[SƎANCES FANTASTIQUES] : #137. Goksung
![]() |
| Copyright Alamode Film |
Parce que les (géniales) sections #TouchePasAMes80s et #TouchePasNonPlusAMes90s, sont un peu trop restreintes pour laisser exploser notre amour du cinéma de genre, la Fucking Team se lance dans une nouvelle aventure : #SectionsFantastiques, ou l'on pourra autant traiter des chefs-d'œuvres de la Hammer que des pépites du cinéma bis transalpin, en passant par les slashers des 70s/80s et quelques hauts faits du thriller sous tension; mais surtout montrer un brin la richesse d'un cinéma fantastique aussi abondant qu'il est passionnant à décortiquer. Bref, veillez à ce que les lumières soient éteintes, qu'un monstre soit bien caché sous vos fauteuils/lits et laissez-vous embarquer par la lecture nos billets !
The Strangers, titre international du film coréen connu en Corée sous le nom de Goksung, soit La Colère ou Le Cri selon les traductions, est une œuvre qui défie toute classification simple et toute tentative de résumé réducteur. Réalisé en 2016 par Na Hong-jin, cinéaste coréen auteur des remarquables The Chaser et The Murderer, il s'impose dès sa sortie comme l'un des événements cinématographiques les plus importants de la décennie, une œuvre-monde qui convoque simultanément le thriller policier, l'horreur surnaturelle, la tragédie familiale et la fable métaphysique pour construire quelque chose d'absolument unique et d'inoubliable. Sa réputation n'a cessé de croître depuis lors, et il est aujourd'hui largement reconnu comme un chef-d'œuvre absolu du cinéma de genre contemporain.
La genèse du projet témoigne de l'ambition démesurée et de la rigueur intellectuelle de Na Hong-jin. Le réalisateur consacre plusieurs années à l'écriture et à la préparation du film, nourri par des questionnements profonds sur la nature du mal, sur la croyance et la superstition, sur la façon dont une communauté peut basculer dans la violence et la paranoïa sous l'effet de la peur et de l'incompréhension. L'idée de départ est ancrée dans une réalité sociale coréenne spécifique à savoir l'arrivée d'un étranger dans un village de montagne isolé, et la série de meurtres inexplicables qui semble coïncider avec sa présence, mais Na Hong-jin l'ouvre rapidement vers des dimensions universelles et métaphysiques qui dépassent largement le cadre du simple thriller. Le film fut tourné dans les montagnes et les villages ruraux de la province de Jeolla, dans le sud-ouest de la Corée, des paysages brumeux et sauvages qui contribuent puissamment à son atmosphère. La production, ambitieuse et exigeante, mobilisa des moyens considérables pour le cinéma coréen, et le résultat à l'écran témoigne d'un soin et d'une maîtrise qui honorent pleinement cet investissement.
![]() |
| Copyright Alamode Film |
Le casting est d'une qualité et d'une cohérence absolument remarquables. Kwak Do-won incarne Jong-goo, le policier local autour duquel gravite le récit, un homme ordinaire, maladroit et attachant, dont la banalité rassurante constitue paradoxalement le point d'ancrage émotionnel du film dans ses moments les plus vertigineux. Kwak Do-won réussit le tour de force de rendre ce personnage profondément humain et crédible tout en le faisant traverser des expériences qui échappent à toute rationalité, et sa performance est l'une des plus justes et des plus émouvantes du cinéma coréen récent. Face à lui, Chun Woo-hee compose une jeune femme possédée d'une intensité et d'une conviction physique époustouflantes, ses scènes les plus extrêmes, qui exigent une dépense d'énergie folle, sont parmi les plus saisissantes du film. Hwang Jung-min, dans le rôle d'un chaman local appelé à intervenir dans l'affaire, offre une performance d'une complexité et d'une puissance remarquable, oscillant avec une aisance stupéfiante entre le comique et le tragique, le grotesque et le sublime. Mais c'est peut-être Kunimura Jun, acteur japonais vétéran, qui laisse l'impression la plus durable dans le rôle de l'Étranger. Un personnage enveloppé de mystère et d'ambiguïté dont la simple présence à l'écran génère une inquiétude diffuse et persistante. Son visage impassible et ses gestes précis et ritualisés en font une figure d'une étrangeté absolument fascinante.
Ce qui fait la force proprement renversante de The Strangers, c'est son refus obstiné de toute résolution simple, de toute explication rassurante, de tout confort narratif. Na Hong-jin construit son récit comme un labyrinthe dont chaque couloir semble mener vers une sortie qui se dérobe au dernier moment, multipliant les fausses pistes, les retournements, les révélations qui contredisent ce qu'on croyait avoir compris. Le film entretient une ambiguïté radicale et fondamentale sur la nature des forces en présence : le Mal est-il surnaturel ou humain, individuel ou systémique, extérieur ou intérieur ? Qui ne se résout jamais tout à fait, et c'est précisément cette irréductibilité qui en fait une œuvre qui vous hante durablement. Le spectateur ressort du film avec la sensation d'avoir été confronté à quelque chose qui le dépasse, à une réalité qui excède les capacités de compréhension et de maîtrise, et cette sensation est exactement ce que Na Hong-jin cherchait à produire.
![]() |
| Copyright Alamode Film |
Sur le plan technique, The Strangers est une démonstration qui force l'admiration à chaque plan. La photographie de Hong Kyung-pyo, qui allait ensuite travailler sur « Parasite » de Bong Joon-ho, est d'une richesse constante, exploitant les paysages brumeux et les lumières grises de la campagne coréenne pour créer une atmosphère d'inquiétude permanente et de beauté trouble. Les scènes nocturnes, éclairées avec précision et audace, atteignent par moments une qualité visuelle qui rappelle les grands maîtres de la peinture flamande, des compositions sombres et profondes dans lesquelles la lumière semble surgir de l'intérieur des corps et des objets. Le film dure plus de deux heures trente, et chaque minute de ce temps est habitée et nécessaire. Na Hong-jin ne gaspille jamais une scène, ne laisse jamais le rythme se relâcher inutilement, construit avec patience et rigueur, une tension qui va crescendo jusqu'à un dénouement d'une puissance émotionnelle et visuelle absolument dévastatrice.
La musique de Jang Young-gyu accompagne le film discrètement, sachant se faire oublier quand la mise en scène suffit et s'imposer avec force dans les moments qui l'exigent. Les effets pratiques et le maquillage sont irréprochables, réalisant des séquences d'une précision et d'un réalisme qui ancrent les moments les plus extrêmes du film dans un concret qui les rend d'autant plus troublants. Na Hong-jin signe ici une expérience totale et bouleversante qui redéfinit les limites de ce que le cinéma de genre peut accomplir lorsqu'il est porté par une vision aussi exigeante. Un chef-d'œuvre.











