[TOUCHE PAS NON PLUS À MES 90ϟs] : #174. Twelve Monkeys
Nous sommes tous un peu nostalgiques de ce que l'on considère, parfois à raison, comme l'une des plus plaisantes époques de l'industrie cinématographique : le cinéma béni des 90's, avec ses petits bijoux, ses séries B burnées et ses savoureux (si...) nanars. Une époque de tous les possibles où les héros étaient des humains qui ne se baladaient pas tous en collants, qui ne réalisaient pas leurs prouesses à coups d'effets spéciaux et de fonds verts, une époque où les petits studios venaient jouer dans la même cour que les grosses majors légendaires, où les enfants et l'imaginaire avaient leur mot à dire... Bref, les 90's c'était bien, tout comme les 80's, voilà pourquoi on se fait le petit plaisir de créer une section où l'on ne parle QUE de ça et ce, sans la moindre modération. Alors attachez bien vos ceintures, prenez votre ticket magique, votre spray anti-Dinos et la pilule rouge de Morpheus : on se replonge illico dans les années 90 !
#174. L'Armée des 12 Singes de Terry Gilliam (1995)
La genèse du projet est fascinante à plus d'un titre. L'Armée des 12 Singes est librement inspiré du court métrage La Jetée, réalisé par Chris Marker en 1962, œuvre expérimentale unique dans l'histoire du cinéma, composée presque entièrement de photographies fixes commentées par une voix off, qui raconte l'histoire d'un homme envoyé dans le passé depuis un Paris post-apocalyptique et hanté par une image d'enfance dont le sens ne se révèle qu'à la toute dernière seconde. Cette œuvre brève et foudroyante a marqué les esprits depuis sa sortie, et le producteur Charles Roven, convaincu de son potentiel narratif, cherche un cinéaste capable d'en tirer un long métrage sans trahir son âme. Terry Gilliam, dont Brazil et Les Aventures du Baron de Münchhausen ont démontré une affinité profonde avec les univers dystopiques et les structures narratives labyrinthiques, s'impose comme le choix naturel et évident. Gilliam accepte avec enthousiasme, travaille étroitement avec les scénaristes Janet et David Peoples, ce dernier ayant coécrit Blade Runner avec Hampton Fancher, pour développer un scénario qui s'éloigne significativement de La Jetée tout en préservant son noyau émotionnel et thématique essentiel. Le résultat est un script d'une construction et d'une cohérence internes stupéfiantes, où chaque détail compte, où chaque image annonce ou rappelle quelque chose, où le destin se referme sur ses personnages avec la précision implacable et douloureuse d'un mécanisme d'horlogerie.
Bruce Willis incarne James Cole, prisonnier du futur envoyé dans le passé pour collecter des informations sur le virus qui a décimé l'humanité et contraint les survivants à vivre sous terre. Willis, alors au sommet de sa popularité grâce à la franchise Die Hard, fait ici le choix courageux et artistiquement décisif de se défaire entièrement de son image de héros d'action invulnérable pour livrer une performance d'une vulnérabilité et d'une complexité absolument stupéfiantes. Cole est un homme brisé, désorienté, hanté, un être dont la certitude même de la réalité s'effrite progressivement, qui ne sait plus distinguer le rêve du souvenir, la folie de la lucidité, le passé du futur. Willis porte ce personnage avec une intériorité et une précision qui révèlent un acteur bien plus grand que son image commerciale ne le laissait supposer, et cette performance reste à ce jour l'une des plus belles et des plus méconnues de sa carrière. Brad Pitt, dans le rôle de Jeffrey Goines, militant écologiste déséquilibré et charismatique rencontré dans un hôpital psychiatrique, livre une performance d'une énergie et d'une inventivité proprement éblouissantes. Pitt s'est préparé intensément pour ce rôle, étudiant les comportements et les tics des malades mentaux avec une rigueur et une curiosité qui se manifestent dans chaque geste, chaque regard, chaque éclat de voix. Le résultat est un personnage d'une vitalité et d'une imprévisibilité fascinantes, qui oscille entre le comique et le tragique avec une virtuosité qui lui vaut l'Oscar du meilleur second rôle. Madeleine Stowe, dans le rôle de la psychiatre Kathryn Railly, est d'une beauté et d'une intelligence remarquables. Son personnage, qui passe de la sceptique rationnelle à la croyante éperdue avec une progression et une cohérence psychologique parfaites, est le fil émotionnel le plus précieux du film, et Stowe le joue avec une grâce et une profondeur qui donnent à la romance impossible entre Cole et Railly une dimension tragique digne des plus grands mélodrames.
