Anaïs

[CRITIQUE] : Cyrille, agriculteur, 30 ans, 20 vaches, du lait, du beurre, des dettes


Réalisateur : Rodolphe Marconi
Acteurs : -
Distributeur : ARP Selection
Budget : -
Genre : Documentaire.
Nationalité : Français.
Durée : 1h25min.


Synopsis :
"On voit régulièrement à la télévision ou dans les journaux que les agriculteurs laitiers vont mal, qu’ils sont les premiers concernés par le suicide. On le voit, on le sait et puis c’est comme ça. Ça ne nous empêche pas de dormir. Seulement voilà : le jour où j’ai rencontré Cyrille, j’ai eu du mal à m’en remettre. C’est devenu mon obsession."




Critique :


En France un agriculteur se tue chaque jour*. Dans ce secteur, le risque de se suicider est plus élevé de 12,6%**. Les éleveurs (bovins) et les producteurs laitiers sont particulièrement concernés. Rodolphe Marconi a suivi l'un deux : Cyrille, 30 ans, 20 vaches, du lait, du beurre, des dettes. Son documentaire illustre ces chiffres effarants.




Vous pensez peut-être avoir tout vu du secteur agricole avec Bovines, Petit Paysan ou encore plus récemment Au nom de la terre. Il n'en est rien. Rodolphe Marconi s'invite ici pas seulement dans le quotidien mais dans l'intimité d'un éleveur de vaches laitières ; si l'on devait absolument affilier ce documentaire, alors sans doute faudrait-il évoquer Profils paysans et son sens aigu du portrait voire du réel : comme lui, jamais pastiche, frontal mais pudique et tellement sincère. Cyrille travaille lui aussi entre 18 et 20 heures par jour sept jours sur sept avec pour objectif celui de rembourser le prêt effectué pour construire un bâtiment aux normes et l'espoir, à terme, de pouvoir un jour se verser un salaire. Logé et nourri par son père, il tente de joindre les deux bouts en vendant son lait, ses veaux ou encore son beurre sur le marché ainsi qu'en s'improvisant serveur dans un petit restaurant du coin. Une pression financière loin d'être exceptionnelle – le rendement du lait est à la baisse et l'endettement des exploitations a lui été multiplié par 3 en trente ans*** – qui plonge Cyrille dans les affres du désespoir sous nos yeux impuissants ("Je suis tout seul à bosser comme un con").


Au-delà de la situation financière de Cyrille, le film transcende le métier d'agriculteur pour aborder la sexualité, l'isolement (sentimental, amical mais aussi familial) ou encore le deuil et ce avec une grande délicatesse. Les scènes où Cyrille évoque sa mère à demi-mot mais empli d'émotions ou celles où il se prépare pour aller se coucher, filmées en catimini, apportent un nouvel éclairage au documentaire en faisant de la relation de confiance qui se tisse entre Marconi et Cyrille un sujet à part entière. Cette affinité, manifeste à l'écran, concourt d'ailleurs en grande partie à la réussite du film et donne notamment lieu à des séquences très fortes (les échanges avec l'association Solidarité Paysanne, la presque saisie de sa voiture). La sincérité qu'on y devine et la juste distance permettent en tout cas au réalisateur de ne rien dissimuler de ce quotidien de labeur et ferveur tout en évitant habilement tout pathos ou mélo. Un documentaire profondément empathique donc et très émouvant sur la crise du secteur agricole qui nous invite à ré-évaluer les effets de ce modèle économique sur la vie de ses principaux représentants à l'aune du libéralisme. 




Anaïs


(*Ces chiffres sont ceux de la Mutualité sociale pour l'année 2015.
** Ibid.
*** Ibid.)


Anaïs

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