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[CRITIQUE/RESSORTIE] : Cycle Shōhei Imamura


Cycle Shōhei Imamura en trois films, en versions restaurées 4K : La Vengeance est à Moi (1982), La Ballade de Narayama (1983) et Pluie noire (1989).

Distributeur : The Jokers Films

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Au sein d'un printemps résolument dense en ressorties (coucou Werner Herzog et Raymond Depardon notamment, dont les cycles touchent à leur fin), difficile de bouder son plaisir face au retour en salles de trois œuvres fantastiques du cinéaste nippon Shōhei Imamura - La vengeance est à moi (1982), La Ballade de Narayama (1983) et Pluie noire (1989) -, quelques éclats merveilleux d'une filmographie foisonnante et fascinante, figure aussi majeure qu'atypique d'un cinéma nippon qu'il a bouleversé par son cynisme et son esprit satirique comme sa propension détonnante à aborder tous les genres avec une maestria folle.
Un cinéaste à part, pour un cinéma aussi transgressif qu'essentiel.

Merveille d'œuvre inclassable, sans doute l'un (LE ?) des plus importants de la Nouvelle Vague japonaise, qui mettait fin a presque dix ans de disette fictionnelle pour son cinéaste (Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar remontait à 1970), La vengeance est à moi, adaptation du roman éponyme de Akira Nishiguchi - étroitement inspiré de fairs réels - et source d'inspiration directe au Memories of Murder de Bong Joon-ho, s'attache avec une froideur saisissante aux exactions sanglantes et monstrueuses d'Iwao Enokizu, escroc et tueur en série issu d'un milieu bourgeois, dans un portrait impitoyable et d'une simplicité déroutante.
Une exploration dénuée de toute superficialité de sa psychologie meurtrière et de ses actes innommables, qui n'a pas peur d'aborder frontalement l'horreur de meurtres impulsifs sans en réduire l'impact ni l'aspect sordide, et encore moins en cherchant une quelconque justification à son déchaînement méticuleux et brutal.

Radiographie aux temporalités multiples (avec notamment un regard sur le passé familial d'Enokizu et sa relation difficile avec une figure paternelle, qui ne vient pas pour autant nourrir une quelconque explication/justification de sa folie meurtrière) aussi bien d'une société japonaise férocement patriarcale (dont il fustige la rigidité de ses conventions comme son hypocrisie religieuse) que d'un cerveau malade et arrogant (incarné avec une assurance folle par un incroyable Ken Ogata), capable d'anéantir même la plus petite lueur de normalité et de bonté de son existence en un battement de cil, Imamura réussit à rendre palpable l'absurdité insondable d'une humanite autodestructrice tout autant qu'il pointe la misère morale moderne avec une acuité folle, au coeur d'un mélodrame noir et dévastateur qui ne cède jamais à la vengeance, ne s'attarde sur aucune explication ni aucun pardon.
Une claque, rien de moins.

La vengeance est à moi - Copyright The Jokers Films

Adaptation du roman Narayama Bushiko de Shichiro Fukazawa, La Ballade de Narayama revêt tout autant les coutures en apparence incompatibles d'un drame familial poignant que celles de l'étude sociologique crue et naturaliste de la vie au XIXe siècle dans des montagnes japonaises où l'humanité est confrontée autant à la dureté sauvage de dame nature, qu'à la propre noirceur de ses pulsions primaires.

D'une vérité particulièrement bouleversante dans son expression d'un devoir séculaire (celui, lorsqu'un aîné atteint l'âge de 70 ans, doit voir le fils aîné de la famille le porter au sommet de la montagne en hiver et l'y abandonner jusqu'à sa mort, pour apaiser les dieux et espérer un printemps clément en récoltes; un devoir personnifié par l'ascension de Tatsuhei, fils robuste dont le seul but est de préserver la santé et le bien-être de sa famille, et sa mère Orin, une femme sage et fermement attachée aux rituels des anciens, même si elle cherche à adoucir la peine des siens face à son départ annoncé), le film laisse tout autant exploser une rage particulièrement débridée dans sa manière de nouer pauvreté, répression, violence et sexualité dans un maelstrom de pulsions où le plaisir de la chair se fait le refuge aussi dépravé qu'éphémère à une existence difficile et cruelle.

