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[CRITIQUE/RESSORTIE] : Antonia et ses filles


Réalisatrice : Marleen Gorris
Avec : Willeke Van Ammelrooy, Els Dottermans, Dora Van wder Groen, Veerle van Overloop, Elsie De Brauw,...
Distributeur : Tamasa Distribution
Budget : -
Genre : Comédie Dramatique.
Nationalité : Hollandais, Belge, Britannique.
Durée : 1h42min

Date de sortie : 16 avril 1997
Date de ressortie : 05 août 2026

Synopsis :
A la fin de la guerre, Antonia rentre avec sa fille au village où elle est née. Les deux femmes fonderont une grande famille élargie. Pendant quarante ans, tout arrive : amour, mort, travail, religion, sexe, haine et vengeance, mais aussi philosophie, courage et poésie...




De la réalisatrice néerlandaise Marleen Gorris, cinéaste féministe et engagée dont le militantisme (ses combats fémininistes comme son soutien à la cause LGBT) a nourrit une œuvre longtemps laissée de côté - voire conspuée -, quand bien même Antonia et ses filles a eu les honneurs d'un Oscar du Meilleur film étranger (ce qui a fait d'elle la première cinéaste récompensé de toute l'histoire de la cérémonie), l'auteur de ses mots ne connaissait rien où presque, pas même la vision du film précédemment cité et, on ne le répétera jamais assez, il n'y a décemment aucun mal à avouer ne pas connaître un/une cinéaste et sa filmographie : il n'y a rien de plus grisant que d'arpenter avec curiosité et enthousiasme, des filmographies qui nous sont totalement inconnues), rien de ce que l'on peut intimement considéré comme une pionnièreau regard cru, brutal et sans concession, à l'image même de la violence systémique infligée aux femmes d'hier comme d'aujourd'hui.

Une erreur corrigée en partie par la vision successive l'été dernier, via l'aide salvatrice d'ExtraLucid Films, de deux déflagrations pures et (très) dures, les puissants Le Silence autour de Christine M. (cri de rage aux fausses allures de thriller procédural, contre un système qui réduit continuellement la femme au silence et au carcan restrictif du rôle de mère/épouse, qui voit trois femmes commettre un geste sauvage et dénué d'empathie, une réponse criminelle mais symbolique au rejet, aux humiliations comme à la violence directe comme indirecte, d'un patriarcat à l'oppression systémique) et Miroirs brisés qui explore encore un peu plus le déséquilibre du rapport de force comme la fracture entre les sexes, avec une vision plus radicale au détour de deux calvaires déchirants appelés à ne se croiser que dans les derniers instants : les existences brisées, d'où le titre, victimes directes de la folie et de la perversité d'hommes qui ont tous les pouvoirs sur elles : une victime des sévices d'un tueur en série, une autre vendant son corps à la brutalité d'hommes l'objectivant, de facto, encore plus).

À Tamasa Distribution désormais d'enfoncer le clou un an plus tard, avec le magnifique Antonia et ses filles, fable douce-amère et gentiment grinçante à la fantaisie assumée (justifiant, de facto, les quelques grosses lignes caricaturales de sa prose, notamment du côté de la caractérisation de certains personnages masculins), dont le fond n'est pas totalement aux antipodes des deux films précédents, dans sa manière de ne jamais masquer l'horreur comme la crudité du réel et la violence faite aux gemmes (une manière, étonnante et détonnante, de s'approprier les us et coutumes mêmes du conte).

Une formidable saga familiale façon ode sincère et enthousiasmante autant à l'émancipation féminine, à la confiance en soi-même qu'à une sororité essentielle, pleinement en avance sur son temps dans les sujets qu'elle aborde (notamment une homosexualité féminine traitée avec naturel et expurgée de toute sexualisation éhontée, mais également une maternité allant en-dehors des sentiers battus) et dont le féminisme est fièrement ancré au coeur même de son écriture (mais jamais d'une manière maladroite, les femmes y sont simplement les égales des hommes, et supérieures lorsqu'ils font parlee leur bêtise), vissée qu'elle est tout du long sur les aternoiements générationnelles d'Antonia et de sa lignée au fil du temps (tout est dans le titre), débutant au moment où la jeune femme, au bord de la quarantaine, décide de retrouver son village natale hollandais - à la communauté agricole un brin austère - avec sa fille adolescente, Danielle, alors que sa mère est sur le point de mourir.

Une vraie force de la nature au caractère affirmé prenant son existence et ses difficultés du côté le plus positif qui soit (une foi inébranlable dans le cycle de la vie, dans la nature - et une terre qu'il faut traiter avec respect et amour -, mais surtout dans l'idée qu'il y a toujours une solution à chaque problème posé), qui reprendra l'exploitation familiale jusqu'à son ultime souffle (près de cinquante ans plus tard), mais créera également une sorte de micro-société matriarcale à la fois utopiste et épicurienne (qui étendra au-delà de son propre cercle familial, son statut de figure maternelle incisive mais aimante), s'opposant au conformisme, au conservatisme religieux et aux injonctions masculines où personne n'est exclu - pas même les hommes et leur virilité vexée -, tant que l'entraide et la bienveillance reste le mantra absolu.

Incarnée avec prestance par Willeke Van Ammelrooy (et à laquelle répond une toute aussi exceptionnelle Els Dottermans), elle est le phare vivant et vibrant d'une belle séance à la fois tendre et chaleureuse, poignante et amère, incisive et poétique qui place comme rarement la volonté des femmes au centre des débats, et mérite pleinement sa (re)découverte.


Jonathan Chevrier