Blue Velvet

[TOUCHE PAS À MES 80ϟs] : #124. Blue Velvet

Copyright Capricci Films

Nous sommes tous un peu nostalgique de ce que l'on considère, parfois à raison, comme l'une des plus plaisantes époques de l'industrie cinématographique : le cinéma béni des 80's, avec ses petits bijoux, ses séries B burnées et ses savoureux (si...) nanars.
Une époque de tous les possibles où les héros étaient des humains qui ne se balladaient pas tous en collants, qui ne réalisaient pas leurs prouesses à coups d'effets spéciaux et de fonds verts, une époque où les petits studios (Cannon ❤) venaient jouer dans la même cour que les grosses majors légendaires, où les enfants et l'imaginaire avaient leurs mots à dire,...
Bref, les 80's c'était bien, voilà pourquoi on se fait le petit plaisir de créer une section où l'on ne parle QUE de ça et ce, sans la moindre modération.
Alors attachez bien vos ceintures, mettez votre overboard dans le coffre, votre fouet d'Indiana Jones et la carte au trésor de Willy Le Borgne sur le siège arrière : on se replonge illico dans les années 80 !



#124. Blue Velvet de David Lynch (1986)

Ce qu'il y a de fantastique et grisant dans le cinéma faussement non-sensique de David Lynch, c'est qu'il nécessite obligatoirement une dévotion totale de son auditoire, une acceptation sans la moindre réserve, de se laisser emmener tendrement au plus profond des limbes des ténèbres et de la confusion, avec la (quasi) certitude d'assister à un bad trip défilant - presque - toute analyse rationnelle.
Un gros ride sensorielle, plein de bruit, de chair et de fureur.
Emboîter le pas du papa de Mulholland Drive, constitue toujours une expérience rare, somnambulique et envoûtante, littéralement à flanc de ravin... mais encore faut-il l'accepter et, surtout, le vouloir.

Copyright Capricci Films

Obsédant, interrogeant continuellement les frontières entre la réalité et l'imaginaire, la vérité et le mensonge, Blue Velvet est une oeuvre hypnotique et protéiforme, sondant le coeur sombre de l'Amérique des petits patelins paumés, jonchés d'oubliés de l'American Dream; sorte de terrain d'expérimentation parfait pour ce que sera quelques temps après, son chef-d'oeuvre ultime : Twin Peaks.
Fable symbolique sur l'assouvissement des fantasmes (inavoués et conscients) d'un jeune homme trop curieux, une Alice au masculin ayant sans trop s'en rendre compte, accepté de suivre le lapin blanc au fond du terrier, la péloche est une plongée labyrinthique au coeur d'un monde parallèle à la lisière du notre.
Cette face sombre, crasse et loufoque qui se cache derrière tous les interdits, qui se niche derrière les façades de banlieues proprettes qu'en apparence; ou la violence physique et sexuelle, cette chair meurtrie et écarlate à aimer et haïr de manière passionnée, est filmée avec juste ce qu'il faut de détachement pour enivrer.
Car chez Lynch comme chez David Cronenberg, la chair est aussi bouillante et périssable que l'âme, et le mal est partout, et surtout au plus près de nous.
Alter-ego épuré et candide de Lynch, Jeffrey Baumont (MachLachlan, dont la relation fusionnelle avec le cinéaste est la seule bonne nouvelle extraite du four Dune) voit son existence bouleversé sur le simple fruit du hasard, une oreille humaine coupée, trouvée alors qu'il prenait un raccourci pour rendre visite à son père hospitalisé.

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Un véritable MacGuffin macabre qui le verra se perdre dans une relation sexuelo-sadomasochiste avec la sculpturale Dorothy, et une confrontation potentiellement mortelle avec son amant psychotique et déviant, Frank...
Polar noir furieusement ancré dans les 50's (mais avec une ambivalence so 80's qui intensifie d'autant plus son étrangeté et sa singularité), digne d'un roi Hitchcock qui aurait laissé sa caméra embrasser toutes ses pulsions primaires de personnages extrêmes (Jeffrey n'est qu'un L.B. Jeffries curieux et voyeurisme, qui se mue en John Ferguson, dès qu'il devient sexuellement obsédé par Dorothy Valens), pour mieux capter l'ambivalence de l'âme humaine (la réplique " I can't figure out if you're a detective or a pervert " de Sandy, décrit à la perfection le questionnement souligné par Hitch dans les meilleures heures de son cinéma), le tout sublimé par un score luxuriant Bernard Herrmann-esque d'Angelo Badalamenti (perceptible dès le morceau d'ouverture, sollicitation sensorielle pour succomber à la folie, tout comme le titre Blue Velvet de Bobby Vinton); Blue Velvet, ode instable et fétichiste au voyeurisme pluriel, que ce soit celui de ses personnages ou du spectateur lui-même (un regard méta/cinématographique passionnant, ou la caméra se substitue aux yeux de son auditoire), perverti le familier pour mieux le rendre effrayant, mais surtout incroyablement réel.

Copyright Capricci Films

Opposant la chasteté et la pureté à la déviance et à la désinhibition de la frustration (sexuelle et psychologique), le désir des corps à l'ambivalence de l'esprit, formidablement mis en scène et incarné (de la femme fatale déchirante campée avec délicatesse par la merveilleuse Isabella Rossellini, à la partition terrifiante et brutale de feu Dennis Hopper, de loin la création la plus mémorable du cinéaste); Blue Velvet, en apparence classique mais d'une richesse et d'une maîtrise digne d'une horlogerie suisse, est une oeuvre habitée et subversive dont le pouvoir de fascination n'est jamais éreinté par les visions multiples - tout comme le pouvoir électrisant de ses numéros musicaux.
Et encore plus aujourd'hui, grâce à une restauration aux petits oignons signée Capricci Films, qui donne un petit gout de bonheur nostalgique, à notre retour dans les salles obscures ces derniers jours.


Jonathan Chevrier

John Chevrier

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