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[SƎANCES FANTASTIQUES] : #136. Malasaña 32

Copyright Enrique Baró

Parce que les (géniales) sections #TouchePasAMes80s et #TouchePasNonPlusAMes90s, sont un peu trop restreintes pour laisser exploser notre amour du cinéma de genre, la Fucking Team se lance dans une nouvelle aventure : #SectionsFantastiques, ou l'on pourra autant traiter des chefs-d'œuvres de la Hammer que des pépites du cinéma bis transalpin, en passant par les slashers des 70s/80s et quelques hauts faits du thriller sous tension; mais surtout montrer un brin la richesse d'un cinéma fantastique aussi abondant qu'il est passionnant à décortiquer. Bref, veillez à ce que les lumières soient éteintes, qu'un monstre soit bien caché sous vos fauteuils/lits et laissez-vous embarquer par la lecture nos billets !



#136. Malasaña 32 d'Albert Pintó (2020)


Le cinéma d'horreur européen a une tendance heureuse à ancrer la peur dans l'Histoire, à faire du fantastique le révélateur d'une mémoire collective douloureuse, d'un passé qui refuse de se laisser enterrer. Malasaña 32, réalisé en 2020 par le cinéaste espagnol Albert Pintó, s'inscrit pleinement dans cette tradition tout en y apportant une voix singulière, une sensibilité visuelle affirmée et une maîtrise du suspense qui force l'admiration. Film d'épouvante ancré dans le Madrid des années soixante-dix, il est à la fois un récit de hantise classique et un portrait saisissant d'une époque, d'une ville et d'une société en pleine transformation.


L'histoire débute dans une Espagne encore engoncée dans les derniers soubresauts du franquisme. Une famille originaire d'un village rural décide de tout quitter pour tenter sa chance à Madrid, s'installant dans un appartement du quartier de Malasaña, au numéro 32 d'une rue dont le nom deviendra synonyme de cauchemar. Le père, ouvrier courageux, la mère aimante et inquiète, les enfants pleins d'espoir et les grands-parents déracinés : Pintó prend le soin de dessiner chaque membre de cette famille avec une attention et une tendresse qui tranchent avec les habitudes du genre. On les connaît, on les aime, on s'attache à eux avant même que la menace ne se manifeste, et c'est précisément ce lien affectif qui rend les séquences de terreur ultérieures aussi efficaces. La peur est toujours plus forte lorsqu'elle menace ce à quoi on tient.

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Car la menace, dans Malasaña 32, est bien réelle. Dès les premières nuits dans l'appartement, des phénomènes étranges commencent à se produire. Des bruits inexplicables, des portes qui s'ouvrent seules, des présences entrevues dans les miroirs ou au détour d'un couloir. Pintó déploie ces éléments avec patience et retenue, refusant la facilité des jump scares grossiers pour privilégier une montée en puissance progressive, organique, qui laisse l'imagination du spectateur faire une grande partie du travail. Cette économie des effets est l'une des grandes qualités du film : on est effrayé non pas par ce que l'on voit, mais par ce que l'on pressent, par ce qui se tient juste hors champ, dans l'espace invisible que la mise en scène délimite avec soin.

La direction artistique du film mérite une mention particulière. La reconstitution du Madrid de l’époque est d'une précision et d'une beauté mélancolique qui contribuent grandement à l'atmosphère de l'ensemble. Les décors, les costumes, la lumière chaude et légèrement vieillie de la photographie : tout participe à plonger le spectateur dans cette époque charnière où l'Espagne commençait tout juste à entrouvrir les yeux sur elle-même après des décennies d'obscurantisme. Et c'est là que réside l'une des dimensions les plus intéressantes du film : en choisissant de situer son récit en 1976, à l'aube de la Transition démocratique, Pintó fait de la maison hantée une métaphore transparente du pays tout entier, habité par les fantômes de son propre passé, incapable de se débarrasser des ombres que le régime franquiste a semées dans chaque foyer, chaque conscience, chaque pierre des vieilles demeures madrilènes.

L'interprétation est d'un niveau remarquable de bout en bout. Begoña Vargas, dans le rôle de la fille aînée, impose une présence forte et une crédibilité émotionnelle qui ancrent le récit dans le réel même lorsque le surnaturel prend toute la place. Les acteurs qui incarnent les parents transmettent avec justesse l'épuisement et l'inquiétude de gens ordinaires confrontés à quelque chose qui dépasse entièrement leur entendement, sans jamais verser dans la caricature ou le surjeu. Cette sobriété collective est précieuse et rare dans un genre qui tolère volontiers l'excès.

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Pintó démontre également une vraie science du cadre et du montage. Certaines séquences nocturnes, filmées avec une caméra lente et des éclairages expressionnistes, atteignent une intensité visuelle qui rappelle les grandes heures du cinéma gothique européen. Le son, travaillé avec un soin particulier, joue un rôle central dans la construction de la terreur : les craquements, les souffles, les murmures indistincts forment une partition acoustique qui tient le spectateur en état d'alerte permanente bien au-delà de ce que les images seules pourraient produire.

Malasaña 32 est un film qui honore le genre tout en le transcendant, un récit de fantômes qui parle de mémoire, d'exil intérieur et de la violence silencieuse que l'Histoire inflige aux plus humbles. Albert Pintó signe une œuvre ambitieuse, sensible et profondément efficace, qui confirme la belle santé du cinéma fantastique espagnol et s'impose comme l'un des films d'épouvante les plus accomplis de ces dernières années. Assez méconnu, il mérite toute notre attention.


Jess Slash'her