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[TOUCHE PAS NON PLUS À MES 90ϟs] : #175. Species

© Metro-Goldwyn-Mayer Studios Inc. All Rights Reserved.

Nous sommes tous un peu nostalgiques de ce que l'on considère, parfois à raison, comme l'une des plus plaisantes époques de l'industrie cinématographique : le cinéma béni des 90's, avec ses petits bijoux, ses séries B burnées et ses savoureux (si...) nanars. Une époque de tous les possibles où les héros étaient des humains qui ne se baladaient pas tous en collants, qui ne réalisaient pas leurs prouesses à coups d'effets spéciaux et de fonds verts, une époque où les petits studios venaient jouer dans la même cour que les grosses majors légendaires, où les enfants et l'imaginaire avaient leur mot à dire... Bref, les 90's c'était bien, tout comme les 80's, voilà pourquoi on se fait le petit plaisir de créer une section où l'on ne parle QUE de ça et ce, sans la moindre modération. Alors attachez bien vos ceintures, prenez votre ticket magique, votre spray anti-Dinos et la pilule rouge de Morpheus : on se replonge illico dans les années 90 !



#175. La Mutante de Roger Donaldson (1995)


La Mutante est un film qui se laisse traverser comme une déflagration, une œuvre de science-fiction horrifique qui, sous ses semblants de série B assumée, dissimule une charge subversive et féministe d'une puissance et d'une cohérence rarement atteintes dans le genre. Réalisé en 1995 par Roger Donaldson, cinéaste néo-zélandais à la carrière hollywoodienne solide et éclectique, le film bénéficie d'une production ambitieuse, d'un casting de premier plan et d'un scénario signé Dennis Feldman qui sait exactement ce qu'il fait et ce qu'il dit derrière l'apparente mécanique du film de monstre. Sa réputation de simple film d'action horrifique à grand spectacle lui a longtemps nui, masquant ce qui en fait une œuvre bien plus riche et bien plus trouble qu'il n'y paraît au premier regard.

La genèse du projet est étroitement liée aux travaux de l'artiste suisse H.R. Giger, dont l'univers visuel avait déjà marqué au fer rouge le cinéma fantastique avec Alien de Ridley Scott en 1979. Producteurs et scénaristes font appel à Giger pour concevoir la créature centrale du film, Sil, et ce choix est déterminant dans la mesure où il inscrit d'emblée La Mutante dans une tradition de représentation du féminin monstrueux qui remonte aux origines mêmes de la science-fiction horrifique. Giger crée une entité dont la féminité est à la fois exacerbée et déstabilisante, un corps qui transgresse toutes les normes de représentation du corps féminin acceptable et normé pour proposer quelque chose d'infiniment plus ambigu, plus puissant et plus inquiétant. Le film naît ainsi d'une collaboration artistique exceptionnelle, et la créature qui en résulte est l'une des plus mémorables et des plus chargées symboliquement de toute l'histoire du cinéma de genre.

© Metro-Goldwyn-Mayer Studios Inc. All Rights Reserved.

Le casting réunit des acteurs de premier plan qui apportent au film une crédibilité et une densité qui dépassent largement les exigences habituelles du genre. Sir Ben Kingsley incarne le Dr. Xavier Fitch, scientifique responsable du projet qui a donné naissance à Sil, un homme de pouvoir et de savoir dont l'arrogance et la certitude aveugle constituent précisément ce que le film cherche à mettre en question. Kingsley joue ce personnage avec une froideur et une autorité qui le rendent immédiatement antipathique sans jamais le caricaturer, et sa présence donne au film une ambition intellectuelle qui ancre le propos dans une réflexion sérieuse sur la science, le pouvoir et la responsabilité. Alfred Molina, Michael Madsen, Forest Whitaker et Marg Helgenberger complètent l'équipe de chasseurs envoyée à la poursuite de Sil avec des performances efficaces et bien différenciées, chacun apportant une couleur et une texture particulières à un ensemble cohérent. Mais c'est naturellement Natasha Henstridge, dans le rôle de Sil sous forme humaine, qui constitue le cœur du film et sa révélation la plus éclatante. Actrice débutante au moment du tournage, elle compose un personnage d'une complexité et d'une ambiguïté remarquables : une créature qui apprend à être femme en observant les femmes qui l'entourent, qui imite et intériorise les codes de la féminité sociale avec une rapidité et une précision qui sont à la fois fascinantes et profondément troublantes.

C'est précisément là que réside la dimension féministe la plus puissante et la plus originale du film. Sil n'est pas simplement un monstre femelle, elle est une femme créée par des hommes, pour des hommes, selon des critères définis par des hommes, et qui se retourne contre ses créateurs avec une violence qui est aussi une forme de justice poétique. Le film s'ouvre sur une scène emblématique et fondatrice : le Dr Fitch, découvrant que le fœtus alien a adopté une forme féminine plutôt que masculine, décide immédiatement de l'éliminer, parce qu'une femme, explique-t-il avec une tranquillité glaçante, est plus facile à contrôler. Cette phrase, prononcée au début du film, est le commentaire ironique que toute la suite se chargera de démolir méthodiquement. Sil est tout sauf contrôlable. Elle est une force de nature, une volonté pure, un être qui obéit à ses propres lois biologiques et existentielles sans se soucier des désirs et des projets de ceux qui l'ont créée. Sa sexualité, que le film met en scène sans fausse pudeur mais sans complaisance, est une sexualité active, désirante, une sexualité de sujet, non d'objet et c'est cette inversion fondamentale du rapport traditionnel entre le corps féminin et le regard masculin qui donne au film sa charge subversive la plus profonde.

© Metro-Goldwyn-Mayer Studios Inc. All Rights Reserved.

Sur le plan technique, La Mutante est une production soignée qui bénéficie de moyens importants intelligemment utilisés. Les effets spéciaux, assurés en grande partie par la société Boss Film Studios, sont d'une qualité remarquable pour l'époque, combinant avec une habileté constante animatronique, maquillage prothétique et effets numériques encore balbutiants pour donner corps à la créature de Giger avec une fidélité et une expressivité impressionnante. La photographie d'Andrzej Bartkowiak joue avec les contrastes entre les espaces lumineux et aseptisés des laboratoires scientifiques et les ombres urbaines nocturnes dans lesquelles Sil évolue après son évasion, créant une opposition visuelle qui traduit efficacement la tension entre le contrôle institutionnel et la liberté sauvage. Les décors de John Muto, qui reconstituent avec précision et détail les environnements scientifiques et urbains du film, contribuent à créer un univers cohérent et crédible qui ancre les éléments les plus fantastiques du récit dans une réalité concrète et reconnaissable.

La musique de Christopher Young, compositeur spécialisé dans le cinéma de genre et d'horreur, accompagne le film avec sensibilité, sachant amplifier les moments de tension pure comme souligner les rares instants de vulnérabilité et d'humanité de Sil, ces moments fugaces où la créature semble chercher autre chose que la reproduction et la survie, où elle semble aspirer à une connexion et à une reconnaissance qui lui seront toujours refusées. C'est dans ces moments-là que La Mutante atteint sa plus grande profondeur émotionnelle et sa plus grande pertinence féministe, en faisant de son monstre une figure de solitude et d'exclusion autant que de puissance et de transgression. Une œuvre qui mérite amplement d'être reconsidérée et réévaluée à la lumière de ce qu'elle dit réellement.


Jess Slash'Her