[CRITIQUE] : Deux soeurs


Réalisateur : Mike Leigh
Avec : Marianne Jean-Baptiste, David Webber, Michele Austin, Tuwaine Barrett,...
Budget : -
Distributeur : Diaphana Distribution
Genre : Comédie, Drame.
Nationalité : Espagnol, Britannique.
Durée : 1h37min.

Synopsis :
Pansy est rongée par la douleur physique et mentale et son rapport au monde ne passe que la par colère et la confrontation. Son mari Curtley ne sait plus comment la gérer, tandis que son fils Moses vit dans son propre monde. Seule sa sœur, Chantal, la comprend et peut l’aider.




Un film de Mike Leigh n'était pas sorti dans les salles françaises depuis un peu plus de dix ans, avec la sortie de Mr Turner fin 2014. Bien que le cinéaste ait mis en scène le superbe Peterloo en 2018, retraçant la vie et les réunions collectives de citoyen-ne-s britanniques avant le tristement célèbre massacre de Peterloo en 1819. Après ces deux films d'époques, Mike Leigh revient à un récit contemporain, dans la veine de ce qu'il proposait avec High Hopes (1988), Secrets et mensonges (1996), Naked (1993) - entre autres.

Et c'est surement à ces trois films que ressemble le plus Deux soeurs, reprenant le dysfonctionnement familial, un personnage principal difficile à aimer, et un épuisement morose face à tout ce que constitue les obligations du quotidien. Ce nouveau film semble être un pur produit de l'époque à laquelle il est produit et il sort. Habitué à dresser des portraits personnifiés (et non des portraits de la société) d'humains désoeuvrés et devant combattre leur quotidien, le cinéaste place sa compassion et sa sensibilité ici dans un écho de la colère, de l'agressivité, de la division sociale, de la confrontation avec autrui qui caractérisent nos sociétés actuelles.

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C'est surement là que le réalisateur est le plus passionnant, lorsqu'il crée une dramaturgie et de la tension avec des choses banales du quotidien. Telle une chambre non rangée, une peau de banane qui traîne, un renard qui s'est invité dans la cour, un canapé donnant des douleurs car il est trop vieux, une place de parking qui ne se libère pas, le passage à la caisse d'un supermarché, etc. Tout est sujet à faire surgir l'hypersensibilité de Pansy (formidable Marianne Jean-Baptiste). Un sentiment traduisant la solitude que la protagoniste exprime face au monde qui l'entoure. Alors qu'il est difficile de l'apprécier, elle se sent elle-même en manque d'amour et d'empathie.

Ainsi s'expriment en permanence une colère, une agressivité, une confrontation avec autrui, un ras-le-bol et une fatigue. Dont pourtant Pansy n'est pas capable de trouver les mots pour l'expliquer. Elle est même à distance de la sensibilité d'autrui, que ce soit tout inconnu qu'elle croise, ou sa propre famille. Elle ne perçoit pas le mal-être de son fils (qui semble vivre dans son propre monde teinté de mélancolie et d'anxiété, ce que beaucoup de jeunes connaissent de nos jours) ni la souffrance physique de son mari (via son travail) ni l'épuisement psychologique de celui-ci face aux comportements d'elle-même. Et inversement, les souffrances mentales et physiques de Pansy sont incomprises par les hommes qui l'entourent, bien silencieux et jamais prompts à aller vers elle.

Famille dysfonctionnelle, donc. Dans un foyer où la communication est soit absente (nombre conséquent de paroles qui finissent sans réponse de la part du personnage à qui elle s'adresse) soit accentuée d'invectives ou de cris. Et aussi un foyer où la distance physique incessante entre les trois personnages témoigne d'une rupture émotionnelle qui n'a jamais trouvé d'issue favorable. Comme s'ils et elle étaient condamné-e-s à rester bloquer entre ces murs à l'atmosphère glaciale et venimeuse. Tout le film se construit sur un impossible contact. Qu'il soit physique ou oral, avec ses proches ou avec des inconnus, ou avec le paysage extérieur. Dès le premier plan, Mike Leigh montre la maison de Pansy et sa famille comme coupée du voisinage, esseulée dans cet environnement silencieux et figé.

La décoration du foyer familial est un autre marqueur de ce rapport distant au monde, de l'incapacité à laisser entrer en soi toute émotion positive. Le minimalisme du mobilier et la froideur du manque de couleurs rend la maison assez clinique et stérile. Tel un bloc opaque repoussant toute forme de fantaisie et de gaieté. Le travail du regretté Dick Pope (fidèle directeur de la photographie de Mike Leigh, décédé en octobre 2024) se montre ici dans l'impression que rien ne peut bouger dans le décor, que son manque de personnalité traduit un conflit intime perpétuel. Tout y est rectangle, les couleurs ternes se répètent, comme si les personnages n'appartenaient pas naturellement à cet environnement.

