[CRITIQUE/RESSORTIE] : Rétrospective Jacques Tati - Tati au cinéma !
Rétrospective Jacques Tati - Tati au cinéma !, composée de ses six longs-métrages projetés en versions restaurées 4K par Les Films de Mon Oncle : Jour de fête (1949), Les Vacances de Monsieur Hulot (1953), Mon oncle (1958), Playtime (1967), Trafic (1971) et Parade (1974).
Distribution : Carlotta Films
Le cinéma a beau être, majoritairement, un synonyme de joie, il y a des cinéastes qui poussent les nuances de cette définition un petit peu plus loin que les autres, qui enchantent, dessinent les sourires plus franchement que leurs contemporains (ou non), et dans cette petite liste de faiseurs de rêves où l'on peut, intimement, y classer Jacques Demy, Michel Gondry où encore Wes Anderson (héritier direct du nom qui va suivre), Jacques Tati en est peut-être la tête de liste (mais pas, fondamentalement, le chef de file, la nuance est importante), même si l'appréciation de sa filmographie - comme de son humour - est résolument plus clivante que celles des cinéastes cités plus haut.
Un - petit - comble tant ses satires sociales et burlesques, vaguement liées entre elles (un monsieur Hulot de plus en plus transformé en personnage secondaire de ses propres mésaventures) et à la caméra toujours à bonne distance (presque détachée et pourtant pile là où elle doit toujours être), ont désormais tout de manifestes prémonitoires même derrière leur contours cotonneux (en têtes, notre dépendance croissante à la technologie et la notion de vie urbaine comme source même de notre isolement et de nos divisions).
Mais le cinéma de Tati, tendrement loufoque et imprévisible (dont l'innocence assumée est un hommage direct à la filmographie de Buster Keaton), est par nature fait pour diviser, bousculer et ne jamais réellement incarner ce que l'on pourrait hypothétiquement attendre de lui, un cinéma qui demande à être apprivoisé, appréhendé pour mieux en déceler toute la grandeur (qui ne se révèle pas dès la première vision et, encore moins, aux spectateurs et aux cinéphiles impatients); l'expression légère, vive et colorée mais néanmoins complexe d'un ludisme savoureusement décomplexé, dont la créativité sans borne émerveille autant qu'elle excite frontalement celle qui la regarde (même chez les spectateurs et/où spécialistes qui prétendent ne pas comprendre la magie comme la singularité de son oeuvre), et où l'humour est moins un outil qu'une véritable expérience scientifique, où chaque gag se doit d'avoir une mécanique comme une issue logique : subtile mais implacable.
Un cinéma déroutant mais pur et d'un charme fou, faussement impénétrable mais réellement exigeant, qui intime de prendre son temps pour capturer son sens du détail quasi-obsessionnel, comme il invite à embrasser toutes ses exagérations pour mieux se laisser submerger par la puissance du regard du cinéaste nichée derrière l'absurde.
Pas avare en gourmandise, la firme Carlotta Films a mis les petits plats dans les grands en dégainant dans les salles toute son oeuvre (enfin presque, les courts-métrages sont absents des débats), dans une restauration 4K aux petits oignons chapeautée par Les Films de Mon Oncle, pile poil un an après la ressortie d'une bonne frange de l'œuvre de Marcel Pagnol.
Et une vérité explose vite à la rétine : toutes les graines Tatiesques de son cinéma, sont plantées dès Jour de Fête, le premier de ses cinq longs-métrages (six certes, si l'on considère Parade, son ultime effort, comme un film et non un téléfilm) et héritier direct de son fantastique court-métrage L'École des facteurs, vissé sur les aternoiements dans la France d'après-guerre d'un gentil et attachant facteur (François, croquis vivant de son futur monsieur Hulot) qui, à l'arrivée d'un cirque itinérant et de la projection sous leur chapiteau, d’un documentaire sur la poste outre-Atlantique, se lance dans l'idée d'une distribution à « l'américaine » du courrier avec son vélo, aussi frénétique et effrénée qu'à l'issue... explosive.
Un cinéma - presque - totalement muet (mais qui porte déjà en lui, un soin méticuleux pour le son) et tout en gags visuels, d'une simplicité et d'une humanité absolues, qui pointe avec douceur les limites même d'une modernité qui enivre autant qu'elle relégue le facteur humain au second rang (la rapidité et l'efficacité avant tout), tout autant qu'il célèbre notre persévérance comme notre résilience, et la délicate comédie burlesque qu'est la vie.
De douceur, il en est toujours question avec Les Vacances de Monsieur Hulot, première aventure picaresque de son héros fétiche (qu'il incarne lui-même, là encore dans l'ombre de Buster Keaton) distrait et maladroit comme ce n'est pas permis, un homme parfaitement inadapté à la société moderne toute aussi déshumanisée et déshumanisante qu'aseptisée et impersonnel; une odyssée mélancolique et absurde à la narration - volontairement - fuyante, flanquée dans une station balnéaire au bord de l'Atlantique à l'heure où l'été est en passe de se faner, mais d'où il compte bien profiter de congés payés fraîchement instaurés.
