Be Natural

[CRITIQUE] : Be Natural, l’histoire inédite d’Alice Guy-Blaché


Réalisatrice : Pamela B. Green
Avec : Evan Rachel Wood, Andy Samberg, Geena Davis, Lake Bell, Ben Kingsley,...
Distributeur : Splendor Films
Budget : -
Genre : Documentaire.
Nationalité : Américain.
Durée : 1h42min.

Synopsis :
Première femme réalisatrice, productrice et directrice de studio de l’histoire du cinéma, Alice Guy est le sujet d’un documentaire mené tambour battant telle une enquête visant à faire (re)connaître la cinéaste et son œuvre de par le monde.



Critique :



Si la cinéaste pionnière franco-américaine Alice Guy n'a pas complètement été oubliée, elle n'a surtout jamais vraiment été célébrée à sa juste valeur, mais et encore moins à la hauteur de l'importance qu'elle a pu avoir dans l'histoire du septième art.
Entre les omissions moindres et plus conséquentes, mais surtout les effacements on ne peut plus sexistes dans les dossiers historiquesp durant plus d'un siècle, il était plus que temps de rendre hommage a cette cinéaste prolifique et audacieuse, autant sur le plan artistique que politique... et c'est la qu'entre en scène le documentaire de Pamela B. Green, bien décidée à lui rendre la place quelle mérite : dans les mémoires de tous les cinéphiles un minimum avertis, et tout en haut du panthéon des plus importants faiseurs de rêves de son époque - mais pas uniquement.


Copyright Splendor Films

Documentaire approfondi, divertissant et révélateur sur une écrivaine-réalisatrice passionnante mais souvent dépouillée de ses crédits (1000 films, courts-métrages de la " préhistoire " du cinéma aux longs métrages sonores, une époque charnière ou la bannière " écrit, produit et réalisé par ", n'avait pas encore été inventé et gravé sur le grand écran); Be Natural, qui tire son titre d'un énorme slogan écrit sur l'avant-scène de la scène où Guy a tourné bon nombre de ses films américains (le Solax Studios de Fort Lee, New Jersey), entre ses génériques " cartes postales ", sa recréation épanouissante et son aspect d'intrigue policière palpitante (dans sa quête, à l'échelle mondiale, d'archives), est un pur bonheur pour les mordus de docs, tant l'étendue des détails non seulement sur le film en lui-même que sur les efforts titanesque de Guy-Blaché au cours de sa foisonnante carrière, mais aussi sur le processus réel d'effacement de son travail, est à couper le souffle.
Optant pour un rythme effréné (Green est également au montage, et on sent son excitation à vouloir autant aborder avec gourmandise son sujet, que de le partager avec son auditoire) qui bascule entre des interviews à la qualité variable - mais majoritairement enthousiastes -, des séquences d'archives ou encore des clips de nitrate transférés numériquement, le film commence avec ce qui semble être une centaine de temoignages différents de célébrités et de gens de l'industrie du cinéma disant qu'ils n'ont jamais entendu parler de Guy-Blaché, un passage nécessaire pour amener les laïcs à comprendre qu'il existe une légende de cinéma inconnue (dont la maîtrise formelle et le sens du timing sont déments), et que même ceux qui se considèrent comme des experts - comme le réalisateur Peter Bogdanovich -, ne connaissent pas son travail et ni même ses contributions.

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Mais là ou la péloche prend réellement son ampleur, et justifie encore un peu plus son importance, c'est dans la véritable narration historique de la vie de Guy-Blaché, appuyée par la voix-off impliquée de Jodie Foster (productrice, et à l'accent français toujours aussi savoureux), mettant en images le fait qu'elle n'était pas seulement la première cinéaste, mais aussi et surtout l'une des premières cinéastes à avoir débuté sa carrière avec la première compagnie de cinéma, Gaumont, en réalisant l'un des premiers films narratifs de tous les temps, The Cabbage Fairy, un conte magique de réalisme, sur des bébés arrachés de choux géants; une oeuvre qui fut honteusement attribuée au fil du temps, à un homme.
N'acceptant jamais ses affronts ni même les fausses excuses qui en découlent, Green tente, tout comme un enquêteur criminel, de reconstituer les moments exacts où Guy-Blaché a disparu, de ces dizaines d'ouvrages effaçant lentement ses crédits, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien d'elle dans les livres d'histoire; une séquence déchirante raconte le moment où la cinéaste pensait avec optimisme et joie, que son travail et ses efforts seraient rétablis à travers un article dans un magazine... et elle ne sera finalement jamais mentionnée.
S'il est facile d'effacer une femme dans la société contemporraine - il suffit de l'omettre, et de faire en sorte que cet oubli volontaire se perpétue -, en revanche, la tâche la plus ardue est bel et bien de la ramener, et Pamela B. Green le fait avec puissance, en criant que cette cinéaste, comme toutes les autres, est importante.

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Avec une détermination et une passion follement communicatives, Be Natural garantit que cette omission de l'une des plus grandes cinéastes de l'histoire, ne tiendra plus, et lui offre enfin la reconnaissance qui lui est dû depuis plus de 120 ans.
Un documentaire phare et nécessaire, l'un des plus grands films de l'année ciné 2020, et une expérience didactique et facinante à vivre absolument pour tout cinéphile un minimum averti.


