[CRITIQUE/RESSORTIE] : Rétrospective Akira Kurosawa en trois films
Rétrospective Akira Kurosawa, composée de trois films du cinéaste en versions restaurées 4K : Le Château de l'araignée (1957), La Forteresse cachée (1958) et Sanjuro (1962)
Distribution : Carlotta Films
Hey toi, oui toi là qui est nonchalamment allongé sur ta serviette le popotin dans le sable (si t'es chanceux) où alors mal assis dans des transports en communs définitivement trop communs (et encore plus sous le poids d'un été caniculaire où l'on ne rêve que de végéter sur un transat en Antarctique), tu es en passe d'apprendre une sacrée nouvelle dont tu n'avais même pas conscience : cet été, ce n'est pas l'été de Spider-Man (enfin si, un peu mais fais comme si ce n'était pas le cas, pour le bien de cette introduction beaucoup trop enthousiaste), d'Ulysse, de Woody et Buzz où même de Minions plus vraiment mignons, c'est bien l'été de Jacques Tati mais aussi d'Akira Kurosawa... enfin comme tous les deux ans, Carlotta Films s'échinant à toujours rendre nos séances estivales plus belles.
Passé la grosse salve de ressorties de 2024 (six films : Chien enragé, Entre ciel et terre, Vivre, Yôjinbô - restaurations 4K à la clé - Les Bas-Fonds et Les Salauds dorment en paix - restaurations 2K cette fois), bonjour une petite série plus modeste sur laquelle nous allons, évidemment et modestement, revenir en bons amoureux du cinéma de patrimoine que nous sommes - et des salles climatisées, aussi.
Le Château de l'araignée tout d'abord - restons dans la chronologie des dates de sorties -, symbole parfait de la « passion Shakespeare » du maître chinois (bien qu'il adapte, librement ici, son oeuvre, il s'éloigne toujours scrupuleusement du lyrisme de sa prose), qui s'attaque ici à Macbeth en s'appropriant sa narration pour mieux la transposer au coeur d'un Japon médiéval du XVIe siècle (en pleine époque Sengoku) dont il en fait thématiquement, historiquement, culturellement (dans une fusion minutieuse et excessivement épurée entre les traditions théâtrales traditionnelles européennes et les codes du théâtre Nō) et même visuellement, un écho lointain mais infiniment cohérent à l'Écosse médiévale du XIe siècle, renforçant d'autant plus le sentiment d'universalité et de désespoir qui se dégagent de la tragédie originale, mais aussi l'héritage sourd et irrationnel d'une folie/violence humaine qui n'a de cesse de se répéter dans le temps.
Son Macbeth, y est même toujours à la fois le héros cruellement ordinaire et le bourreau grotesque de son propre malheur : Washizu (immense Toshiro Mifune), un samouraï ambitieux qui, après avoir entendu une prophétie d'un esprit de la forêt (trois sorcières dans le matériau d'origine), est « poussé » par son épouse Asaji, à se lancer dans une série de meurtres culminant à l'assassinat de son seigneur Tsuzuki, pour s'emparer d'un pouvoir qui va lentement mais sûrement le consumer.
Plongée complexe et concise dans les entrailles infernales de la cupidité, de la superstition et de la paranoïa, que Kurosawa rend profondément anxiogène (physiquement, avec cette brume imposante qui ne semble jamais cessé et ce château qui a tout d'une prison de bois pour ses personnages, mais aussi avec un jeu fascinant avec la lumière et l'obscurité; narrativement en simplifiant au maximum son cadre et son histoire, tout en limitant les dialogues au strict nécessaire; techniquement à travers une mise en scène minimaliste et clinique sans effet superflus, excepté quelques envolées renversantes), en collant au plus près de l'aliénation croissante d'un homme voyant sa destinée totalement lui glisser entre ses mains ensanglantées (une décrépitude lancinante aux accents surnaturels gentiment exacerbés par un travail esthétique et sonore incroyable), sorte de damnation inéluctable pour avoir laisser s'exprimer ses instincts les plus sombres (comme forger sa vie au détour de la croyance, maladive, à une prophétie), Le Château de l'araignée se fait une œuvre à la fois austère et expressive, limpide et intimement hantée dans sa manière de jouer les funambules entre une réalité funeste et un fantastique envoûté et envoûtant.