Rythmé au gré de rencontres plus où moins loufoques et d'un humour qui impose son propre groove, tout le sel du film se retrouve là, dans le dénuement du commun, dans l'expression poétique de la banalité absurde de la vie auprès d'une figure excentrique qui en exacerbe toutes les incohérences, les imperfections, les malaises, le vide derrière l'absence où la suspension de sens, le mépris, l'égoïsme et le ridicule profond prospèrent derrière notre petitesse (d'esprit comme d'âme).
Un peu plus consistant et croustillant se fait son troisième effort, Mon Oncle, où il affirme avec encore plus d'assurance sa satire de la bourgeoisie comme son opposition marquée (spatiale comme morale) entre passé et modernité, au détour de la confrontation de son monsieur Hulot à la fois avec son beau-frère riche industriel et loin d'être aussi bohème dans l'esprit que lui (et qui ne veut pas qu'il influence son fils, dont la naïveté enfantine fusionne à merveille avec la maladresse légendaire de son oncle), mais également avec les affres d'une révolution industrielle et d'une société de consommation avec laquelle il semble, instinctivement, plus en conflit que jamais, en bon vestige qu'il est d'une traditionnalité qui se perd.
Une errance toute en disgressions géniales, clairement dans l'ombre des Temps Modernes avec son Chaplin de fortune foutant une pagaille monstre dans une usine qui incarne tout ce qu'il rejette - le capitalisme pur et dur -, tout en se liant spontanément avec ses semblables, des « gens du peuple » qui se comprennent sans élans cérémonieux, ne se perdent pas dans des dialogues intéressés et superficiels complètement déshumanisés.
La satire est féroce mais juste, sans pour autant être dénuée d'optimisme (la complicité fragile mais retrouvée, entre un père et son fils), laissant à penser que Tati avait encore foi en l'homme, malgré toute sa (mauvaise) volonté pour dénigrer cette foi sous couvert du « progrès ».
Magnum opus de sa filmographie tourné - sur vingt mois - en 70mm et, paradoxalement, celui qui lui coûta sans aucun doute la longévité de sa carrière (mais pas que), Playtime, à la fois son oeuvre la moins linéaire et structurée (sachant que ses autres films ne le sont qu'à peine plus) comme sa plus immersive, est l'exemple même d'un cinéma qui peut totalement s'affranchir des conventions narratives lorsque les images - aussi déconcertantes puissent-elles paraître - ont quelque chose de suffisamment puissant à conter à son auditoire, pour les divertir.
Plaisir d'observation, sorte d'expérience purement démocratique où le cinéaste invite son auditoire à se perdre dans les détails d'une richesse infinie (même les plus insignifiants) de ce monde - à peine - satirique, comme dans le brouhaha comico-absurde d'un univers où chaque figure n'est que le fantôme de nos propres quotidiens (son monsieur Hulot y est, d'ailleurs, plus en retrait que jamais, tant il ne fait que croiser sa petite troupe de touristes décontenancés par notre chère capitale ultra-moderne, douloureusement semblable à ses cousines européennes).
Limpide dans sa prise en grippe (pointer l'austérité, architecturale comme psychologique, d'une modernité pesante et dénuée de toute poésie), fantastique dans sa composition à la méticulosité obsessionnelle (une seule vision ne suffit pas à en capturer toute la richesse... trois où quatre non plus d'ailleurs, pour l'auteur de ses mots), hilarant dans sa maîtrise absolue du burlesque, Playtime est un chef-d'œuvre douloureusement incompris à sa sortie qui mérite aujourd'hui tous ses louages, à l'image d'un Trafic peut-être moins cohérent dans son chaos entropique mais sensiblement plus intimiste et désenchanté (le film porte en lui ses adieux à monsieur Hulot et ses mémorables mésaventures), l'œuvre d'un magicien abîmé par le système mais toujours aussi affuté dans sa prise en grippe satirique de notre société de consommation : ici une vision comico-surréaliste d'une automobile devenue un élément incontournable des Trentes Glorieuses, relique à la fois utile et tout en apparat d'un paysage urbain qu'elle habite comme déforme.
Pas totalement road movie ni totalement charge comique contre le capitalisme ambiant, le film peut décemment plus se voir comme une farce à la fois amusée et désabusée sur une humanité lentement mais sûrement prisonnières de ses habitudes consuméristes, mais aussi et surtout de sa dynamique redondante du « métro, boulot, dodo » qui la déconnecte de tout, et encore plus de ce(ux) qui l'entoure.
Bel OFNI qui conclut cette rétro (et sa filmographie), Parade n'est pas mué par les mêmes velléités satiriques que les autres œuvres de son auteur, mais n'en reste pas moins tout comme elles une expérience à part entière, une immersion certes éparpillée mais fascinante au cœur d'un spectacle où il affranchit les barrières entre spectateur et performance (multiples et extraordinaires) par sa double casquette de metteur en scène et de Monsieur Loyal, pour mieux charpenter les contours d'une intimité rare et enchanteresse, cadre essentiel à une célébration vivante et vibrante de l'importance comme la beauté et la puissance de l'art sous toutes ses formes.













