An Elephant Sitting Still

[CRITIQUE] : An Elephant Sitting Still

 

Réalisateur : Hu Bo
Acteurs : Yuchang Peng, Yu Zhang, Uvin Wang,...
Distributeur : Les Bookmakers/Capricci Films
Budget : -
Genre : Drame.
Nationalité : Chinois.
Durée : 3h50min

Synopsis :
Au nord de la Chine, une vaste ville post-industrielle et pourtant vide, plongée dans un brouillard perpétuel qui semble piéger ses habitants. Un matin, une simple altercation entre deux adolescents dans un lycée dégénère et va souder les destins de quatre individus brisés par l’égoïsme familial et la violence sociale. Une obsession commune les unit : fuir vers la ville de Manzhouli. On raconte que, là-bas, un éléphant de cirque reste assis toute la journée, immobile…



Critique :


"Ma seule Etoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie."


Dans ces vers d'El Desdichado, Gérard de Nerval évoque le passage aux Enfers d'Orphée pour ramener Eurydice dans le monde des vivants. Dans An Elephant Sitting Still, Hu Bo descend lui aussi aux Enfers pour ramener ses personnages – avatars ? – à la vie et nous livrer par la même occasion un surprenant poème post-apocalyptique.



A commencer par la structure : 3h50 découpées par des césures musicales – un riff désenchanté, parfaitement assorti à la tonalité du film – qui pourraient presque constituer les paliers d'un cauchemar et entre lesquelles s'articulent des strophes de vie. Quatre destinées mises en scène dans un rondeau cinématographique d'une noirceur inouïe – la colorimétrie explore d'ailleurs toutes les nuances possibles de gris – et qui semblent rimer entre elles par plans séquences. Pas exempt de longueurs, Hu Bo y suit toutefois habilement l'errance de ses personnages : de face, pour capturer leur désarroi, de dos, pour saisir la pesanteur du monde sur leurs épaules et jusqu'à leur démarche, désabusée, proche du zombie. Le mal qui les ronge est diffus, jamais spécifiquement nommé ; leur souffrance est également toujours représentée hors-champ, comme si elle ne constituait pas le cœur de sujet et pour cause c'est la fatalité qui intéresse Hu Bo ("Le monde est un terrain vague" fait-il d'ailleurs symboliquement dire dans son film).



Un sonnet-fleuve de morts-vivants donc, englués dans le pessimisme – voire le nihilisme – et dont le seul espoir réside dans une quête étrange qui prête d'ailleurs son nom au film : à Manzhouli, un éléphant resterait assis toute la journée, impassible au monde. L'animal incarne sans doute ici l'état de délivrance recherché par les protagonistes. Adapté d'une nouvelle éponyme – elle aussi écrite par Hu Bo – An Elephant Sitting Still brosse en filigrane une fresque sociale et humaine éminemment sombre de la Chine post-industrielle qui rappelle l’œuvre de Dostoïevski – (spoilers) avec au sommet une scène de suicide sidérante. A travers les silences, les flottements et les râles, Hu Bo épingle les travers de nos sociétés, mues par l'indifférence, l'égoïsme, l'ingratitude et dénuée de toute empathie. Il poursuit "jusqu’au bout la funèbre spirale de ses détours maudits" que figurait déjà avant lui un autre artiste tourmenté (Théophile Gautier) et qui atteint ici son apogée dans une scène finale d'une splendeur rarement égalée. Un testament choral d'une profonde et bouleversante tristesse dont la durée n'entame aucunement la portée existentielle et poétique.


Anaïs

Anaïs

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