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[CRITIQUE/RESSORTIE] : The Grandmaster


Réalisateur : Wong Kar-Wai
Actrice : Tony Leung Chiu-Wai, Ziyi Zhang, Chen Chang,...
Distributeur : The Jokers Films
Budget : -
Genre : Action, Arts Martiaux, Biopic.
Nationalité : Hongkongais, Chinois, Français.
Durée : 2h10min

Date de sortie : 17 avril 2013
Date de ressortie : 25 février 2026

Synopsis :
Chine, 1936. Désigné par le Grand Maître Baosen pour lui succéder à la tête de l’Ordre des Arts Martiaux, Ip Man, maître légendaire de Wing Chun (kung-fu), doit affronter un à un les plus grands maîtres du kung-fu. Tiraillé entre un amour impossible avec Gong-er, la fille du Grand Maître et l’occupation japonaise qui plonge le pays dans le chaos, Ip Man va forger pendant 20 ans, combat après combat, sa propre légende.





Parce qu'il n'en restait plus qu'un, à l'instar de ce bon vieux Conrad MacLeod (qui n'est jamais réellement le dernier mais bon, s'il te plaît, ne saborde pas cette introduction pleine de nostalgie), il fallait bien que The Jokers se décide enfin à dégainer, passé une ressortie en salles de toute la filmographie du bonhomme sur plus de deux ans maintenant, The Grandmaster de Wong Kar-wai sur grand écran, son ultime effort en date, fresque toute aussi ambitieuse qu'un poil frustrante qui se revendiquait, à l'heure où le légendaire Ip Man était devenu une véritable attraction cinématographique (plus où moins par opportunisme, suite au succès de la - chouette - saga initiée et portée par Donnie Yen), comme si ce n'est LA chronique ultime sur le maître d'arts martiaux et - accessoirement - célèbre mentor de Bruce Lee, une itération diamétralement opposée au tout commun.

Et opposé, le film l'est intrinsèquement de nature, de par la vision même de son cinéaste, pas forcément prompt à se laisser aller à une oeuvre qui ne se justifierait que par ses quelques basses empoignades dignes d'une série B de luxe, mais bien à décortiquer son sujet à travers les thématiques qui irriguent son cinéma depuis toujours : que ce soit un regard constant sur l'histoire de son pays, l'effeuillage progressif de personnages se cachant derrière le masque des apparences, où de douloureuses explorations sur le fléau tragique d'un temps aussi imprévisible qu'immuable.

Copyright Wild Bunch Distribution/The Jokers Films

Pensé comme un retour grandiose au film de kung-fu de la grande époque, fruit d'un tournage fleuve de trois ans (et d'innombrables heures de bobines), The Grandmaster souffre in fine de ses trop grandes ambitions, la narration coincée entre les sièges du film de et sur le kung-fu qui ne dépasse jamais la viscéralité intense de ses premières scènes de combat proprement époustouflantes, et le drame historico-élégiaque visant à encapsuler toute une existence à travers un canevas confus, voire superficiel dans certains de ces choix (comme de bazarder plusieurs des événements profondément bouleversants de son existence), qui semble s'auto-dévorer pour mieux recommencer tous les quart d'heures où presque.

À l'image même d'un personnage aussi tourmenté que mystérieux (et donc, de facto, incroyablement fascinant), qui sacrifie sa propre individualité dans l'exercice et l'héritage de son art, Wong Kar-wai semble lui-même, consciemment où non, effacer le personnage de sa propre relecture, continuellement rattraper au vol par la prestation dantesque d'un Tony Leung magnétique as hell, dont la physicalité de son jeu d'acteur a rarement été autant au service (et au sauvetage) d'un film qu'ici.

Il est le pivot (auquel la merveilleuse et définitivement trop rare Zhang Ziyi, offre un solide répondant) d'un anti-biopic conventionnel qui joue néanmoins (tout est dans le paradoxe) des codes de la biographie traditionnelle (un montage en trois actes qui le dessert froidement), qui rend vivante la réflexion désirée par kar-wai (démystifier l'homme et sa noblesse chevillée au corps, pour comprendre comment le temps à forger sa légende), sans pour autant l'empêcher de se perdre dans ses omissions comme dans sa théâtralité parfois un chouïa trop exacerbée.

Copyright Wild Bunch Distribution/The Jokers Films

Mais s'il n'a pas toujours la maîtrise du rythme comme de son histoire (là encore, condenser quelques heures d'une pluie d'images, est clairement l'épine dans le pied d'une oeuvre qui aurait sans doute mérité une à deux heures de rab pour pleinement s'exprimer), qui laisse des événements comme des personnages importants de côté (sans compter un romantisme qui, en comparaison de ces bijoux d'hier, fait pâle figure dans son incapacité à rendre palpable ses émotions), le cinéaste a néanmoins une pleine et entière possession de sa caméra, accouchant d'une mise en scène absolument grandiose, tout aussi méticuleuse que pleine de grace, dont la richesse et la subtilité résisteraient presque à une écriture qui n'a de cesse de l'étouffer.

Et pourtant, parce que tout n'est finalement que paradoxe et contradiction (même pour l'auteur de ses mots), il est difficile de ne pas se laisser un tant soit peu emporter par cette folie grandiose qui certes, n'a jamais su totalement se concrétiser au-delà de la vision fantastique de son auteur, mais décèle en elle suffisamment de grandeur pour être charmé.
Pas une sortie de route douloureuse à la My Blueberry Nights donc, mais une balade saccadée qu'on aurait rêvé comme une parade amoureuse à laquelle il serait impossible de résister.


Jonathan Chevrier