Critiques

[CRITIQUE] : Scandale


Réalisateur : Jay Roach
Acteurs : Charlize Theron, Nicole Kidman, Margot Robbie, John Lithgow, Kate McKinnon, Mark Duplass, Allison Janney, Malcolm McDowell,...
Distributeur : Metropolitan FilmExport
Budget : -
Genre : Biopic, Drame
Nationalité : Américain
Durée : 1h54min

Synopsis :
Inspiré de faits réels, Scandale nous plonge dans les coulisses d’une chaîne de télévision aussi puissante que controversée. Des premières étincelles à l’explosion médiatique, découvrez comment des femmes journalistes ont réussi à briser la loi du silence pour dénoncer l’inacceptable.



Critique :



Si vous pensiez que Harvey Weinstein était le seul et unique pervers à un poste de pouvoir, vous avez tort. Si vous pensiez que c’est le premier à tomber après que ses victimes ont uni leur voix, vous avez encore une fois tort. En 2016, l’immense chaîne de télévision américaine Fox News est ébranlée par des accusations de harcèlement sexuel dans le cadre du travail, par Gretchen Carlson tout d’abord, puis par de nombreuses femmes de la chaîne, dont la célèbre Megyn Kelly, dirigé vers le gé(r)ant de Fox News, Roger Ailes. Un Scandale que met en scène Jay Roach, même si nous préférons son titre original, Bombshell, qui exprime la surprise, la stupéfaction. Car c’est de choc dont il est question, plus que de “scandale”, où pour la première fois, un homme aux pleins pouvoirs tombait face à des femmes qui prenaient la parole, pour raconter leur expérience. Un choc, car un système jamais encore questionner (en tout cas, pas à cette échelle) tombait raide, où les femmes sont perçues comme un corps, objectifier, un système qui leur donnait une parcelle de pouvoir, à un prix exorbitant. Un choc, car on exprimait enfin à voix haute des comportements malsains et dangereux pour les femmes au travail. Et croyez-le ou non, mais il existe encore de nombreux Weinstein ou Ailes.



Une minie-série, The Loudest Voice, a déjà raconté cette histoire cette année, avec Russel Crowe et Naomi Watts, jouant respectivement Ailes et Gretchen Carlson. Si la série était centré sur lui, Scandale lui est centré sur les femmes. Un trio de journalistes et présentatrices, toutes différentes. Gretchen Carlson, qui est la première à porter plainte, campée par Nicole Kidman, Megyn Kelly, présentatrice super-star de la Fox (Charlize Theron) et un personnage fictif, Kayla (Margot Robbie). Il est toujours difficile de trouver la bonne approche, quand on se penche sur un fait réel, avec des personnes célèbres et identifiables. Comment les montrer ? Mettre une prothèse aux acteurs pour les faire ressembler trait pour trait, ou faire fi de l’apparence ? Ici, Jay Roach décide d’y aller à fond dans la ressemblance. Charlize Theron se retrouve donc avec une prothèse de nez. Ne vous fiez pas aux affiches officielles françaises, qui ne rendent aucunement justice au superbe boulot de l’équipe maquillage. Les ressemblances sont bluffantes, et le spectateur finit facilement à ne plus voir les actrices, mais les personnages qu’elles incarnent. Elles sont donc prêtes à affronter l’intouchable Roger Ailes, dans un film frontal, fait pour réveiller les consciences les plus endormies.



Le parti pris de mise en scène du cinéaste est : du rythme. Dès le début, Scandale veut nous montrer les rouages de la télévision, et c’est Megyn Kelly qui s’en charge. Brisant le quatrième mur, Charlize Theron fait une mise en abîme : elle joue une présentatrice TV, qui devient présentatrice du film en lui-même. Un montage énergique, quelques blagues qui fusent, un jargon de télévision expliqué à nous, pauvres spectateurs découvrant un nouveau monde, avec ses propres codes et enjeux, comment ne pas penser au style de Adam McKay ? Il est vrai que le scénariste de The Big Short, le casse du siècle, Charles Randolph est de la partie ici. Le spectateur découvre l’envers du décor, les petits secrets d’un monde impitoyable, entre ombre et lumière. Mais contrairement au réalisateur de Vice, Jay Roach a l’intelligence d’entrer dans le vif du sujet assez vite, laissant de côté le sarcasme (qui ne vient que par petite touche), il n’est pas question de rire ici. C’est pourquoi le choix de mettre les femmes en avant est primordiale : nous voyons ce qui se passe de leur point de vue. Et ce qui se passe est tout sauf hilarant. Le film fait l’effet d’un étau, d’un bulldozer, se lançant à fond dans une bataille de pouvoir. Il est dommage d’ailleurs que Scandale soit aussi énergique, perdant un peu d’efficacité par moment, car le côté fun prend le dessus.



