[CRITIQUE] : The Grill
Réalisateur : Alonso Ruizpalacios
Avec : Raúl Briones, Rooney Mara, Anna Diaz, Motell Foster, Laura Gómez, Oded Fehr, Edward James Olmos,...
Budget : -
Distributeur : L'Atelier Distribution
Genre : Drame.
Nationalité : Mexicain, Américain.
Durée : 2h20min.
Synopsis :
C’est le coup de feu dans la cuisine du Grill, restaurant très animé de Manhattan. Pedro, cuisinier rebelle, tente de séduire Julia, l'une des serveuses. Mais quand le patron découvre que l’argent de la caisse a été volé, tout le monde devient suspect et le service dégénère.
Il y a des films qui, même si nous sommes tous sensiblement matraqués par des campagnes promotionnelles qui dévoilent - d'une manière plus où moins consentie - quasiment tous leurs secrets, arrivent parfois à tromper nos attentes de la plus belle des manières, à voguer vers une voie qu'on ne leur prêtait pas forcément sur le papier.
The Grill du talentueux cinéaste mexicain Alonso Ruizpalacios, libre adaptation de la pièce The Kitchen d'Arnold Wesker (déjà adapté à l'écran, en 1961, par le cinéaste britannique James Hill), fait décemment parti de cette ch'tite liste, chronique dispersée mais prenante sur le personnel en service (la plupart sont des migrants sans papiers) d'un restaurant/piège à touristes au coeur Times Square à New York, qui s'émancipe avec une certaine fraîcheur des codes de la romcom dramatique comme du récit sur le versant sombre et manipulateur de l'American Dream et de ses fausses promesses, pour voguer sur son propre groove politique et humain certes pas totalement dénués de clichés - ni de références -, mais à l'équilibre résolument louable.
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Embaumé dans un noir et blanc à la fois élégant et rugueux (couplé à une superbe photographie de Juan Pablo Ramírez), la narration s'attache à une pluie de figures suffisamment croquées pour susciter l'empathie, des âmes empoisonnées une précarité dévorante (Ruizpalacios expose sans pathos la réalité pathétique de leur quotidien, la misère sociale et morale à laquelle ils sont tous soumis), dont on suit les interactions à mesure que la pression augmente et sur l'heure du rush se précise.
Des hommes et des femmes douloureusement en marge d'une société alors qu'ils sont totalement à l'épicentre de l'une des plus grosses mégalopoles du monde, qui les exploite sans remords.
Le mythe de Sisyphe dans sa plus tragique déclinaison moderne, la déclinaison infini et sans espoir d'une routine immuable et déshumanisée où la vulnérabilité et la précarité de leur condition, est continuellement dans la balance.
Avec une verve pimenté qui rappelle les premières heures du cinéma de Spike Lee (Do the Right Thing n'est jamais loin), et une mise en scène De Palma-esque (une sacrée série de travellings enlevés), The Grill scrute et fustige les ravages d'un capitalisme ronflant, cloué dans les pièces impersonnelles et au bord de l'implosion d'un établissement qui l'est tout autant, qui produit de la nourriture (sans la moindre intention culturelle ni la moindre valorisation) en masse comme une machine dégueulant sa bouillie cosmopolite pour une clientèle toute aussi robotique, dont l'intérêt n'est pas tant la qualité de ce qu'elle consomme, que sa possibilité et s'afficher à travers ses smartphones - l'éternel Ouroboros.
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A la différence d'un Ruben Östlund, particulièrement outrancier (voire irritant dans sa manière d'être totalement conscient de lui-même et de ses effets), Ruizpalacios n'a pas peur d'assumer sa théâtralité comme les propres clichés et autres lieux communs de sa narration (même s'il les surligne un poil trop, parfois), ne se sent pas obligé de les enrober d'un sarcasme forcé pour mieux surligner ses contours de satire excessive.
En résulte une séance aussi poétique qu'engagée, qui aurait certes mérité d'être moins éparpillée pour être plus stimulante, mais qui vaut décemment son pesant de pop-corn.
Sur les tables comme à l'arrière-cuisine, l'Amérique n'est définitivement pas un rêve...
Jonathan Chevrier
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