Une dépravation crue et dénuée de toute moralité mais jamais gratuite pour autant, tant elle exprime une détresse profonde comme le symbole sauvage d'une société aux codes archaïques, où l'homme réduit à sa plus stricte animalité, n'a que pour seul absolu de survivre jusqu'à ce que la mort ne vienne se rappeler à lui.

La Ballade de Narayama - Copyright The Jokers Films

Tourné dans un noir et blanc magnifiquement texturé, Pluie Noire de son côté, s'échine à conter avec sincérité et force, l'histoire des survivants de la bombe atomique d'Hiroshima contaminés par les retombées, une pluie d'âmes qui ont vécu dans la peur de développer un empoisonnement aux radiations ou un cancer - ce qui est arrivé pour beaucoup d'entre eux -, le nuage de champignons planant au-dessus de leur tête, chaque jour de leur vie.


Véritable témoignage humain plus qu'un message anti-nucléaire puissant (ce qu'il est, indiscutablement, mais sans articuler son propos autour), sur ces hommes et ces femmes qui ont intériorisé leurs expériences, et comment ils ont durement réalisés qu'ils portaient en eux, les germes d'un conflit abject qui ne les concernent pas, mais dont ils sont des victimes collatérales; Kuroi Ame est aussi l'occasion pour Imamura de dresser un portrait impitoyable de la société japonaise en elle-même.

Vaguement inspiré du roman éponyme de Masuji Ibuse, le film s'attache aux aléas tragiques de Yasuko, une jeune femme qui ne souffre d'aucun effet évident ou visible de l'explosion, mais qui comme tout le monde dans son village - logé au travers d'une large baie d'Hiroshima - elle a été touchée par les retombées du champignon.
Et au fur et à mesure que le temps passe, l'empoisonnement par les radiations la tique comme une bombe à retardement vissée en elle et impossible à désamorcer...
La représentation par Imamura du jour de l'explosion elle-même est soudaine, incroyablement graphique et impitoyable, une journée ordinaire dans la communauté isolée où se déroule l'histoire, qui devient extraordinaire alors que le ciel se remplit d'une lumière aveuglante et ravageuse, laissant les survivants littéralement sur le carreau, errant tels des zombies parmi les épaves d'un monde autrefois familier... et qui va décider de le redevenir, coûte que coûte.

Pluie Noire - Copyright The Jokers Films

L'impulsion immédiate de la société Japonaise au lendemain du cataclysme, sera de rétablir les rythmes et les valeurs de la vie traditionnelle, meilleur moyen pour faussement guérir de cette blessure, mais surtout la nier.
Ce constat terrible est retranscrit à travers Yasuko, femme dans la fleur de l'âge que personne ne veut comme épouse (aucun homme ne veut d'une épouse qui pourrait être infectée par les séquelles persistantes des retombées radioactives), qui va peu à peu devenir un affront à sa famille et à sa communauté - une femme de son âge ne doit pas rester célibataire.


La colère d'Imamura n'est d'ailleurs pas tant dirigée ici contre ceux qui ont largué la bombe sur Hiroshima, que contre la façon dont la majorité des japonais ont immédiatement commencé à se comporter, comme si cet acte était le fruit de leur propre faute (le fait de s'excuser même d'avoir été exposé aux retombées).
Oeuvre puissante et courageuse, incarnant un regard vraie sur une réalité que beaucoup de japonais ne veulent pas entendre mais aussi, que beaucoup d'occidentaux ne veulent pas croire; Pluie Noire, dont le choix d'un tournage en noir et blanc renforce encore plus l'impact de sa vision sur nos rétines (et rend d'autant plus subtil, son message) est de ces péloches essentielles, de ces devoirs de mémoires sur des actes et des vérités qui ne peuvent être nier, même dans une volonté de revenir à une certaine normalité du quotidien.


On ne fait pas face à un drame humanitaire sans nom, et qui plus est un holocauste atomique sans précédent (et, encore aujourd'hui, unique... mais jusqu'à quand ?) en le niant.


Jonathan Chevrier