'urgences psychiatriques et d'émotion (souvent déchirante), il en est une nouvelle fois question avec Urgences - tout est dans le titre -, où le cinéaste, seul cette fois, filme au plus près de la souffrance, des patients des Urgences psychiatriques de l'Hôtel-Dieu à Paris, une nouvelle auscultation aussi douce et empathique sur la psychiatrie que critique envers une société contemporaine déshumanisée et déshumanisante qui catapulte des hommes et des femmes dans une mécanique psychatrique qui n'a pas toujours les moyens de les aider et où, paradoxalement, les patients sont écoutés (mais pas forcément compris) tout en étant confortés dans leur solitude, enfermés loin de tout et d'un monde qui exacerbe leur mal-être.
Un effort saisissant à l'authenticité brute (son sens du cadre affûtée, fait ressentir l'enfermement et l'isolement de ses sujets à son auditoire) et sensiblement vissé sur la relation médecin-patient (quitte à, certes, laisser de côté tous les autres facteurs d'une prise en charge médicale), tout autant qu'il est capable de capturer la vérité d'une souffrance parfois difficile à encaisser (la conversation avec la vieille dame bipolaire est aussi magnifique que douloureuse).
Dernier effort en date de Depardon qui arbore presque des contours de pont tardif entre deux des pôles principaux de sa filmographie - les arcanes médicales et juridiques, parfois intimement liés -, 12 jours s'attache à une poignée de personnes hospitalisées en psychiatrie sans leur consentement, qui sont présentées en audience à l'issue de douze jours d'internement (une procédure qui vise à un maintien - où non - en hôpital psychiatrique des personnes jugées mentalement inaptes à une libération), dans un rapport juge/patient qui fait directement écho - et répond - à celui d'Urgences, quand bien même il laisse poindre un déséquilibre sociale (des figures malades et/où souvent en marge, face à des représentants de la loi pleinement intégrés dans la société) de language encore plus prégnant tant il ramène dans la balance une hypocrisie judiciaire qui ne peut qu'appuyer la décision d'un tiers - le corps médical et son vocabulaire nébuleux -, par souci de bonne justice et de défense du plus faible - le patient, qui doit souvent défendre leur liberté/vie sous le poids d'un traitement médical lourd -, sans que les deux partis conversant (juge et patient) ne comprennent réellement la pathologie et la dangerosité du jugé.
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| 12 Jours - Copyright GRANDFILM Copyright © 2016 . All Rights Reserved |
Vulgarisation de l'absurdité d'une situation qui prête méchamment à réflexion (cette mécanique, sans remettre en question tout avis médical, ne pourrait-elle pas ouvrir la porte à des abus ? La présence d'une figure judiciaire n'étant justement pas là pour prémunir de telles dérives, quand bien même elle n'est pas toujours armée pour voir au-delà d'une expertise ?) où Depardon expose avec humanité sans jamais opposer les deux partis dans une procédure de jugement férocement putassier.
Criant de vérité malgré la composition plombante d'un Alexandre Desplat qui n'a définitivement rien à faire là...
Retour en arrière de trois décennies avec Faits Divers, tourné dans la foulée de San Clemente, où le cinéaste plaque sa caméra au plus près quotidien de policiers du commissariat du 5e arrondissement de Paris et des affaires qui émaillent leurs journées, au plus près de la misère du monde (coucou Law and Order de Wiseman, profitons de citer le maître quand on le peut).
D'une brutalité éreintante, que ce soit dans la crudité d'une enquête entourant la découverte d'un suicide, comme celle proprement abjecte d'un viol présumé qui pointe les ravages - toujours actuels - de l'incapacité policière à s'occuper ce type de plainte (ne parlons même pas d'une quelconque empathie envers les victimes, légèrement améliorée depuis l'ère post-Me Too); Depardon filme le réel sans artifice pour composer un portrait aussi méchamment banal qu'il est tristement dur à regarder (mort, racisme décomplexé, violence - pas uniquement - policière,...), véritable capsule temporelle où la communication, censée être la plus forte et la plus pacifique des armes, se montre parfois la plus destructice.
Délits Flagrants lui, chapeauté onze ans plus tard et qui peut se voir comme une suite plus où moins directe - même si ses liens avec 12 Jours sont plus évidents -, suit le même mojo (l'absurdité du système) à ceci près qu'il s'attache aux bureaux de la 8e section du Palais de justice de Paris (le premier documentaire tourné dans l'enceinte du Palais de Justice de Paris, instant Wikipedia), et suit plusieurs prévenus d'actes dits de " petite délinquance " (vol, escroqueries, agressions,...), pris en flagrant délit, être violemment confrontés aux crocs glacials de la machine judiciaire pas forcément plus admirable - ni moins violente - dans son moralisme de façade (et ses attitudes diverses, comme pour les forces de police dans Faits Divers), et face à qui toute défense est déséquilibrée.
Une pluie de confrontations/entretiens captivants shootés sans fioritures (du plan fixe à foison) avec une rigueur chirurgicale (le cinéaste prend sensiblement son temps, comme pour épouser la lenteur comme l'implacabilité de l'institution judiciaire), dont la multiplicité des rushs serviront de terreau à l'un de ses efforts suivants, Muriel Leferle, jeune toxicomane, séropositive et prostituée à qui il consacrera un film tout entier, presque un spin-off en somme - titré Muriel Leferle, tout simplement.
