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[ENTRETIEN] : Entretien avec Vimala Pons (Sauvons les meubles)

 © Caroline Dubois / Mat Ninat / CANAL+ (site) // New Story 


Artiste française récemment récompensée d’un César pour L’attachement, Vimala Pons a su développer une carrière éclectique et brillante, ce qui explique notre bonheur de pouvoir l’interviewer pour parler du film Sauvons les meubles, dont elle est l’interprète principale.

Souvent en plus, moi je fais beaucoup de premiers films. Je trouve que c'est un peu comme les premiers amours : il y a quelque chose d'assez particulier dans les premiers films.  - Vimala Pons


Alors pour commencer par une question hyper basique, est-ce que vous pouvez raconter la manière dont vous êtes arrivée sur le projet du film ?

Très basique, effectivement ! (rires) J'ai reçu un scénario. Voilà, désolée ! (rires) J'ai reçu un scénario, je l'ai lu alors que je ne connaissais absolument pas Catherine Cosme du tout. Je lis le scénario, je suis extrêmement touchée par celui-ci. J'appelle donc Catherine pour lui dire que je vais lui coller au cul pour faire ce film. Souvent en plus, moi je fais beaucoup de premiers films. Je trouve que c'est un peu comme les premiers amours : il y a quelque chose d'assez particulier dans les premiers films. Il y a aussi des endroits où il y a plus de possibilités de collaborer, au-delà même que ton rôle d'actrice peut excéder les frontières de l'interprète, et d'épauler quelqu'un à faire son premier film, à raconter sa première histoire, d'autant plus quand c'est une histoire intime comme ça. Tu sens dès le démarrage que tu n’as pas de point de repère. Les gens n'ont pas fait de film avant, donc tu ne peux pas voir comment ils racontent une histoire. Le truc qui est le plus important pour moi, c'est de sentir la nécessité de quelqu'un à raconter une histoire. Après, le scénario, c'est pas secondaire, mais ça l’est presque un peu en comparaison. Ensuite il y a le sujet, qui me plaît ou qui ne me plaît pas, et le personnage. Mais c'est un peu dans cet ordre-là, nécessité, histoire, personnage. Après j'ai pris un train, je suis venue voir Catherine. J'ai compris qu'elle m'avait en fait contactée. En fait, je n'arrive pas à savoir si c'est Michaël Bier qui a eu l'idée. Je ne sais plus très bien dans quel ordre c'est, je me suis rendu compte de ça hier soir lors de l’avant-première à Bruxelles. En tout cas, Stéphane Demoustier est dans notre vie à toutes les deux. J'ai tourné avec lui, il a tourné avec elle, fait ses décors, et je crois que c'est un peu par lui, qu'il y a eu cette idée-là, qui a germé dans la tête de Catherine. Et en fait quand on s’en rend compte au bout de 30 minutes, on pleure ensemble sur nos histoires respectives, parce qu'on se rend compte que nos mères sont mortes, jour pour jour, d'une année sur l'autre, pareil, le jour du printemps, enfin une vraie blague, un truc où tu dis qu’il y a des signes. J'ai aussi vite senti qu'elle m'acceptait totalement. C'est-à-dire qu'elle venait déplacer quelque chose en moi, puisque dans le film, je la joue. Elle m'a un peu lavée d'une forme d'hystérie sympathique que je peux dégager, qui renvoie du coup à une fantaisie. Donc elle ne m’a pas gommée non plus dans le personnage, mais elle l’a travaillé pour que son évolution soit un arc assez ample. Je suis partie de quelque chose d'assez froid, sachant que je ne suis pas quelqu’un dénué d'humour. Et aussi ce qui l'intéressait, c'était l'aspect comédie, qui est en fait une question rythmique, que tu ramènes. En fait pour aller vers le drame, il y a quelque chose de plus étalé, un peu comme quand le pouls de quelqu'un s'est arrêté de battre, comme ça, qui est très difficile à faire quand tu as plutôt l'habitude de convoquer à toi une pulsation rythmique de comédie. Donc j'ai vu qu’elle ne voulait rien éteindre en moi mais qu'elle voulait composer avec ce clavier-là, qu'elle avait sous la main, en appuyant sur des touches qui n'avaient jamais été trop appuyées chez moi. J'arrête la métaphore avec le piano (rires).

