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[TOUCHE PAS NON PLUS À MES 90ϟs] : #168. Fried Green Tomatoes

ITV/REX/The Guardian

Nous sommes tous un peu nostalgiques de ce que l'on considère, parfois à raison, comme l'une des plus plaisantes époques de l'industrie cinématographique : le cinéma béni des 90's, avec ses petits bijoux, ses séries B burnées et ses savoureux (si...) nanars. Une époque de tous les possibles où les héros étaient des humains qui ne se baladaient pas tous en collants, qui ne réalisaient pas leurs prouesses à coups d'effets spéciaux et de fonds verts, une époque où les petits studios venaient jouer dans la même cour que les grosses majors légendaires, où les enfants et l'imaginaire avaient leur mot à dire... Bref, les 90's c'était bien, tout comme les 80's, voilà pourquoi on se fait le petit plaisir de créer une section où l'on ne parle QUE de ça et ce, sans la moindre modération. Alors attachez bien vos ceintures, prenez votre ticket magique, votre spray anti-Dinos et la pilule rouge de Morpheus : on se replonge illico dans les années 90 !




#168. Beignets de tomates vertes de Jon Avnet (1991)


Sorti en 1991, Beignets de tomates vertes (Fried Green Tomatoes) de Jon Avnet est l’adaptation du roman Fried Green Tomatoes at the Whistle Stop Cafe de Fannie Flagg, également co-scénariste du film. L’œuvre s’inscrit dans un registre mêlant chronique historique, mélodrame et comédie dramatique, tout en développant une dimension profondément féministe. Situé à la fois dans les années 1920-1930 et dans l’Amérique contemporaine des années 1980, le récit repose sur une structure narrative enchâssée : une femme au foyer en pleine crise identitaire découvre l’histoire de deux femmes indépendantes ayant défié les normes sociales de leur époque. Le film s’inscrit dans un moment particulier du cinéma américain du début des années 1990, où plusieurs œuvres commencent à revisiter le passé pour y mettre en lumière des trajectoires féminines souvent marginalisées dans les récits traditionnels.

La genèse du projet découle du succès critique et populaire du roman de Fannie Flagg publié en 1987. L’autrice, issue du Sud des États-Unis, s’était inspirée de récits locaux et de souvenirs culturels liés aux petites villes sudistes du début du XXᵉ siècle. Lors de l’adaptation, elle participe directement à l’écriture du scénario avec Carol Sobieski, ce qui permet de préserver l’esprit original du livre. Le film conserve notamment la dimension chorale et la construction en flashbacks qui caractérisaient le roman. Le choix de Jon Avnet comme réalisateur s’explique par son expérience dans le drame humain et sa capacité à équilibrer émotion, humour et dimension historique.
Le casting réunit plusieurs actrices majeures du cinéma américain. Le personnage d’Evelyn Couch, femme au foyer insatisfaite qui découvre le récit du passé, est interprété par Kathy Bates. Son interprétation constitue l’un des axes émotionnels du film. Evelyn est initialement présentée comme une femme effacée, enfermée dans une routine domestique et dans une relation conjugale où elle se sent invisible. À travers son amitié avec la narratrice de l’histoire, elle entreprend un processus d’émancipation personnelle. La vieille dame qui lui raconte l’histoire est incarnée par Jessica Tandy, dont la performance apporte au film une dimension nostalgique et une autorité narrative chaleureuse.

Dans la ligne temporelle du passé, l’histoire se concentre sur la relation entre deux femmes vivant dans la petite ville fictive de Whistle Stop. Mary Stuart Masterson incarne Idgie Threadgoode, personnage rebelle et anticonformiste qui refuse les attentes sociales imposées aux femmes de son époque. À ses côtés, Mary-Louise Parker interprète Ruth Jamison, femme douce et vulnérable qui fuit un mariage violent. Ensemble, elles fondent le Whistle Stop Café, un lieu qui devient rapidement le centre social de la communauté locale.
Sur le plan technique, la mise en scène de Jon Avnet privilégie une approche classique mais efficace, centrée sur les personnages et les relations humaines. La photographie utilise des tonalités chaudes pour évoquer le Sud rural et renforcer la dimension nostalgique du récit. Les scènes situées dans le passé bénéficient souvent d’une lumière dorée qui accentue l’impression de mémoire idéalisée, tandis que la ligne narrative contemporaine adopte une esthétique plus neutre. Cette différence visuelle aide le spectateur à naviguer entre les deux temporalités tout en soulignant le contraste entre le présent désenchanté d’Evelyn et la vitalité de l’histoire racontée.

