[CRITIQUE] : Bait
Réalisateur : Mark Jenkin
Avec : Edward Rowe, Simon Shepherd, Mary Woodvine, Giles King,…
Distributeur : Ed Distribution
Budget : -
Genre : Comédie Dramatique, Drame.
Nationalité : Britannique.
Durée : 1h29min
Synopsis :
Dans un village de pêcheurs au cœur des Cornouailles, la pêche se fait de plus en plus rare au profit d’une activité touristique grandissante. Martin Ward, est un pêcheur sans bateau, son frère ayant transformé celui de leur père à des fins touristiques. Après la vente de leur maison familiale à de riches londoniens qui n’y passent que leurs vacances, Martin lutte pour conserver une place au sein de son village.
Si l'on ne reviendra pas sur sa distribution particulièrement absurde par chez nous (symbole criant d'un cinéaste qui n'a jamais été véritablement à la fête dans l'hexagone, là où les festivals locaux lui ont pourtant souvent fait les yeux doux), gageons qu'il y a néanmoins un plaisir non feint à pouvoir découvrir dans les meilleures dispositions, le cinquième long-métrage du talentueux et singulier cinéaste britannique Mark Jenkin : Bait, songe désorienté et hanté tourné en 16mm et embaumé dans un noir et blanc granuleux et volontairement imparfait, laissant l'impression prégnante qu'il a tout d'une relique d'un autre temps, d'un objet filmique résolument à part et renforcé par les partis pris même de son auteur (comme le doublage/synchronisation des dialogues en post-production, une nécessité puisqu'il ne pouvait pas capturer le son sur le plateau, rajoutant un degré supplémentaire d'étrangeté à une oeuvre semblant moins issue du cinéma britannique contemporain, que des nouvelles vagues issues des pays de l'Europe de l'Est au coeur des 60s).
Une expérience de cinéma dans la plus stricte définition du terme (tout autant qu'une vraie leçon de montage), qui évoque esthétiquement le cinéma d'hier tout en s'inscrivant pleinement dans la société contemporaine dans son fond, gymnastique loin d'être superficielle pour mieux s'inscrire dans la vérité même de son cadre : les Cornouailles et ses paysages côtiers merveilleusement pittoresques, dont les us et coutumes séculaires sont gentiment mais sûrement bouffées par un capitalisme exacerbé qui impose un choc, où plutôt un non-choc, des cultures et des classes marqué par le déséquilibre et une hostilité primaire d'une bourgeoisie hors-sol, qui ne cherche pas tant à comprendre ni à s'adapter qu'a tout s'approprier.
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| Copyright ED distribution |
Tout du long cloué aux basques d'un pêcheur bourru et mutique mais touchant (notamment parce qu'il est attaché à des valeurs saines et légitimes, contre vents et marées), dont les moyens de subsistance comme l'héritage traditionnel sont autant mis en péril par les ravages de la gentrification que par un tourisme qui bouscule l'économie comme l'écosystème jadis tranquille, Jenkin tisse le canevas d'un ressentiment à la fois bouillonnant et étouffé (inéluctablement renforcé par le Brexit), celui d'une population méprisée et en colère qui contemple impuissante la bêtise d'une réapproptiation/déconstruction culturelle sous le sceau de l'avidité.
Entre le réalisme social teinté d'ironie et le drame expérimental à la lisière de la fable amère et poétique, Jenkin ne choisit pas : il fusionne, cadre ses personnages à travers des gros plans anxiogènes comme pour mieux les noyer dans une mer(e) sans horizon qui n'est plus la leur et qui ne peut plus les sauver (parce qu'elle-même, surexploitée, n'a plus les moyens de se défendre face à l'absurdité dévastatrice de l'homme), et accouche d'une œuvre hypnotique et sensible, puissante et subtile, brute et franche.
On appelle ça, par chez nous, une (re)découverte tout simplement immanquable.
Jonathan Chevrier


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