C'est une bonne métaphore ! (rires) C'est vrai que lorsqu'on a discuté avec Catherine, elle disait que le personnage pouvait être un peu... « cold bitch » parce qu'elle-même, elle est très timide et donc on peut la prendre pour quelqu'un d'hautain alors qu'elle ne l'est pas du tout, et je trouve que vous amenez déjà bien cette énergie un peu encadrée dans le premier plan du film, à recadrer Benoît Hamon.

J’adore cette séquence !

Est-ce qu'il y a moyen de revenir dessus justement ?

En fait, on faisait une lecture avec Yohan Zimmer quand on savait qu'on allait partir pour le film, qu'il était « greenlighté » comme on dit. Et on lisait cette séquence au début et originellement, c'était un peu un homme politique régional, de droite, un peu de ceux qu'on n'aime pas. Et en fait, moi je dis à Catherine que je trouve que c'est un peu cliché et dommage. Tu vois là, par exemple, c'est l'inversion des rôles. Elle est insupportable. En même temps, elle fait son métier. Oui. Donc c'est toujours comme ça. C'est bien écrit pour ça. C'est qu'il y a une double facette. Et il y a Benoît Hamon en face qui est le gentil, le grand perdant, le charmant, l'élégant, même à la forme d'agressivité qu'elle met pour arriver à choper une chose chez lui qu'on n'aurait jamais vue en photo. Et du coup, à un moment, je lui dis « mais moi je connais Benoît Hamon », en lui disant que ça serait mieux que ce soit un vrai homme politique vu qu'il ne revient pas. C'est un guest, c'est un caméo. Alors je lui propose qu'il soit là en tant que Benoît Hamon qui parle du revenu universel. Et à ce moment-là, je ne me rendais pas compte que ça allait autant être fertile pour le film parce que ça venait rentrer en écho avec les emprunts à la consommation. Donc j'ai appelé Benoît immédiatement et je lui ai dit « est-ce que tu veux jouer dans un film qui est génial ? » Et lui s'est renseigné tout de suite. Il a dit « Ah ouais, j'ai trop envie de vivre une expérience comme ça ». Je lui ai expliqué que c’était une scène entre nous où je le photographiais. Puis il a tout de suite appelé, je ne sais pas qui, d'une délégation belge où il a demandé qui était Catherine et se renseigner sur le film qu’elle tournait avant de dire rapidement oui. On avait une sacrée connivence sur le plateau, ce qui était pas mal. Et bon, ce sont des hommes politiques, donc ce sont des acteurs, donc je le trouve excellent. Et Catherine avait écrit des super dialogues. Pour le coup, il y a des passages dans le film où il y a un peu d'impro. Dans cette scène, il n'y a rien de ce que je dis qui n'est pas ce qu'elle a écrit. Et je trouve ça très juste.

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En ce sens, comment est-ce que tu décrirais Catherine sur le plateau en tant que réalisatrice ?

Franchement, j'avais l'impression que c'était son cinquième film. Après, je pense que c'est l'habitude des plateaux en tant que chef déco qui ne fait pas non plus que des petits films, donc c'est-à-dire avec une pression. Là, elle était avec une petite équipe. Elle a déjà tourné avec des petites équipes comme ça, mais récemment, en tant que chef déco, elle avait des budgets qui étaient pratiquement, je pense, égaux au budget total de son film, juste pour la décoration. Je pense à L'Inconnu de la Grande Arche, qu'elle préparait en même temps que son film. J'étais donc très étonnée de son calme, de sa maturité, de sa manière de nous diriger en tant qu'acteurs, qui était super, sans trop d'infos, pile garde-fou parfait en te laissant totalement la liberté d'aller chercher. Franchement, elle évitait un peu tous les écueils, je trouve, des réalisateurs / réalisatrices invasifs / invasives et qui veulent être trop en maîtrise de leur sujet de manière pas si intéressante pour eux-mêmes.