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Ce qui fonctionne dans L'Armée des 12 Singes avec une puissance et une perfection qui ne se démentent jamais, c'est d'abord la construction de sa structure temporelle. L'une des plus rigoureuses et des plus émouvantes que le cinéma de science-fiction ait jamais produites. Gilliam et les Peoples construisent un récit où passé, présent et futur s'interpénètrent et se répondent avec une précision d'orfèvre, où chaque élément introduit trouve sa résolution, où la boucle temporelle se referme sur elle-même avec une logique implacable et une beauté dévastatrice. Ce destin qui se joue à l'insu de tous ses acteurs, cette fatalité douce et terrible qui fait de chaque tentative de changement le moteur même de l'inéluctable, est traité avec une profondeur philosophique et une émotion humaine qui élèvent le film bien au-dessus du simple exercice de mécanique narrative. La tension entre le libre arbitre et la prédestination, entre l'espoir et la résignation, entre l'amour et la perte, est maintenue avec une maîtrise et une intensité croissante jusqu'à un dénouement d'une beauté et d'une tristesse absolue. La scène finale à l'aéroport, vue simultanément à travers les yeux de l'enfant et de l'adulte que Cole a été et est encore, est l'un des moments les plus déchirants et les plus parfaits de toute l'histoire du cinéma.
Sur le plan technique, L'Armée des 12 Singes est une démonstration magistrale de la manière dont la forme peut servir le fond avec une précision et une cohérence saisissante. La photographie de Roger Pratt, qui avait déjà collaboré avec Gilliam sur Brazil, est d'une inventivité et d'une maîtrise constante, alternant les grands angles déformants qui traduisent la désorientation de Cole avec des compositions plus classiques et apaisées pour les rares moments de certitude et de connexion humaine. Les décors, conçus avec un soin et une richesse de détails époustouflants, créent des univers immédiatement distincts et reconnaissables, le futur souterrain oppressant et organique, le passé urbain américain des années 1990 filmé comme un cauchemar éveillé, les séquences de la Première Guerre mondiale d'une beauté et d'une horreur évidente. La musique de Paul Buckmaster, tissée autour du Chand Song d'Astor Piazzolla et de thèmes originaux d'une mélancolie et d'une tension parfaites, enveloppe le film d'une atmosphère sonore unique et immédiatement reconnaissable. Les effets spéciaux, sobres et utilisés avec une parcimonie qui renforce leur impact, ont remarquablement bien vieilli, Gilliam ayant toujours préféré la suggestion et l'artifice créatif à la démonstration technologique, et cette sagesse esthétique préserve le film de toute obsolescence visuelle.
L'Armée des 12 Singes est un film qui vous attend. Qui attend que vous soyez prêt à le recevoir pleinement, à vous abandonner à sa logique implacable et à son émotion dévastatrice. C'est une œuvre qui parle de la fatalité avec la tendresse de quelqu'un qui l'a acceptée, qui transforme l'inéluctable en quelque chose de presque beau, qui fait de la fin du monde le décor d'une histoire d'amour impossible et éternelle. Mon film préféré depuis mon premier visionnage de celui-ci.
Jess Slash'Her










