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[CRITIQUE] : No Rest for the Wicked


Réalisateur : Kasper Helle
Avec : Pilou Asbæk, Jóhannes Haukur Jóhannesson, Sofia Nolsøe Mikkelsen, Jegor Venned,...
Distributeur : -
Budget : -
Genre : Épouvante-horreur.
Nationalité : Danois, Islandais, Féroïens.
Durée : 1h43min

Synopsis :
En 1862. Baldur mène une vie de pêcheur dans les îles Féroé, isolées loin au nord dans l'océan Atlantique. Son monde est bouleversé par l'arrivée d'un étranger, Helge, un baleinier robuste, qui éveille en lui des émotions profondes. Une attirance mutuelle commence à naître. Lorsqu'une tragédie survient, leur passion interdite libère des forces naturelles si inquiétantes que les villageois se mobilisent pour éloigner le mal. Mais Baldur et Helge refusent d'enterrer leur amour. Ils se battront jusqu'à la fin, et après…





XIXe siècle. Îles Féroé. Un jeune pêcheur qui vit seul avec sa mère et n’a jamais connu le monde va découvrir ses premiers émois amoureux lorsqu’un baleinier échoue pas loin de chez lui. Pas sûr, pour autant, que le petit village croyant soit prêt à accepter un tel amour ? 
No Rest for the Wicked est le premier long-métrage de Kasper Kalle. Il s’agit d’une coproduction entre le Danemark, les Îles Féroé et l’Islande, produite par Lars Bredo Rahbek pour SF Studios et Outlier Projects, avec un scénario coécrit par Kasper Kalle et Rasmus Birch d’après une nouvelle de Karl Heinrich Ulrichs. Sa première mondiale a eu lieu au Fantasia International Film Festival dans le cadre de la compétition officielle Cheval Noir, où il figurait parmi les principaux titres de la sélection inaugurale du festival.

Kasper Kalle fait le choix d’adapter la nouvelle gothique Manor de Karl Heinrich Ulrichs, militant pour les droits des homosexuels de la première heure. La modernité ne réside pas dans sa réinterprétation du récit gothique, car No rest for the Wicked coche toutes les cases du genre - une atmosphère brumeuse, des décors lugubres, une touche de fantastique et ce qu’il faut d’ironie douce -, mais plutôt dans sa manière de représenter la romance homosexuelle. Actuellement, il est essentiel de mettre en avant des relations de toutes sortes afin d’apporter sur le grand écran des représentations inclusives. D’autant plus qu’il réussit là où a échoué le Hurlevent d’Emerald Fennell, sortie cette année, en proposant une sexualité assez explicite dans un récit gothique classique. Les corps de Pilou Asbæk et Jegor Venned sont filmés avec une grande sensualité. La photographie accentue le grain de peau et les gros plans permettent une immersion des spectateurices. 

Le casting est particulièrement pertinent pour ce que le film raconte. Pilou Asbæk dégage une énergie nonchalante, à la fois attirante et, par moments, déplaisante, tandis que le jeune Jegor Venned - sorte de sosie scandinave de Jacob Elordi -, quoiqu’un peu taciturne, capte particulièrement bien la lumière, tout en étant, en plus, originaire des îles Féroé. Le duo fonctionne à l’écran. L’écriture ne leur rend pas forcément justice. L’installation de leur relation est à la fois trop lente et trop rapide. Dans un premier temps, le film semble nous dépeindre une relation de domination entre un homme qui a roulé sa bosse et un jeune éphèbe innocent. Cette différence entre les deux personnages crée un malaise intéressant qui ne sera finalement que trop peu exploité, car, à la fin du film, les deux sont censés représenter un idéal d’amour pur et inconditionnel que l’on n’a pas vraiment vu grandir.  

Même s’il n’hésite pas à montrer des scènes de sexe plutôt explicites, Kasper Kalle s’amuse d’abord à montrer l’amour naissant des deux hommes à travers le paysage qui les entoure, parfois de manière complètement métaphorique, en filmant des paysages qui reflètent leurs conflits internes — grâce à la sublime  photographie tout en nuance de gris (pun intented) de Jacob Moller —, mais parfois de manière plus amusante, en utilisant, par exemple, la figure de l’arbre comme représentation phallique. Le jeune Baldur demande à Helge quel est l’arbre le plus grand qu’il ait vu dans sa vie, puis explique qu’il n’y a pas d’arbre sur son île. Le parallèle semble donc évident et sans équivoque. 
La faiblesse de No Rest for the Wicked tient à son manque d’intérêt pour ses aspects fantastiques. Le passage à ce registre est assez maladroit, et on ressent un réel manque de scènes d’épouvante. La figure du vampire est pourtant parfaite pour évoquer l’homosexualité et son rejet par la société. Cependant, tout élément fantastique nécessite de la rigueur pour être efficace, et dans ce cas-là, les règles entourant la créature sont quasi inexistantes, si ce n’est un lien entre l’eau et le sang qui, encore une fois, rappelle la relation entre nos deux protagonistes. 

Au final, No Rest for the Wicked est un premier film aussi prometteur que frustrant. Kasper Kalle y démontre un véritable sens de la mise en scène, porté par une photographie somptueuse et par une volonté louable de réinvestir le récit gothique à travers une romance homosexuelle charnelle et assumée. Malheureusement, cette ambition se heurte à un scénario qui peine à concilier ses différentes intentions. En délaissant progressivement son versant fantastique et en simplifiant la dynamique complexe de ses deux protagonistes, le film abandonne une partie de ce qui faisait sa singularité. Il n'en reste pas moins une œuvre intrigante, dont les qualités esthétiques et les partis pris laissent entrevoir un cinéaste à suivre, même si celui-ci n'a pas encore totalement trouvé l'équilibre entre la puissance de ses images et celle de son récit.


Éléonore Tain