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Parce que les (géniales) sections #TouchePasAMes80s et #TouchePasNonPlusAMes90s, sont un peu trop restreintes pour laisser exploser notre amour du cinéma de genre, la Fucking Team se lance dans une nouvelle aventure : #SectionsFantastiques, ou l'on pourra autant traiter des chefs-d'œuvres de la Hammer que des pépites du cinéma bis transalpin, en passant par les slashers des 70's/80's ; mais surtout montrer un brin la richesse d'un cinéma fantastique aussi abondant qu'il est passionnant à décortiquer. Bref, veillez à ce que les lumières soient éteintes, qu'un monstre soit bien caché sous vos fauteuils/lits et laissez-vous embarquer par la lecture nos billets !
#123. Censor de Prano Bailey-Bond (2021)
Sorti en 2021, Censor marque les débuts remarqués au long métrage de la réalisatrice britannique Prano Bailey-Bond. Le film s’inscrit dans une tradition du cinéma d’horreur british qui mêle réflexion historique, esthétique rétro et exploration psychologique. Son point de départ narratif se situe dans l’Angleterre du début des années 1980, au moment de la controverse entourant les « video nasties », ces films d’horreur jugés particulièrement violents et accusés par certains médias et responsables politiques de corrompre la société. Cette période de panique morale constitue la matrice historique du projet. Bailey-Bond s’est inspirée du climat de censure et de suspicion qui entourait alors la diffusion des films d’horreur sur cassette vidéo, ainsi que du travail réel des censeurs chargés d’examiner ces œuvres pour décider de leur diffusion.
En développant le scénario avec le scénariste Anthony Fletcher, elle choisit de raconter cette histoire à travers le regard d’une censeure, inversant ainsi la perspective habituelle du cinéma d’horreur. Plutôt que de suivre une victime ou un monstre, le film adopte le point de vue d’une personne dont le travail consiste précisément à regarder et juger les images violentes produites par l’industrie cinématographique. Ce dispositif permet au film d’explorer les frontières entre fiction et réalité, tout en interrogeant la responsabilité morale associée à la représentation de la violence.
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Le rôle principal est interprété par Niamh Algar, qui incarne Enid Baines, une employée rigoureuse de la commission de classification des films. Son personnage se distingue par une attitude austère et méthodique : Enid applique les règles de censure avec une précision presque obsessionnelle. Cependant, cette façade de contrôle dissimule un traumatisme personnel lié à la disparition de sa sœur dans l’enfance. La performance de Niamh Algar constitue l’un des éléments les plus marquants du film. L’actrice parvient à exprimer une tension intérieure constante, oscillant entre rationalité professionnelle et fragilité psychologique. À mesure que l’intrigue progresse, son interprétation reflète la désintégration progressive des certitudes du personnage.
Le récit bascule lorsque Enid visionne un film d’horreur qui semble reproduire des éléments du traumatisme qu’elle a vécu. Convaincue d’avoir identifié un lien entre cette œuvre et la disparition de sa sœur, elle entame une enquête personnelle qui la conduit à s’immerger de plus en plus profondément dans l’univers des productions horrifiques qu’elle était censée contrôler. Cette évolution narrative permet au film de transformer un contexte bureaucratique en une spirale psychologique où la frontière entre imagination et réalité devient de plus en plus incertaine.
Sur le plan technique, Censor se distingue par une direction artistique particulièrement soignée qui recrée l’esthétique des années 1980. La photographie privilégie des couleurs saturées et des contrastes marqués rappelant les pellicules de l’époque. Bailey-Bond joue également sur la texture de l’image en intégrant des extraits de films fictifs inspirés des productions d’exploitation de cette période. Ces séquences adoptent un grain et une palette visuelle distincts, reproduisant l’apparence des cassettes vidéo et des films à petit budget qui alimentaient la controverse des video nasties. Ce travail esthétique permet au film de juxtaposer plusieurs niveaux de réalité visuelle : le monde administratif des censeurs, les films qu’ils examinent et l’univers mental du personnage principal.
La mise en scène accorde une grande importance aux espaces de travail et aux dispositifs de visionnage. Les salles de projection, les écrans de contrôle et les bureaux administratifs deviennent des lieux presque oppressants, où les images violentes sont disséquées et cataloguées. Bailey-Bond utilise fréquemment des cadrages serrés et des compositions rigides qui reflètent la mentalité ordonnée du personnage d’Enid. À mesure que son équilibre psychologique se détériore, la mise en scène devient plus fragmentée et plus subjective, traduisant visuellement sa perte de repères.
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Le montage joue également un rôle essentiel dans cette transformation. Les images de films fictifs se mêlent progressivement aux souvenirs et aux fantasmes d’Enid, créant un effet de contamination entre les différents niveaux de narration. Cette stratégie narrative renforce l’idée centrale du film : les images que nous regardons peuvent influencer notre perception du réel, surtout lorsque des traumatismes personnels entrent en résonance avec elles.La bande sonore contribue à cette atmosphère ambiguë. La musique combine des textures électroniques rappelant les bandes originales des films d’horreur des années 1980 avec des passages plus discrets qui accentuent la tension psychologique. Les silences et les bruits mécaniques des appareils de projection deviennent eux aussi des éléments importants du paysage sonore, soulignant la matérialité du processus de visionnage.
Le récit explore la manière dont les images peuvent devenir des supports de projection pour les traumatismes personnels. Pour Enid, les films d’horreur qu’elle visionne ne sont plus de simples objets de travail; ils deviennent des miroirs déformants de son passé. Cette dynamique transforme le cinéma lui-même en espace mental où les souvenirs refoulés peuvent resurgir.
Une autre lecture concerne la question du contrôle. Le travail de censeur repose sur l’idée qu’il est possible de réguler l’impact des images en les coupant ou en les interdisant. Pourtant, le film montre que cette tentative de contrôle est illusoire. Les images circulent, se transforment et agissent de manière imprévisible sur ceux qui les regardent. Enid, chargée de protéger le public contre les effets supposés de la violence fictionnelle, devient elle-même la preuve vivante de l’ambiguïté de cette mission.
Ainsi, Censor fonctionne à la fois comme un hommage au cinéma d’horreur des années 1980 et comme une réflexion critique sur le pouvoir des images. En combinant reconstitution historique, exploration psychologique et esthétique rétro, Prano Bailey-Bond propose un film qui dépasse le simple exercice de style. L’horreur y naît moins des monstres ou du gore que de la dissolution progressive des frontières entre fiction et réalité, transformant l’expérience du visionnage en un processus potentiellement déstabilisant pour l’esprit humain.
Jess Slash'her