[CRITIQUE] : Dégel
Réalisatrice : Manuela Martelli
Avec : Maya O’Rourke, Saskia Rosendahl, Maia Rae Domagala,...
Distributeur : Les Films du Losange
Budget : -
Genre : Drame.
Nationalité : Chilien, Américain, Espagnol, Mexicain.
Durée : 1h48min.
Synopsis :
Chili, 1992. Le pays reste marqué par des années de dictature. Alors qu’elle est gardée par ses grands-parents dans leur hôtel en station de ski, Inès, 9 ans, se lie d’amitié avec Hanna, une jeune sportive venue d’Allemagne. Lorsque celle-ci disparaît sans laisser de trace, l’enfant cherche à comprendre…
Difficile de ne pas admettre que le baptême du feu cinématographique de la cinéaste chilienne Manuela Martelli, avait tout d'un put*** d'uppercut qui la plaçait, sans forcer, dans le haut du panier des réalisatrices à suivre de très, très près à l'avenir : Chili 1976, une plongée au coeur de " l'apogée " de la politique dictatoriale sanglante et furieusement répressive du régime Pinochet qu'elle aborde avec un prisme inédit et original, la mise en perspective presque Hitchcockienne d'une quinquagénaire " de la haute " (elle est l'épouse d'un médecin bien établi à Santiago, mais également mère et grand-mère), dont la perception du monde va brutalement changer lorsqu'elle va rompre la praxis de sa vie impeccable et en pleine acceptation du régime en place.
Autant un solide thriller paranoïaque et une exploration racée et crue de l'histoire récente de sa propre nation, qu'un magnifique portrait de femme profond et nuancé qui n'a jamais rien pu choisir de substantiel jusqu'ici dans sa vie, symbole d'un conformisme réticent face à une image biaisée de la femme qui trouve ses racines dans quelque chose de bien plus profond et lointain que la dictature en place; une figure qui tente de faire le bien autant pour combattre l'injustice que pour sauver cette part d'elle-même restée anesthésiée et déconnectée bien trop longtemps.
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| Copyright Les Films du Losange |
Quatre ans plus tard, toujours avec un adoubement du Festival de Cannes collée sur le dos de sa pellicule, elle revient avec son film dit de la " confirmation ", Dégel, dont le mantra reste sensiblement le même : aborder de manière racée et méthodique l'histoire chilienne récente, en arpentant fièrement le terrain sinueux du thriller mâtiné de mélodrame (et même des codes du récit initiatique) au détour d'une histoire en apparence aussi simple que captivante (dans un hôtel isolé au coeur des montagnes chiliennes, une petite fille de neuf ans - Inès - qui vit chez ses grands-parents - les maîtres des lieux -, se lie d'amitié avec une jeune adolescente allemande membre de l'équipe junior de ski qui s'entraîne à la station - la meilleure skieuse mais surtout la seule fille du groupe -, avant que tout ne bascule à la disparition de celle-ci), terreau cotonneux et fertile pour lui permettre de questionner durement et symboliquement le négationisme ambiant, la politique de l'oubli consenti et le rapport à l'absence comme à la mort, à une heure où les plaies de la dictature étaient encore vives - voire béantes.
Ou quand une disparition pourtant inquiétante, se heurte au silence indifférent et opaque d'un monde adulte désireux de guérir - même par le mal - comme d'une terre qui en a fait une douloureuse routine, autant qu'elle incarne une sorte de réminiscence fantomatique familière qui ravive les traumatismes du passé jamais réellement enfouis - et appelés à ne jamais l'être - tout en en créant de nouveau, que même une dame nature sauvage et à la neige poudreuse (incroyablement vivante à l'écran, comme si elle cherchait à parler aux personnages, à leur régurgiter sa mémoire, leur transmettre des maux qui dépassent sa condition, quand bien même personne ne veut l'entendre... comme Inès), ne pourra pas étouffer éternellement, et encore moins une ouverture au monde et à l'industrialisation exacerbée.
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Auscultation des cicatrices politiques et humaines d'un Chili hanté à travers le regard à la fois innocent et en quête de repères/sens comme d'amour d'une gamine délaissée par les siens (une jeune et fantastique Maya O’Rourke), Dégel, embaumé dans la somptueuse photographie de Benjamín Echazarreta, épouse avec délicatesse le malaise et le mal-être intime de tout un pays et compose un songe inquiété et enivrant, oppressant (excellent score de Mariá Portugal) et poignant.
Quelle cinéaste....
Jonathan Chevrier



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