[CRITIQUE] : Tardes de Soledad
Réalisateur : Albert Serra
Acteurs : -
Distributeur : Dulac Distribution
Budget : -
Genre : Documentaire.
Nationalité : Espagnol, Français, Portugais.
Durée : 2h05min
Synopsis :
A travers le portrait du jeune Andrés Roca Rey, star incontournable de la corrida contemporaine, Albert Serra dépeint la détermination et la solitude qui distinguent la vie d'un torero. Par cette expérience intime, le réalisateur de Pacifiction livre une exploration spirituelle de la tauromachie, il en révèle autant la beauté éphémère et anachronique que la brutalité primitive. Quelle forme d'idéal peut amener un homme à poursuivre ce choc dangereux et inutile, plaçant cette lutte au-dessus de tout autre désir de possession ?
De toutes les pratiques qui se sont fait traditions au fil des décennies, la tauromachie au cœur des corridas, qui existe depuis plusieurs centaines d'années de l'autre côté des Pyrénées, est sans doute l'une des plus controversées... et à raison, le massacre pur et simple et ritualisé d’un taureau (torturé et mise à mort aux yeux de tous) à des fins divertissantes, ne peut que provoquer la colère et l'indignation du monde, excepté pour un public plus nationaliste dont les arguments de défense ne pèsent pas vraiment lourd face aux atrocités commises.
Une pratique archaïque et douteuse donc, qui suscite chez beaucoup une fascination - assurément - malsaine, notamment chez l'insaisissable Albert Serra, dont on attendait gentiment le retour après le triomphe (mérité) de son Pacifiction - Tourment sur les Îles fin 2022.
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Sans prendre parti pour les partisans où les détracteurs, le cinéaste se lance avec Tardes de Soledad dans l'entreprise audacieuse, quasiment anthropologique, de porter un regard neutre aussi bien sur la tauromachie que sur le célèbre torero Andrés Roca Rey, à qui il colle sensiblement aux basques et au traje de luces (muscles ton espagnol, cher lecteur), dans ce qui peut se voir comme une auscultation particulièrement crue d'une masculinité fragile, qui cherche sans cesse l'idolâtrie (les acclamations comme la célébration de ses actes, encore une fois, douteux) et l'affirmation de sa domination sur un animal démuni (à tel point que toute son existence semble déterminé par la tauromachie et ses nombreux rituelles), dans une combinaison obstinée de machisme et de croyance aussi bien en la religion qu'aux traditions.
Dans un ballet volontairement redondant - mais jamais barbant - de gestes et de rituels méticuleusement répétés (tout un art de donner la mort, encore et encore, comme seul l'homme sait - ironie - si bien le faire), Serra, dénué de tout moralisme putassier, montre cet art et son horreur sans jamais la juger, et nous intime presque même, subtilement, de choisir notre camp dans une arène où l'on en viendrait presque à espérer que la nature reprenne son droit sur l'homme.
Un processus d'implication et de réflexion sur soi et le pouvoir séduisant des images, à la fois savamment pervers, viscéral et fascinant, tant il nous renvoie à notre propre brutalité, à notre propre goût abjecte pour le sang et à nos propres contradictions (choisir un - juste - retour des choses, à beau être moral mais n'est-il pas, au fond, tout aussi mauvais puisqu'il implique une violence toute aussi primitive et inutile ?).
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Difficile à digérer - comme souvent avec le bonhomme - tant la démonstration puissante et radicale du pouvoir des images (aux couleurs toujours aussi saturées) de son cinéma (une vraie séance sensorielle, tant l'effroi et la douleur passent tout autant par un fantastique travail sonore), célèbre moins le spectacle de la mort que la chorégraphique inégale et sinistre (mais pourtant, aussi, beau d'une certaine manière) que le torero et le taureau exécutent l'un face à l'autre, une liturgie sauvage et sanglante où les deux semblent éternellement emprisonnés par l'absurdité testostéronée du premier.
Clairement la séance immanquable de la semaine.
Jonathan Chevrier
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