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[TOUCHE PAS À MES 80ϟs] : #198. Bad Taste

WingNut Films / New Zealand Film Commission / Anchor Bay Entertainment / Eurogroup


Nous sommes tous un peu nostalgique de ce que l'on considère, parfois à raison, comme l'une des plus plaisantes époques de l'industrie cinématographique : le cinéma béni des 80's, avec ses petits bijoux, ses séries B burnées et ses savoureux (si...) nanars.
Une époque de tous les possibles où les héros étaient des humains qui ne se balladaient pas tous en collants, qui ne réalisaient pas leurs prouesses à coups d'effets spéciaux et de fonds verts, une époque où les petits studios (Cannon ❤) venaient jouer dans la même cour que les grosses majors légendaires, où les enfants et l'imaginaire avaient leurs mots à dire,...
Bref, les 80's c'était bien, voilà pourquoi on se fait le petit plaisir de créer une section où l'on ne parle QUE de ça et ce, sans la moindre modération.
Alors attachez bien vos ceintures, mettez votre overboard dans le coffre, votre fouet d'Indiana Jones et la carte au trésor de Willy Le Borgne sur le siège arrière : on se replonge illico dans les années 80 !



#198. Bad Taste de Peter Jackson (1987)


Il y a peu de destins cinématographiques aussi fulgurants et aussi improbables que celui de Peter Jackson. Avant de conquérir Hollywood avec la trilogie du Seigneur des Anneaux et de remporter l'Oscar du meilleur réalisateur en 2004, le Néo-Zélandais a débuté sa carrière dans des conditions si précaires et si artisanales qu'elles confinent au miracle. Bad Taste, son premier long métrage, est l'œuvre d'un homme seul armé d'une caméra empruntée, d'une poignée d'amis disponibles le week-end, et d'une imagination débordante que rien, ni l'argent, ni le temps, ni l'absence de formation, ne parviendra à contraindre.

Tout commence au début des années 1980, dans la banlieue de Wellington, quand Peter Jackson, alors employé dans un journal, tourne depuis l'enfance des courts métrages amateurs avec ses camarades. Fils unique à l'imagination fiévreuse, il a grandi à Pukerua Bay, une petite bourgade côtière au nord de la capitale néo-zélandaise, et c'est dans ces paysages familiers qu'il choisit de planter le décor de ce qui s'appelle alors Roast of the Day, un court-métrage de dix minutes à peine, prévu pour quelques semaines de tournage. La créature échappe rapidement à son créateur. Se prenant au jeu, Jackson étire le projet, invente des scènes, construit des personnages, développe un univers. Ce qui devait être une escapade devient une obsession de quatre ans. Les parents de Jackson lui prêtent deux mille cinq cents dollars néo-zélandais pour acquérir une caméra Bolex 16 mm. La mère du cinéaste met son four à disposition pour la cuisson des masques en latex des extraterrestres. Le tournage n'a lieu que le dimanche, le seul jour où ses collaborateurs amateurs, tous employés à temps plein la semaine, peuvent se libérer, et certains dimanches encore, faute d'argent pour acheter de la pellicule, il n'a pas lieu du tout. Jackson raconte qu'un jour il attendit seul toute la journée sur le lieu de tournage, aucun de ses acteurs n'étant venu. Malgré tout, le projet avance, laborieusement mais sûrement, jusqu'à ce que la New Zealand Film Commission, séduite par les rushes d'un cinéaste autodidacte d'une inventivité sidérante, accepte de compléter le financement et de permettre au film d'être achevé dans des conditions un peu moins spartiates. Bad Taste voit finalement le jour en 1987, présenté au marché du film de Cannes où il suscite un enthousiasme immédiat parmi les amateurs du genre, avant de remporter le prix spécial gore au Festival International du Film Fantastique de Paris en 1988.