Prise en flagrant délit de vol de voiture, Depardon suit quasiment sans ellipse, son parcours judiciaire (un face à face avec une psychologue mandatée par le parquet, une rencontre avec son avocat commis d'office, une audition par le substitut du procureur,...) comme sa douloureuse descente aux enfers, incroyable tragédie humaine que le cineaste cherche ni à embellir, ni à enlaidir plus que de raison, vissé sur la sincérité désarmante de son sujet - du cinéma-vérité dans sa définition la plus pure.
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| 10e chambre – Instants d'audience - Copyright Les Films du Losange |
Dernier opus de cette première partie de rétrospective, 10e chambre – Instants d'audience reprend la même dynamique que les deux efforts précédemment cités - surtout Délits Flagrants - mais avec un cadre un poil différent (on abandonne les bureaux de la 8e section du Palais de justice de Paris, pour la 10e chambre du tribunal correctionnel de Paris et ses audiences publiques) avec une propension encore plus marquée à exposer le pouvoir de ceux qui servent la justice à imposer une soumission au plus faible, et de jouer leur (im]partialité en fonction du comportement et l'acceptation où non de celle-ci par l'accusé(e).
Pointant à nouveau les forces comme les faiblesses d'un système judiciaire au détour d'un tribunal qui se fait le miroir de notre société contemporaine, cet énième documentaire se fait une observation aussi crue que pleine d'humanité, septième preuve édifiante d'un cinéma aussi épuré et assuré que nécessaire.
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Pourquoi s'embêter à faire deux articles, alors que l'on peut tout lier dans un seul et même pavé et, par la même occasion, t'offrir un peu plus de lecture ?
Ne nous remercie pas, d'autant que ça nous évite de jouer la carte de la redite (on appelle ça gagnant : gagnant, pas vrai ?).
Place donc au second cycle - " photographe " - de cette dense et passionnante rétrospective, également composée de sept films : 1974, une partie de campagne (1974/2002), Numéros zéro (1977), Reporters (1981), Les Années déclic (1984), Paris (1998), Journal de France (2012) et Les Habitants (2016).
Plus actuelle que jamais (de la manière la plus désespérée et désespérante qui soit), 1974, une partie de campagne suit l'élection présidentielle anticipée de 1974, en collant aux basques de façon totalement transparente (et à la demande même du futur président, avant que le projet ne voit sa sortie bloquée jusqu'en 2002) à la campagne du candidat Valéry Giscard d'Estaing, dans une exposition sans phare d'un homme un peu trop en avance sur son temps, dont la démagogie assurée n'a d'égale que la confiance en l'expression d'une image politique savamment calculée, trop conscient que ce sont moins les idées (où leur absence) qui importent mais bien celui qui est censé les représenter - même sans réel programme et une condescendance jamais feinte.
Un vrai exercice de style au montage racé, où Depardon s'intéresse moins à la politique elle-même qu'à son petit cirque qui n'a eu de cesse d'empirer, pour devenir aujourd'hui un spectacle totalement déconnecté et déprimant où le mépris n'est même plus caché dans les méandres de quelques plans d'un cinéaste esthéte, mais aux yeux (indifférents et amorphes) de tous...
Plus dynamique se fait Numéros zéro, où Depardon s’immerge dans la vérité des premières heures de vie du quotidien d'information ouvertement de gauche Le Matin de Paris, au plus près d'une rédaction (très) masculine dont il capture l'effervescence et le désir d'impact sociétal à mesure que le jour J pointe le bout de sa machine à écrire, niché au coeur de débats rédactionnels où sa caméra se fait presque un élément à part entière de l'équipe de journalistes.
De presse, il en est à nouveau question avec Reporters (tout est dans le titre), au rythme sensiblement plus laborieux (dans sa première moitié tout du moins), lui qui s'attache au quotidien des photographes de presse et paparazzi (plus directement les reporters de l’agence Gamma) dont le documentaire pointe l'ennui comme le cynisme avec une certaine acuité, symbole d'un journalisme - comme d'une image générale - politique alors en pleine mutation
Un portrait de la France des années 80 comme une observation fasciné de la réalité du terrain d'un métier malaimable mais aussi ingrat, de ses valeurs - parfois - discutables comme de ses nombreux conflits, témoins privilégiés de figures publiques, artistes comme politiques, dont les comportements comme les postures peuvent passer du tout au tout, dès qu'un objectif pointe à l'horizon.
Ne nous remercie pas, d'autant que ça nous évite de jouer la carte de la redite (on appelle ça gagnant : gagnant, pas vrai ?).
Place donc au second cycle - " photographe " - de cette dense et passionnante rétrospective, également composée de sept films : 1974, une partie de campagne (1974/2002), Numéros zéro (1977), Reporters (1981), Les Années déclic (1984), Paris (1998), Journal de France (2012) et Les Habitants (2016).
