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[ENTRETIEN] : Entretien avec Jean-Paul Salomé (L'Affaire Bojarski)

Copyright 2025 Guy Ferrandis - Le Bureau Films - Les Compagnons du Cinema


Deux ans après l’avoir rencontré pour La syndicaliste, nous retrouvons Jean-Paul Salomé afin de discuter de son nouveau long-métrage, L’affaire Bojarski.


Ce que je trouvais intéressant, c’était de faire le portrait de ce personnage en creux dans cette histoire romanesque en le traitant sous une forme de thriller, de polar, mais de rester quand même proche d’une vérité psychologique. - Jean-Paul Salomé


 

D’où est venue l’idée de parler de Jan Bojarski ?

Un producteur, Jean-Baptiste Dupont, est venu me voir pour parler de cette histoire. Il avait un projet qu’il avait commencé à faire écrire avec un petit texte que j’ai lu et auquel je n’ai pas accroché au vu de l’angle. Par contre, le personnage m’a interpellé, ce qui m’a donné envie de plonger dans les archives, et il m’a passionné. Il y avait un parcours incroyable et extrêmement romanesque à aborder dans la vie de Bojarski et, à partir de là, j’ai dit que j’étais intéressé mais avec l’envie de réécrire de zéro. C’est comme ça que je me suis intéressé à ce personnage dont je n’avais jamais entendu parler.

Même chose ici ! Vous avez dit « romanesque » et c’est le premier mot qui m’est venu à la sortie de la séance. Peut-être pourriez-vous revenir sur le travail de constitution derrière le film.

Ce qu’il s’est passé, c’est que la vraie vie de cet homme est déjà bien romanesque et pleine de choses intéressantes. En ayant accès à une documentation qu’a regroupée principalement Jacques Briaud, qui était un journaliste suisse fasciné par Bojarski et qui a collecté énormément de témoignages, auxquels j’ai eu accès, et en voyant toute la matière, j’ai ingurgité tout ça et ça m’a permis avec Bastien Daret, le coscénariste, de digérer cette matière et en même temps de recréer ma propre vision du personnage et de l’histoire. On n’était pas en même temps obligés de se tenir à une réalité historique mais, même si beaucoup de choses sont plutôt vraies, on n’avait pas de quoi détailler la vie de cet homme mois par mois, année par année. À partir de là, avec des étapes un peu connues et obligées, il y avait des zones d’ombres qui, en tant que cinéaste, m’intéressaient d’inventer, de développer et de creuser pour faire un tout sur le portrait d’un homme. Ce que je trouvais intéressant, c’était de faire le portrait de ce personnage en creux dans cette histoire romanesque en le traitant sous une forme de thriller, de polar, mais de rester quand même proche d’une vérité psychologique.

J’y ai vu des résonnances avec votre film précédent, La syndicaliste, dans la façon de traiter de violences d’état toujours présentes mais sous des contours différents.

Vous avez raison : dans les deux cas, c’est la société, ou du moins une partie de celle-ci, qui se montre extrêmement violente. Dans La syndicaliste, c’est un milieu plus politico industriel là où c’est plus sournois ici avec la France d’après-guerre. On parle d’un ingénieur brillant qui n’est pas reconnu dans cette France et est traité comme un immigré qui ne peut faire que de sales boulots, ce qui le pousse à prendre sa revanche sur ça. Oui, ce sont des personnages qui sont malmenés par la société, qui se rebellent ou ont du moins envie de montrer qu’ils n’ont pas mérité ça et qu’il y a une vraie forme d’injustice. C’est la même lutte contre l’injustice en effet.


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Est-ce qu’il y a aussi une manière pour vous de se rapprocher de ce personnage qui tente de conserver sa part artistique, rendre ses billets « plus beaux que les vrais » ?

C’est une réalité. Quand on voit les gens de la Banque de France d’aujourd’hui, même s’il était l’ennemi numéro un à l’époque, tout le monde s’accorde désormais pour dire que ses billets étaient plus beaux que les originaux. Quand on s’est rapprochés de la Banque de France pour la préparation du film, on a pu découvrir un coffre-fort énorme entièrement dédié à Bojarski avec des photos, des dessins, les plans de ses machines et des liasses de ses billets. Quand vous voyez la finesse de son papier et de son grain, force est de constater qu’aujourd’hui, ils sont totalement admiratifs pour ce travail qui aurait nécessité actuellement l’agrégation d’une dizaine de personnes, et tous des génies dans ce domaine là où lui a été un génie dans ces différents aspects.