Le synopsis est d'une absurdité revendiquée et jubilatoire : une équipe d'extraterrestres débarque dans la petite ville côtière de Kaihoro pour capturer des humains et les transformer en viande fraîche destinée à leur chaîne de restauration rapide intergalactique. Face à eux, une unité de choc gouvernementale, baptisée en toute modestie les Astros, tente de repousser l'invasion avec une puissance de feu considérable et un niveau intellectuel inversement proportionnel. Peter Jackson occupe lui-même un double rôle dans le film, celui de Derek, l'agent le plus dément et le plus incontrôlable de l'équipe, et celui de Robert, un extraterrestre particulièrement stupide, et il tourne séparément les scènes de chacun des deux personnages, à près d'un an d'intervalle, se donnant la réplique à lui-même grâce à un montage ingénieux. Cette performance double, comique et physiquement exigeante, révèle d'emblée l'engagement total du cinéaste dans son œuvre : Jackson n'est pas seulement derrière la caméra, il est partout, devant et derrière, portant le film sur ses propres épaules avec une énergie communicative. Ses complices, Terry Potter en Ozzy, Pete O'Herne en Barry, Mike Minett en Frank et Craig Smith en Giles, sont des amis de longue date qui n'ont jamais suivi une heure de cours de comédie de leur vie, et ça se voit, et c'est exactement ce qui fonctionne. Leur naturel absolu, leur absence de poses, leur complicité évidente créent une dynamique de groupe authentique qui donne au film une chaleur humaine inattendue au milieu des geysers d'hémoglobine artificielle. Doug Wren prête sa silhouette massive au chef alien Lord Crumb, dont la voix caverneuse est assurée par le vétéran Peter Vere-Jones, seul acteur professionnel au générique, avec une gourmandise comique parfaitement adaptée au ton général.

Ce qui rend Bad Taste proprement fascinant, au-delà de son gore revendiqué et de son humour potache, c'est l'inventivité technique et narrative dont Jackson fait preuve à chaque instant pour contourner ses contraintes. Fabriqués à la main dans la cuisine familiale, les masques de latex des extraterrestres ont une expressivité grotesque et mémorable qui surpasse largement ce qu'un budget dix fois supérieur aurait pu acheter sans talent. Les effets sanglants, cervelles répandues, membres arrachés, corps perforés dans des gerbes écarlates, sont réalisés avec une créativité artisanale qui vire au tour de force : tout est fait maison, bricolé, inventé sur le moment avec les matériaux disponibles. Les miniatures de la maison qui s'envole en fin de film, construites par Jackson lui-même, possèdent un charme suranné qui participe pleinement à l'atmosphère de joie irrévérencieuse du projet. La steadycam, bricolée pour une vingtaine de dollars à partir de matériaux de récupération, permet des mouvements de caméra d'une fluidité étonnante qui donnent aux scènes d'action une dynamique réelle. Jackson construit également ses propres grues et chariots de travelling, refusant de se laisser limiter par ce qu'il ne peut pas acheter. Sa mise en scène, entièrement autodidacte, révèle un instinct visuel remarquable : le découpage est lisible, l'espace est bien géré malgré les conditions de tournage chaotiques, et certains plans témoignent d'une maîtrise formelle qui n'a rien à envier aux productions professionnelles. La photographie, assurée par Jackson lui-même, sait tirer parti des paysages néo-zélandais, côtes venteuses, collines verdoyantes, ciel gris d'automne austral pour créer un cadre visuel cohérent qui ancre l'absurdité de l'intrigue dans un réel reconnaissable. Le montage, co-réalisé avec Jamie Selkirk, qui deviendra l'un des collaborateurs réguliers de Jackson et remportera lui aussi un Oscar pour le montage du Retour du roi, est nerveux et efficace, sachant accélérer lors des fusillades et laisser les gags respirer quand l'humour l'exige.

Bad Taste appartient à cette famille rare de films qui transcendent leurs propres conditions de fabrication pour devenir quelque chose de plus grand qu'eux-mêmes. Comme Evil Dead de Sam Raimi, auquel il est souvent et justement comparé, il est la démonstration éclatante que le talent, l'obstination et la joie pure du cinéma suffisent à accoucher d'une œuvre mémorable, durable, culte. Peter Jackson n'avait ni argent, ni formation, ni infrastructure, il avait une caméra, des amis, et un désir irrépressible de faire du cinéma. C'est tout ce qu'il lui fallait.


Jess Slash'Her