C’est le problème de briser le quatrième mur, vu surtout comme une blague. Le réalisateur a quand même l’idée de ne pas le briser pendant une partie du film, pendant des scènes dures, où les femmes ne peuvent même pas venir vers nous les spectateurs pour venir les aider. Une bonne idée, mettant en scène cette impression que chaque femme peut vivre dans les situations de harcèlement : qu’elles sont seules au monde. La peur les empêche de parler et tout est si bien ficelé que Ailes est capable de donner un peu de pouvoir à certaines d’entre elles pour les avoir de son côté. Comment témoigner sur une personne qui nous a donné une opportunité en or ? Paradoxalement, c’est grâce à ces femmes de pouvoir que les langues se délient. Personne ne croit Gretchen Carlson, mise sur le banc de touche. Personne n’est prête à la croire, parce qu’elle n’a plus de pouvoir justement. Elle n’a plus rien à perdre et la société bannie ces femmes. Elles paraissent trop “hystérique” de vouloir une justice, elles en veulent trop, cela cache forcément quelque chose. Elles ne veulent que la gloire et l’argent finalement. Parce que c’est facile, il paraît, de porter plainte. Alors que les femmes comme Megyn Kelly ou Kayla, dans le film, ont beaucoup à perdre. Une réputation, un emploi, une opportunité, nous avons plus tendance à les croire. Pourquoi elles se mettraient elles-mêmes une balle dans le pied ? Comme on le voit dans le film, et comme on l’a vu dans la réalité, pour faire tomber un système aussi huilé et aussi dangereux, il faut deux choses : le nombre et la célébrité.



On peut reprocher à Scandale son manque de recul. Parce que les personnages nous parlent directement, parce que le film se termine tout de suite après la chute de Roger Ailes, comme si tout était plié, tout rentrait dans l’ordre. On le sait, tout ceci est beaucoup plus compliqué. Cependant, le film a la grande qualité de ne pas faire du patron de Fox News, un monstre. Un être surnaturel, un bug dans la matrice. Non, il est juste un homme, habité par son travail, un homme aimé de sa femme, un homme qui peut avoir de bons côtés, mais un homme qui a profité le plus possible ce que lui permettait son statut, son pouvoir. Un homme symptomatique d’un mal profond, que nous pouvons retrouver partout. Pour le besoin de la fiction, le film ajoute des personnages, qui font le lien entre Megyn Kelly, Gretchen Carlson et Fox News. On a donc presque une armée de journalistes, dont Margot Robbie, une jeune journaliste ambitieuse, et Kate McKinnon. Si le talent de la première n’est plus un secret pour personne, la deuxième, plus habituée à un registre comique, s’en sort extrêmement bien. Son personnage nous montre la dure réalité d’être une femme, lesbienne, dans un monde aussi politique et aussi masculin. Le film a aussi l’intelligence de ne pas faire passer les femmes pour des blanches colombes. Si Megyn Kelly en voir de toutes les couleurs à cause de Donald Trump, le film ne laisse pas sous silence ses idées polémiques (notamment sur la couleur de peau du père Noël), tout comme Kayla, élevée par des parents conservateurs et riches.



Est-ce comme cela que l’on met fin au patriarcat et aux inégalités ? Rien n’est moins sûr. Roger Ailes part de Fox News avec un chèque, une somme astronomique. Les autres journalistes et cadres, qui ont profité du système ne sont pas inquiétés. Et Fox News restera tel quel, même sans Ailes, comme le montre symboliquement le personnage de Kate McKinnon, qui rangera discrètement son cadre photo, la montrant avec une amie. Un homme est tombé, mais le patriarcat lui, reste. Scandale est donc un cri de guerre. Laissant la subtilité au placard, Jay Roach décide d’y aller franco. Peut-être parfois trop énergique, trop “fun”, le film ne laissera pas de marbre. Tant mieux, il n’est pas fait pour cela.


