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[SƎANCES FANTASTIQUES] : #104. The Stuff

Copyright Larco Productions / New World Pictures / Image Entertainment


Parce que les (géniales) sections #TouchePasAMes80s et #TouchePasNonPlusAMes90s, sont un peu trop restreintes pour laisser exploser notre amour du cinéma de genre, la Fucking Team se lance dans une nouvelle aventure : #SectionsFantastiques, ou l'on pourra autant traiter des chefs-d'œuvres de la Hammer que des pépites du cinéma bis transalpin, en passant par les slashers des 70's/80's ; mais surtout montrer un brin la richesse d'un cinéma fantastique aussi abondant qu'il est passionnant à décortiquer. Bref, veillez à ce que les lumières soient éteintes, qu'un monstre soit bien caché sous vos fauteuils/lits et laissez-vous embarquer par la lecture nos billets !



#104. The Stuff de Larry Cohen (1985)


Sorti en 1985, The Stuff occupe une place à part dans le cinéma de genre américain. Sous ses dehors de série B provocatrice, le film de Larry Cohen articule une satire féroce de la société de consommation, tout en revendiquant une liberté de ton devenue rare à l’époque. Derrière l’histoire d’une mystérieuse substance blanche, délicieuse et addictive, se dessine un projet né d’un contexte économique, politique et industriel précis, dont l’héritage résonne aujourd’hui avec une acuité troublante La genèse de The Stuff est indissociable du parcours de Larry Cohen. Ancien scénariste pour la télévision, notamment dans les années 1960, Cohen développe très tôt une méfiance envers les structures lourdes d’Hollywood. Dès les années 1970, avec des films comme Bone, Black Caesar ou It’s Alive, il s’impose comme un cinéaste indépendant capable de tourner rapidement, avec des budgets réduits, tout en conservant un contrôle créatif quasi total. Cette économie de moyens n’est pas un handicap mais une méthode : chez Cohen, l’idée prime toujours sur la sophistication technique.

L’idée centrale de The Stuff naît d’une observation ironique de l’Amérique du début des années 1980. L’ère Reagan consacre le triomphe du libéralisme économique, de la publicité omniprésente et de l’industrie agroalimentaire. Les supermarchés regorgent de produits transformés, vendus comme des solutions miracles, tandis que le discours dominant valorise la consommation comme signe de réussite et de modernité. Cohen choisit de condenser cette réalité dans un concept volontairement absurde : une substance gratuite à produire, délicieuse au goût et immédiatement adoptée par le marché. Le danger ne vient pas d’une force extérieure identifiable, mais d’un produit désiré, intégré au quotidien. La fabrication du film reflète cette logique critique. Avec un budget limité, Cohen mise sur l’inventivité plutôt que sur le réalisme. Les effets spéciaux sont simples, parfois presque grotesques : le “Stuff” apparaît comme une matière blanche visqueuse, envahissant les corps et les espaces. Loin d’être un défaut, cette esthétique participe au discours du film. En refusant l’illusion spectaculaire, The Stuff rappelle qu’il s’agit d’une fable, d’une exagération consciente destinée à révéler les mécanismes du réel.

Le choix du protagoniste renforce cette ambiguïté. Interprété par Michael Moriarty, l’ancien agent du FBI devenu enquêteur industriel n’est ni un héros classique ni un militant idéaliste. Cynique, opportuniste, il navigue entre vérité et compromission. Cette figure incarne la vision désenchantée de Cohen : dans un système dominé par les intérêts économiques, même la contestation peut devenir une marchandise. Le film évite ainsi toute morale simpliste, préférant exposer les contradictions d’un monde où tout peut être récupéré. À sa sortie, The Stuff déroute le public et la critique. Trop étrange pour le grand public, trop drôle pour les amateurs d’horreur pure, il connaît une diffusion limitée en salles. C’est par la vidéo et les circuits alternatifs qu’il trouve progressivement son audience. Cette redécouverte contribue à forger son statut de film culte, apprécié pour son audace, son humour noir et sa liberté de ton.

L’héritage de The Stuff se mesure aujourd’hui à la pertinence intacte de sa métaphore. À l’ère des réseaux sociaux, du marketing ciblé et de l’économie de l’attention, l’idée d’un produit qui colonise les esprits par le plaisir et l’habitude résonne avec une force renouvelée. Le film est souvent relu comme une anticipation ironique des logiques d’addiction contemporaines, qu’elles soient alimentaires, médiatiques ou numériques. Sur le plan cinématographique, The Stuff a contribué à légitimer une forme de cinéma de genre satirique et politique. En mêlant horreur, comédie et critique sociale, Larry Cohen a ouvert une voie que l’on retrouve aujourd’hui chez de nombreux cinéastes indépendants. Son film rappelle qu’il est possible, avec peu de moyens mais une idée forte, de produire une œuvre durablement marquante.

En définitive, The Stuff est le fruit d’une genèse marquée par la débrouille, la colère et l’ironie. Conçu comme une réponse directe à son époque, il a su traverser les décennies grâce à la clarté de sa métaphore et à la sincérité de son regard. Son héritage ne tient pas seulement à son statut de film culte, mais à sa capacité toujours actuelle à interroger notre rapport à la consommation et aux images que nous absorbons, souvent sans recul.


Jess Slash'Her