Jonathan Chevrier



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Qui est Alice Guy-Blaché ? Restée une simple secrétaire pour l’Histoire du cinéma, ce n’est que très récemment que son nom est réhabilité. La cinéaste Pamela B. Green est alors partie en croisade, au travers des États-Unis et de la France pour nous faire découvrir le parcours de la première femme réalisatrice dans Be Natural : The Untold Story of Alice Guy-Blaché.

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Si les manuels de cinéma commencent enfin à placer Alice Guy dans les premiers balbutiements du cinéma, nous sommes encore loin de nous imaginer l’ampleur de son héritage. Il y a encore trente ans, de nombreux historiens et critiques français ne connaissaient même pas son nom. Pourtant, ses films ont une valeur inestimable, autant par leur statut (La fée aux choux étant le premier film de fiction) que par son talent de narration et de mise en scène, qui ont inspiré de nombreux cinéastes, dont Alfred Hitchcock et Sergueï Eisenstein.

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C’est avec son patron, Léon Gaumont qu’Alice Guy découvre pour la première fois le film des frères Lumières, qui l’a totalement fascinée, comme bien des spectateurs de l’époque. Secrétaire au Comptoir Général de la photographie, elle demande timidement si elle ne pourrait pas tourner un film elle-aussi. Gaumont accepte car cette nouveauté est “aussi une activité de jeunes filles” comme il lui répondit. Contrairement à ses contemporains, qui s’amusaient à filmer des scènes du quotidien des français, son premier film (à seulement vingt-trois ans) devient également le premier film de fiction en 1896. Ce premier pas dans l’univers de la réalisation ne sera pas le dernier, loin de là. Durant dix années, elle remplit le catalogue Gaumont, avant de s’envoler en noce et aux États-Unis par la même occasion. Pendant dix ans encore, elle réalise, produit de nombreux films sous sa propre société de production, co-crée avec son mari, Solax. 1920 marque la fin de sa carrière et de son mariage. Solax coule, comme de nombreuses sociétés de production à cause de la Première Guerre Mondiale. Herbert Blaché la quitte en même temps pour s’installer à l’ouest avec Lois Weber (qu’elle a elle-même formé à la réalisation). Alice Guy repart en France, pour s’apercevoir qu’elle est tombée dans l’oubli entre-temps. Elle ne retrouvera plus jamais de boulot en temps que réalisatrice. Mais elle s’est battue jusqu’au bout pour retrouver sa place parmi les pionniers du cinéma, et pour publier ses mémoires, deux choses qu’elle n’arrivera pas à accomplir de son vivant.

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Nous suivons Pamela B. Green dans sa recherche, de sa découverte de Alice Guy, de son questionnement sur la disparition de son nom dans le commencement du cinéma et ses nombreux voyages pour regrouper les événements de sa vie, de son oeuvre et de son héritage. Entre travail journalistique, images d’archives, interviews, Be Natural est en somme un documentaire assez classique dans sa forme. Mais la réalisatrice a la bonne idée d’emmener le spectateur dans sa quête, au lieu de nous livrer un film uniquement explicatif, ce qui fait que nous sommes également impliqués dans le processus. Nous découvrons donc la jeune femme qu’elle était, mais aussi la vieille dame heureuse de partager ses souvenirs à des journalistes. Nous découvrons la femme, mais surtout la cinéaste. Celle qui filmait les femmes et leur donnait de l’importance. Ses films ont un fort caractère social, féministe et montrait ce qu’on ne voyait peu à l’écran en ce temps là : la grossesse, les acteurs noirs. Avec sa société de production, elle s’est aussi tournée vers l’expérimentation de la mise en scène, comme le split-screen, la double exposition, le travail sur les couleurs, les gros plans, participant ainsi à l'élaboration du langage cinématographique. Elle fut même une des premières à utiliser l’invention de Georges Demenÿ, le chronophone, qui permettait l’enregistrement de bandes sons, synchronisées au moment de la prise de vue avec une caméra, ce qui formait des phonoscènes, l'ancêtre des films musicaux. Son mantra, qu’elle a placardé sur les murs de son studio “Be Natural” (Soyez naturels), est devenue le symbole de son style, autant cinématographique que dans sa vie privée.

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Pourquoi a-t-elle disparu des radars ? Green nous donne à voir quelques pistes de réponses. Son mariage en premier lieu, qui l’a emmenée loin de la France et qui ont permis à certains de s’approprier ses films. La misogynie montante quand le cinéma s’est transformé progressivement en industrie, mettant de côté le rôle qu’ont eu les femmes dans sa fabrication. Les premiers livres sur les pionniers du cinéma la citent uniquement en tant que secrétaire et attribuent ses plus grands films à ses assistants ou même à un acteur. La célèbre citation de Virginia Woolf, comme quoi l’Histoire efface le nom des femmes et les rend anonyme peut être retranscrite ici. Alice Guy a longtemps était effacée, rayée des noms du Cinéma au profit d’autres. Si nous connaissons tous les frères Lumières, Méliès, même Léon Gaumont, le nom d’Alice Guy est souvent raccroché à l’interrogation. Pamela B. Green lui offre alors l’hommage qu’elle mérite, dans un monde où nous commençons doucement à la connaître.


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Un prix détient maintenant son nom (le prix Alice Guy récompense chaque année depuis 2018 une réalisatrice, mettant ainsi en lumière son travail et son talent).


Laura Enjolvy 



John Chevrier

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