En parlant de son travail seul, il y a une grande solitude dans le film, que ce soit familiale ou professionnelle, au point de se rapprocher d’une certaine manière de ce policier qui le poursuit…

Vous avez raison, je dirais que c’est le côté « Simenon » du personnage. J’aimais beaucoup l’idée d’un homme seul avec sa valise qui sillonne la France à travers des petits hôtels de commerce dans les années 50 pour écouler son argent qu’il a lui-même fait. Il traversait le pays dans tous les sens avant de revenir chez lui imprimer ses billets. C’était finalement un personnage extrêmement solitaire bien qu’il soit père de famille. C’est quelque chose qui me touchait et que je trouvais émouvant car ça se rapproche en même temps de ce qu’est la vie d’un artiste. Ce sont des métiers formidables mais dans lesquels il y a de grands moments de solitude et que la création vient de ces instants. J’avais envie de montrer cela, la solitude de ces hommes devant ces billets à graver et devoir tout recommencer car la Banque de France décide de changer de billet tout d’un coup. C’est assez proche d’un cinéaste qui recommence un film après un autre. On a toujours l’impression, avant de tourner un film, qu’on repart à zéro. Je comprenais cet état et je voulais le montrer de manière cinématographique.

Quelles ont été les conversations avec Reda Kateb concernant le développement du personnage ?

Je ne sais pas si on a eu des conversations. Ce qui a été agréable, pour lui comme pour moi, c’est qu’on a écrit ce personnage pour lui. Dès le début, on savait que c’était Reda Kateb. Je l’ai croisé plusieurs fois, je savais qu’il aimait mon travail et que le sentiment était réciproque, avant de se retrouver lors de la représentation d’une pièce de théâtre dans laquelle jouait Isabelle Huppert. Après la pièce, on est allé dîner ensemble et en le regardant, je me suis dit qu’il était Bojarski : la gueule, ce qu’il pouvait amener au personnage, sa sensibilité, son talent d’acteur, … Et donc on s’est vus peu de temps après, je lui ai raconté cette histoire que je n’avais pas encore écrite et il m’a dit tout de suite qu’une fois le film écrit, on ferait le film ensemble. C’était un cadeau formidable.


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Était-ce le même processus avec Bastien Bouillon dans le rôle de Mattei ?

Pas du tout. Aucun autre comédien n’était là dès le départ, ils sont arrivés de façon plus classique. Reda était dans les chromosomes du film, dès l’embryon. Le film a eu une vie compliquée, ne s’est pas monté tout de suite, a eu du mal à se mettre en production, avec des difficultés pour réunir le budget. Quand on a su que ça se faisait et que Reda était libre pour tourner, j’ai fait le casting autour de lui avec Bastien Bouillon et Sara Gireaudeau mais ils sont arrivés dans un processus plus classique. Ça a été aussi génial car ça permettait d’avoir les idées plus claires, savoir quels comédiens on voulait, pouvoir affiner les personnages dans les différentes écritures, … Ça a permis tout de suite d’aller au plus juste des comédiens pour incarner ces prestations-là.

Il y a quelque chose dans la musique de Mathieu Lamboley qui confronte le côté très cyclique, mécanique et en même temps une envie de liberté du personnage…

C’est juste. J’ai eu d’abord l’envie de changer d’univers musical avec un compositeur avec lequel je n’avais jamais travaillé. Il fait partie de la jeune génération des compositeurs de musique en France. On s’est rencontrés alors que j’allais commencer le tournage et comme je ne le connaissais pas, je lui ai demandé qu’il me propose des thèmes à la lecture du scénario, sans attendre les images. Il m’a envoyé deux, trois thèmes dont un qui a accroché tout de suite mon oreille. À partir de là, on a discuté pendant que je tournais, on s’envoyait des textos et je lui ai dit que je sentais qu’il serait bien d’avoir quelque chose de mécanique dans la musique, qui rappelle la confection des billets. À partir de là, il est allé enregistrer les vraies presses qui permettent d’imprimer les billets. Il a réussi à les intégrer dans les mélodies et ça s’entend, ça se sent. Après, toute la musique n’était pas comme ça mais c’était une source d’inspiration. De fait, au milieu d’instruments classiques, il y a ce cliquetis de presses mécaniques.

 

Propos recueillis par Liam Debruel

Merci à Valérie Depreeuw d’O’Brother Distribution ainsi qu’à l’équipe du FIFF pour cet entretien.