Source essentielle pour George Lucas dans la conception de son Star Wars (voire, carrément, avec Les Sept Samouraïs, son film qui a le plus influencé la production cinématographique occidentale), le jidai-geki La Forteresse cachée, pas moins impressionnant formellement que Le Château de l'araignée (d'autant qu'il est le premier film du cinéaste tourné en format large TohoScope), est lui une merveille de cinéma d'aventure racé et divertissant qui tire de la simplicité conscentie de son pitch (deux paysans cupides et gentiment couards, au plus bas de l'échelle sociale, se retrouvent malgré eux impliqués dans une mission périlleuse : escorter une princesse - Yuki - et un général du clan Azuki - Rokurota Makabe -, qui se livre une guerre sans merci avec le clan Yamana, à travers le territoire ennemi, tout en protégeant un trésor royal), la substantifique moelle d'un véritable jeu de funambule entre un ludisme résolument étonnant chez le papa de Ran - un humour cocasse et complice épouse un sens du spectaculaire encore plus affirmé -, et une profondeur à la fois idéologique (humaniste) et thématique caractéristique de son cinema (le questionnement des notions d'honneur et de loyauté en tête).
Entre le jidai-geki et le road movie riche en bravades impressionnantes, le film d'aventure sauce actionner avec un doigt de western (toujours un petit clin d'œil au cinéma de John Ford) et de mélodrame, critique sans fondamentalement l'être (même si Kurozawa dépeint une représentation complexe des hiérarchies sociales, à travers le regard de ses quatre figures aux destinées diverses, dont les deux plus modestes dont la cupidité découle moins d'un mauvais fond que d'une envie de renverser leur ordre social... ce qu'ils n'arriveront pas) dans sa manière de faire cohabiter héroisme et grotesque dans un monde à la brutalité aveugle, La Forteresse cachée, profondément moderne dans sa forme (ses travellings renversants...) comme dans son fond (notamment à travers le personnage détonnant de Yuki, qui tranche avec les figures de princesses de l'époque), est un pur bonheur de cinéma qui se bonifie de séance en séance.
Troisième et dernier opus de cette rétrospective, qui peut presque se voir comme un complément parfait au précédent film, Sanjuro, bijou de chambara sorti au lendemain d'un Yôjinbô avec qui il partage plus d'une similitude, toujours dominé de la tête et des épaules par un Toshiro Mifune aussi énigmatique que charismatique as hell, éblouissant en anti-héros tangible et hypnotique, un samouraï rônin à l'humanité aussi déchirante que sa rage est sourde et sa brutalité sereine (elle n'est que le reflet sauvage des tourments qui l'assaillent, et qu'il tente de repousser au moindre coup d'épée, portant son don pour donner la mort comme une malédiction), qui décide de prendre sous son aile - non sans heurts - une bande de jeunes guerriers inexpérimentés, pour les aider à déjouer un complot contre le chambellan et à éradiquer la corruption locale.
Simple, efficace et sans le moindre bout de gras, à l'image même d'un cinéaste qui, délesté d'une narration trop complexe, fait preuve d'une maitrise technique absolument phénoménale (une mise en scène d'un dynamisme et d'une clarté rare, même dans ses excès de violence frénétiques, le tout renforcé par la photographie folle de Fukuzo Koizumi) pour mieux redessiner le mythe même, à travers le code d'honneur du samouraï, de l'anti-héros/loup solitaire que Leone redéfinissait lui-même à son image, du côté de l'occident avec une autre « gueule » de cinéma, l'immense Clint Eastwood.
Une sacrée séance pour une sacrée rétrospective, tout simplement.
Jonathan Chevrier










