[CRITIQUE/RESSORTIE] : Les Autres
Réalisateur : Alejandro Amenábar
Avec : Nicole Kidman, Elaine Cassidy, Christopher Eccleston,...
Distributeur : Swashbuckler Films
Budget : -
Genre : Drame, Epouvante-horreur, Fantastique.
Nationalité : Français, Américain, Italien, Espagnol.
Durée : 1h44min.
Date de sortie : 26 décembre 2001
Date de ressortie : 16 septembre 2026
Synopsis :
En 1945, dans une immense demeure victorienne isolée sur l'île de Jersey située au large de la Normandie, vit Grace, une jeune femme pieuse, et ses deux enfants, Anne et Nicholas. Les journées sont longues pour cette mère de famille qui passe tout son temps à éduquer ses enfants en leur inculquant ses principes religieux. Atteints d'un mal étrange, Anne et Nicholas ne doivent en aucun cas être exposés à la lumière du jour. Ils vivent donc reclus dans ce manoir obscur, tous rideaux tirés.
Un jour d'épais brouillard, trois personnes frappent à la porte du manoir isolé, en quête d’un travail. Grace, qui a justement besoin d'aide pour l'entretien du parc ainsi que d’une nouvelle nounou pour ses enfants, les engage. Dès lors, des événements étranges surviennent dans la demeure...
Entre un néo-slasher qui se mourrait de sa plus vilaine mort, et une J-horror qui tentait de perver le Pacifique pour s'installer durablement sur un marché ricain habitué à piller la production asiatique, au virage du début des années 2000, le paysage horrifique américain était en pleine transition, un champ de tous les possibles sensiblement bordélique où les flammes de tous les genres où presque, ont tentés d'être ravivé avec plus où moins d'adresse.
S'inscrivant dans une brèche gentiment creusée par M. Night Shyamalan et son exceptionnel Sixième Sens, deux cinéastes aux accents latinos, un mexicain déjà bousillé par la machine Hollywoodienne - Guillermo Del Toro - et un autre hispano-chilien pas encore appelé à l'être - Alejandro Amenábar -, sont venus dégainer une double leçon de mise en scène à toute une industrie avec deux merveilles de films d'épouvante gothique et radicale : L'Échine du Diable au printemps, et Les Autres à l'été 2001.
Propulsé à l'initiative de Tom Cruise (autant pour son ex-compagne de l'époque, Nicole Kidman, que pour s'accaparer mignon les droits d'adaptation du thriller paranoïaque Ouvre les yeux, qui a mis un coup de projecteur à l'international sur Amenábar), le film ramène la terreur contemporaine frontale et spectaculaire à quelque chose de plus suggestif et dépouillé : un récit de fantômes troublé et troublant dans un cadre aussi inquiété qu'inquiétant marqué par l'horreur des hommes - une île anglo-normande de Jersey, fraîchement libérée de l'occupation nazie -, et une autre plus discrète mais toute aussi terrible, que le cinéaste va détricoter au fil des bobines.
Le tout vissé sur les aternoiements d'une mère veuve et angoissée, occupante des lieux et qui exerce une répression extrême sur sa propre existence, dont les deux enfants, Anne et Nicolas, sont atteints d’une maladie rare et incurable - la protoporphyrie érythropoïétique, qui les rend extrêmement sensibles à la lumière du jour.
![]() |
| The Criterion Collection/BAC Films/Swashbuckler Films |
Une contrainte qui sert donc aussi bien narrativement (une notion de protection constante et absolue de la chair de sa chair - sans pour autant faire preuve d'empathie -, qui nourrit aussi bien ses névroses et sa paranoïa que son éducation répressive - à la dynamique quotidienne parfois absurde -, renforçant alors d'autant plus le sentiment que leur maison à la grandeur démesurée et plongée dans une obscurité totale, est une prison dont on ne peut s'échapper), que formellement (une pénombre qui lui permet d'arborer une horreur à la fois minimaliste et dépouillée, naissant dans le hors-champ et une tension anxiogène qui est, elle-même, renforcée par la photographie virtuose - tout en clair-obscur et en lumière organique - de Javier Aguirresarobe, que la bande son oppressive et " Herrmannienne " du cinéaste lui-même) sa prose.
D'autant que son usage du surnaturel n'a strictement rien de gadget, puisqu'il sert une gestion de la paranoïa (rien n'est plus effrayant que ce que l'on ne voit pas, et qui est sujet à une interprétation de notre imaginaire) et un suspense - sensiblement - Hitchcockiens dans son approche (comme dans sa volonté de faire d'une Nicole Kidman absolument renversante de sincérité et à l'investissement totale, une héroïne Hitchcockienne moderne), tant la caméra prend le parti d'une demeure qui enferme lentement mais sûrement son héroïne dans un regard biaisé et malade du réel, prisonnière d'un cadre névrosé bouffé par le doute et les incertitudes.
Rebecca (tout comme Les Innocents de Jack Clayton, dont le film incarne une réinterprétation pas si lointaine aux scènes qui font sensiblement échos) n'est jamais loin (jusque dans sa manière de dilater le temps par la force de plans tout aussi habiles que lancinants; de fragmenter son espace aussi clos que désespérément labyrinthique, pour faire de chaque grincement, chaque bruit de pas, une menace indicible, les outils d'un malaise viscéral), dans cette plongée dans les méandres de la psyché comme de la lente agonie d'une figure rigoriste et obsessionnellement pieuse, persuadée que des forces impures en veulent à la chair de sa chair, dont le twist final, moins une annonce improbable qu'une confrontation aux vérités cachées -, bouleverse littéralement notre perception de l'intrigue (et lui donner une épaisseur philosophique encore plus imposante), et creuse encore un peu plus sa propension à questionner les notions de deuil - et du déni de ses traumatismes, d'isolement - physique et psychologique - et de foi aveugle.
Plus qu'un formidable film d'épouvante clinique et élégant, Alejandro Amenábar fait des Autres une intense et bouleversante tragédie intime et existentielle, sur la mélancolie déchirante d'une figure enfermée dans un purgatoire qui lui rappelle, inlassablement, sa culpabilité maternelle.
Jonathan Chevrier