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Deux soeurs est bien dans l'air du temps. Pansy, son époux et son fils sont tellement submergés par la négativité, que le moindre détail peut irriter, jusqu'à "contaminer" tous les autres personnages de tristesse ou d'agressivité. Jusqu'à l'impuissance à agir, malgré les tentatives de la soeur Chantelle (superbe Michele Austin) d'apporter son aide ou d'organiser des moments en famille. Toutefois, l'une des grandes forces de Mike Leigh est de ne jamais faire porter le chapeau de cette agressivité / fatigue / colère contagieuses à sa protagoniste Pansy. Ou à quiconque, d'ailleurs. L'objectif est de l'accompagner dans ses épreuves quotidiennes, et enfin d'éprouver une compassion plus ou moins forte. Le plus important pour Mike Leigh est que les corps se posent pour que les esprits et les coeurs s'expriment le plus possible. Que chaque personnage puisse aller à leur propre rythme (comme le clame si bien Pansy dans une scène dans son lit, à son mari, elle reproche à la terre entière de la harceler et ne pas la laisser vivre à son rythme).

Dans l'air du temps d'un point de vue sensibilités existentielles et rapport à l'autre en société. Mais aussi un film sur les femmes. Il y a évidemment Pansy au coeur du film. Et il y a sa soeur Chantelle, incarnant un contrepoint joyeux et dévouée. Ses deux filles ont également leur petite place dans le récit, que ce soit dans leur fougue (en contrepoint de leur cousin, le fils de Pansy) ou dans leur activité professionnelle où leurs ambitions sont freinées. Puis il y a la mère décédée de Pansy et Chantelle, prenant une part significative dans la relation entre les deux soeurs. Mike Leigh exprime énormément de bienveillance et de peine quant à ce que subissent ces personnages féminins. Rien ne semble avoir évolué depuis High hopes, ou Secrets et mensonges, ou Deux filles d'aujourd'hui (1997) pour les femmes.

Le cinéaste ne cherche aucune explication à l'état de Pansy, comme il ne cherche pas de conclusion qui proposerait un quelconque changement dans ce quotidien ou cette ambiance. En observateur sensible de ce quotidien désoeuvré, Mike Leigh cherche davantage à rendre compte d'un état du monde, sans s'accorder le droit de résoudre une quelconque crise existentielle par la fiction. Quand bien même Deux soeurs prend parfois les traits d'une tragicomédie, notamment avec le débit de paroles de Marianne Jean-Baptiste, rendant parfois amusant l'outrance et l'hostitlité de son personnage. Il ne s'agit donc pas de chercher ou imaginer des solutions ou des issues, il s'agit d'étudier et de laisser les personnages faire avec leurs armes (la fiction n'intervient pas). Le pouvoir de la fiction s'arrête aux forces (ou au manque de forces) des personnages.

Telle une superbe scène où Pansy tente de sortir dans la cour du foyer familial. La cuisine et cette cour sont séparées par une porte-fenêtre qui doit s'ouvrir vers l'extérieur. Elle fait des petits pas vers la porte. Puis elle l'entrouvre pour y passer légèrement son visage, et ainsi capter l'air. Avant de décider d'ouvrir doucement la porte en grand, et sortir à pieds nus. La résilience de Pansy ici est aussi sa douleur physique et psychologique. On croirait qu'elle sort d'un cocon et découvre l'extérieur pour la première fois. Elle y reste quelques secondes, sur fond de bruits d'oiseaux et sans aucune musique additionnelle, sous les yeux de son mari. Mike Leigh la laisse faire, à distance, laissant la caméra à l'intérieur de la cuisine. C'est le moment de Pansy, dans lequel il ne faut pas s'introduire, avant qu'elle ne rentre rapidement.

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Deux soeurs peut se voir comme l'antithèse de Go happy (2008) avec la boule d'énergie qu'y était Sally Hawkins. Déjà par la colère et l'agressivité en opposition à la joie et l'optimisme. Mais aussi par la sobriété du film. Et là où cette énergie morose se démarque de tous les autres films de Mike Leigh, et en fait déjà l'un de ses plus beaux, c'est parce que son très cher motif du canapé – bien que toujours présent – a lui aussi évolué négativement. Alors que les canapés et sofas y sont l'épicentre ou le refuge du choc entre les tourments et la tendresse des personnages, cette fois c'est l'épicentre de l'accablement des tourments. La fragilité émotionnelle ne peut plus compter sur une solidité de l'entourage, et ne peut plus se réfugier dans le confort de ce mobilier. Le canapé se voit remplacé par le lit, là où le repos peut être le symbole de la mort d'une partie de soi.


Teddy Devisme



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