Laura Enjolvy



Curieux objet cinématographique, ce Scandale de Jay Roach. Sa thématique, inspirée de l’histoire vraie de deux animatrices stars de Fox News, est très porteuse et résonne particulièrement dans l’ère actuelle, où de nouvelles accusations éclaboussent tous les milieux professionnels, les uns après les autres. Porté par d’immenses actrices, Nicole Kidman, Margot Robbie et Charlize Theron (également à la production), aussi talentueuses qu’engagées pour la cause féministe, ce film avait tout pour bousculer les dernières réticences misogynes sur l’oppression systémique que peuvent subir les femmes dans leur milieu professionnel.
L’univers de cette grande chaîne nationale américaine très conservatrice qu’est Fox est immersif, avec son agitation, ses pontes occupant des étages entiers, cette hiérarchisation systématique et omniprésente. Le besoin de tout voir, tout savoir est bien retranscrit, ainsi que la fragilité des postes des animatrices, constamment challengées, grimées et habillées comme des poupées jusqu’à ce qu’une nouvelle plus jeune et plus jolie leur soit préférée. Le travail phénoménal de la costumière Colleen Atwood (lauréate de 4 Oscars des Meilleurs Costumes) pour recréer les tenues, presque les uniformes, des journalistes de Fox News est remarquable.



Le parti-pris de la reconstitution ultra-fidèle - jusqu’à la transformation physique des acteurs et actrices - aurait pu être intéressant s’il avait servi également à montrer l’autre versant de la réalité, plus nue, plus authentique. Car si les personnages dans le film, notamment Gretchen Carlson incarnée par Nicole Kidman, dénoncent l’objectification qu’elles subissent au sein de la rédaction, la caméra va rarement au-delà des apparences pour montrer les personnages dans leur vulnérabilité, sans maquillage ou tailleur haute couture. L’attachement aux personnages est difficile, car ils restent trop en surface - on compatit avec ce que ces femmes vivent, mais sans adhérer plus que ça à leur personnalité.
C’est sans doute dû, malheureusement, au fait que Scandale souffre d’une réalisation ratée et sans fil conducteur. Les scènes se succèdent avec un montage approximatif et des plans de caméra qui oscillent entre le documentaire et la télé-réalité. Certaines scènes sont bien sûr plus marquantes que d’autres : le terrible harcèlement sexuel que vit Margot Robbie dans le bureau de Robert Ailes, dont le personnage ignoble est très bien interprété par John Lithgow, ne laisse absolument pas indifférent, et son écriture est la quintessence de la perversion indirecte et de l’emprise qu’ont ces hommes de pouvoir sur leurs employées. En-dehors de cela, difficile de retirer quelque chose parmi les dizaines de guest stars présentes au casting, qui se succèdent pour un salut réglementaire et sans grandes conséquences sur l’intrigue. 



Et c’est terriblement dommage. Car cette histoire vraie, glaçante et tristement banale est très intéressante, voire indispensable pour ce qu’elle représente, un premier pavé dans l’océan patriarcal de notre société. Les témoignages des victimes sont terrifiants, et la protection dont jouissent les agresseurs hauts placés comme Robert Ailes est une réalité qu’il faut voir et comprendre, pour pouvoir être combattue. À travers cet odieux personnage, si sympathique aux yeux de ses pairs, si oppressif pour ses employées (qu’il est pourtant intimement convaincu de soutenir, un comble !), c’est tout un système qui se révèle, un personnage type qui existe en des milliers d’exemplaires, partout dans le monde. Les journalistes de Fox News ont d’ailleurs tant intégrées ce rapport de force malsain et déséquilibré qu’elles n’ont pour la plupart pas conscience, comme c’est montré avec justesse dans le film, de la pression qu’elles subissent pour montrer leurs jambes, être parfaitement maquillées, coiffées… Et quand le personnage de Nicole Kidman tente d’abord de dénoncer le comportement de cet homme, citations à l’appui, il est terrifiant de voir la solitude dans laquelle elle se retrouve alors, démunie de tout soutien, y compris de celui des autres victimes qui préfèrent se taire que perdre leur poste - ou pire, ruiner leur carrière. Car il s’agit bien de cela : les hommes comme Roger Ailes ont un plein pouvoir sur leur milieu, comme des marionnettistes qui peuvent décider du sort des autres et détruire toute personne refusant de leur obéir. Comme cela a dû étre le cas à Hollywood avec Weinstein, à Pixar avec Lasseter, et dans bien d’autres milieux comme on le découvre petit à petit, scandale après scandale.



Dans l’ensemble, Scandale se laisse tout de même regarder et ses enjeux apparaissent avec fluidité. Reste qu’il avait les moyens de frapper plus fort, et c’est dommage qu’il ne l’ait pas fait. Si Charlize Theron - ou une grande réalisatrice - avait été à la tête du projet, peut-être...


Victoire


Laura Enjolvy

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