Le montage joue un rôle essentiel dans la structure narrative. Les allers-retours entre les époques ne servent pas seulement à raconter deux histoires parallèles ; ils permettent de montrer comment le passé agit comme un catalyseur pour le présent. À mesure qu’Evelyn découvre les exploits et le courage d’Idgie et Ruth, elle transforme sa propre perception d’elle-même. Cette structure confère au film une dimension initiatique : le récit du passé devient une source d’inspiration et de réappropriation de l’identité.
La dimension féministe du film constitue l’un de ses aspects les plus marquants. Dans la ligne temporelle historique, Idgie et Ruth incarnent deux formes complémentaires de résistance aux structures patriarcales. Ruth, victime de violences conjugales, représente la condition de nombreuses femmes enfermées dans des mariages oppressifs dans l’Amérique du début du XXᵉ siècle. Sa fuite et sa reconstruction auprès d’Idgie constituent un geste de rupture avec cet ordre social. Idgie, de son côté, incarne une figure d’indépendance radicale : elle refuse les conventions de genre, adopte un comportement traditionnellement associé aux hommes et revendique sa liberté de manière ouverte.

Le Whistle Stop Café devient ainsi un espace symbolique de solidarité féminine. L’établissement n’est pas seulement un commerce ; il représente un lieu alternatif où les femmes peuvent exercer une autonomie économique et sociale. En dirigeant ce café, Idgie et Ruth échappent en partie aux structures de pouvoir masculines qui dominent leur communauté. Le film souligne également leur rôle central dans la cohésion sociale du village : le café accueille une diversité de personnages et fonctionne comme un espace d’inclusion dans une société marquée par les hiérarchies raciales et sociales.
Dans la ligne narrative contemporaine, le féminisme se manifeste à travers la transformation d’Evelyn. Au début du film, elle apparaît prisonnière d’un modèle traditionnel de féminité basé sur la docilité et la dépendance émotionnelle. L’histoire d’Idgie et Ruth agit comme un récit d’empowerment : Evelyn apprend progressivement à s’affirmer, à exprimer sa colère et à revendiquer son autonomie. Cette évolution culmine dans plusieurs scènes où elle refuse de se soumettre aux comportements condescendants ou agressifs de son entourage.

Le film aborde également la question de l’amitié féminine comme force de résistance. Contrairement à de nombreux récits centrés sur la rivalité entre femmes, Beignets de tomates vertes met en avant la solidarité et l’entraide comme moteurs de transformation. Les relations entre les personnages féminins sont représentées comme des réseaux de soutien capables de contester les structures sociales oppressives.
Un autre sous-texte important concerne la mémoire et la transmission. En racontant l’histoire de Whistle Stop, la vieille femme narratrice transmet non seulement un souvenir mais aussi un héritage symbolique de courage et d’indépendance. Le film suggère que les récits du passé peuvent servir de modèles pour les générations futures, en révélant des formes de résistance souvent invisibilisées dans l’histoire officielle.

Ainsi, Beignets de tomates vertes fonctionne à la fois comme une chronique nostalgique du Sud-américain et comme une célébration de la solidarité féminine. En mettant au centre de son récit des femmes qui refusent les rôles imposés par leur société, le film propose une relecture du passé où l’émancipation passe par l’amitié, l’indépendance économique et la réappropriation de la voix narrative. Cette dimension féministe, associée à une structure émotionnelle accessible et à des performances d’actrices marquantes, explique la place durable du film dans l’imaginaire du cinéma populaire américain.


Jess Slash'Her