Plus actuelle que jamais (de la manière la plus désespérée et désespérante qui soit), 1974, une partie de campagne suit l'élection présidentielle anticipée de 1974, en collant aux basques de façon totalement transparente (et à la demande même du futur président, avant que le projet ne voit sa sortie bloquée jusqu'en 2002) à la campagne du candidat Valéry Giscard d'Estaing, dans une exposition sans phare d'un homme un peu trop en avance sur son temps, dont la démagogie assurée n'a d'égale que la confiance en l'expression d'une image politique savamment calculée, trop conscient que ce sont moins les idées (où leur absence) qui importent mais bien celui qui est censé les représenter - même sans réel programme et une condescendance jamais feinte.
Un vrai exercice de style au montage racé, où Depardon s'intéresse moins à la politique elle-même qu'à son petit cirque qui n'a eu de cesse d'empirer, pour devenir aujourd'hui un spectacle totalement déconnecté et déprimant où le mépris n'est même plus caché dans les méandres de quelques plans d'un cinéaste esthéte, mais aux yeux (indifférents et amorphes) de tous...
Plus dynamique se fait Numéros zéro, où Depardon s’immerge dans la vérité des premières heures de vie du quotidien d'information ouvertement de gauche Le Matin de Paris, au plus près d'une rédaction (très) masculine dont il capture l'effervescence et le désir d'impact sociétal à mesure que le jour J pointe le bout de sa machine à écrire, niché au coeur de débats rédactionnels où sa caméra se fait presque un élément à part entière de l'équipe de journalistes.
De presse, il en est à nouveau question avec Reporters (tout est dans le titre), au rythme sensiblement plus laborieux (dans sa première moitié tout du moins), lui qui s'attache au quotidien des photographes de presse et paparazzi (plus directement les reporters de l’agence Gamma) dont le documentaire pointe l'ennui comme le cynisme avec une certaine acuité, symbole d'un journalisme - comme d'une image générale - politique alors en pleine mutation
Un portrait de la France des années 80 comme une observation fasciné de la réalité du terrain d'un métier malaimable mais aussi ingrat, de ses valeurs - parfois - discutables comme de ses nombreux conflits, témoins privilégiés de figures publiques, artistes comme politiques, dont les comportements comme les postures peuvent passer du tout au tout, dès qu'un objectif pointe à l'horizon.
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| Les Habitants - Copyright Palmeraie et désert/ France 2 cinéma |
Résolument la pièce la plus autobiographique de ce cycle, Les Années déclic autoportrait passionné et passionnant à l'humilité rare, où le cinéaste se raconte moins qu'il ne laisse ses images le faire pour lui, dans un dispositif minimaliste assez particulier (un canevas de photos sur lesquelles il juxtapose sa voix) mais enchanteur, où il partage avec modestie des souvenirs et des sentiments personnels tout en commentant l'importance de ces expériences dans une France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale jusqu'à l'arrivée en pointillés des années 80, son arrivée à Paris après une enfance à la campagne, où il démarrera sa foisonnante carrière de photographe.
Depardon se raconte (une vie qui semble en condenser mille de plus) comme pour mieux raconter son art comme le monde, et compose un merveilleux témoignage de vie intime comme professionnelle, le diamant noir de ce cycle définitivement plus personnel qu'il n'en avait l'air.
Faisons un bond d'une décennie avec Paris, définitivement plus mémorable que le drame choral de Cédric Klapisch avec qui il partage son titre (petite chiquette gratuite, certes), comédie dramatique qui se perd volontairement à la frontière entre documentaire et fiction, objet déroutant mais captivant à mirer vissé sur les vicissitudes d'un cinéaste cherchant à capturer la véracité du réel, du quotidien d'une jeune femme, et qui va pour se faire enchaîner les entretiens/portraits de figures féminines dont les présences nourrissent tout aussi bien merveilleusement l'écran, qu'un effort qui ne serait sans doute rien sans elles.
Un cinéma de rencontres (ce qui accentue d'autant plus la porosité entre fiction et documentaire voulue par Depardon, tant on ne sait ni où commence la performance, ni où s'arrête la réalité) à la fois beau, (faussement) simple et délicat.
Bienvenue au virage des années 2010 avec Journal de France, co-réalisé avec son épouse Claudine Nougaret (avec qui il avait déjà signé plusieurs courts-métrages, et qui prête également son timbre à la voix-off), tout autant un voyage road moviesque - bande son au poil a la clé - à travers notre chère hexagone qu'à travers le cinéma de Depardon, ses photographies comme ses rencontres au présent se voyant agrémentées de vieux extraits inédits de son cinéma.
Un double portrait authentique et admiratif, exigeant même si loin d'être définitif (sur les deux sujets) au coeur de sa riche filmographie, mais définitivement touchant et sensible, auquel répond totalement Les Habitants, au plus près des vérités complexes et plurielles, denses et homogènes d'une société française à qui la parole est donné sans réserve, pour mieux permettre au cinéaste d'en prendre le pouls avec une franchise rare.
Rien d'extraordinaire en apparence, pour un faiseur de rêves qui sait faire en sorte que son cinéma le devienne.
Jonathan Chevrier