Lors de notre discussion avec Guilaine, elle me parlait de la façon dont vous avez dû un peu vous apprivoiser…

Guilaine, déjà, c'est quelqu'un que j'avais vu dans Liberté-Oléron. On partage toutes les deux un amour, c'est Bruno Podalydès. Donc, c'est aussi pour ça que je l'ai ramené dans le film. Parce que, déjà, je l'adore. Et puis, souvent, dès que je peux, je le fais jouer dans les films où je joue parce qu'il adore jouer des petites choses, parce qu'il écrit et qu'il a pas que ça à faire d'être acteur, mais voilà. Et Guilaine dit qu'elle est timide, mais, en fait, c'est pas du tout l'impression qu'elle dégageait. Mais, du coup, maintenant, je comprends quand je la connais, c'est que, parfois, on est timide, et en fait, on dégage l'inverse par timidité. Lors de la première lecture qu'on a faite, elle arrêtait pas de poser des questions, de remettre en question les séquences, mais je pense qu'elle ne s'en souvient même pas. Et, en fait, au début, et je pense qu'elle l’a senti parce qu'elle est sensible, j'ai commencé à me demander ce qu’il se passait. Ça ne marche pas du tout avec moi les personnes qui posent trop de questions psychologiques. Et, en fait, ce qui était génial, c'est que c'est parti sur les chapeaux de roue. On ne s'est pas engueulé ou je sais pas quoi, mais ça a mis une tension merveilleuse, réelle, tout de suite. Et pareil, avec Yohan, il y avait un truc tellement réel dans ce tournage, avec Jean-Luc Piraux aussi. Les limites entre la fiction et la réalité étaient assez poreuses, en fait, où son attitude, qui est son attitude dans la vie et l'attitude dans le film, c'est la même. Des fois, ça nous agaçait vraiment parce que le personnage est vraiment agaçant. Il est lâche, trop gentil et, en même temps, tu vois... Et pareil avec Jane, qui est la fille de Catherine. D’ailleurs, la veste marron que je porte sur l'affiche appartenait à la mère de Catherine. La plupart des habits sont soit à Catherine, soit à moi : les lunettes de soleil, les boucles d'oreilles, c'est à moi. J'ai proposé les chaussures ainsi que la vanne au début sur les chaussures orthopédiques. Même l'endroit où on tournait, en fait, c'était tout dans un petit village. Et donc, tu baignes dans cet endroit où tu vis, qui est l'endroit de la fiction, mais où tu dînes, où tu fais la fête à la fois, où tu dors, où tu te prépares pour les scènes, où tu joues les scènes. Du coup, tout était poreux. Donc, oui, c'est drôle. Et de toute façon, sur un tournage, il y a tout à utiliser, des rapports hors champ pour nourrir le rapport... Du coup, oui, je vois ce que Guilaine veut dire. J'ai l'impression qu'on était tout de suite dans les rôles. Ça arrive souvent que ça déborde mais pas tout de suite. Ça arrive souvent au bout d'un moment dans le tournage où, si t'es le leader dans la fiction, tu deviens le leader.

J'ai envie de revenir sur cette scène où Lucille vient pour faire les photos dans la chambre et où sa maman se laisse prendre en photo. C'est quand même une scène qui porte énormément émotionnellement et qui, pour moi, marque une bascule. Comment est-ce que tu as vécu cette séquence ?

Alors, comme d'habitude, pareil, c'est-à-dire que souvent, les séquences qui sont très réussies, qui apportent beaucoup au film semblent absolument ratées quand on les tourne. C'est catastrophique au tournage. C'est une séquence où on a galéré, pris du retard. C’était pareil sur la séquence où je m'énerve très fort dans la chambre. Catherine voulait que je fasse ça, je ne voulais pas le faire et du coup, ça a mis une tension qui permet qu'après, j'étais vraiment énervée. Je trouvais ça injuste, en fait, de me faire monter au créneau, de crier sur quelqu'un qui est en face mais elle avait raison. Je le pensais vraiment, mais c'était totalement raté au tournage. Enfin, en tout cas, on avait l'impression que c'était une catastrophe, qu'on venait de rater la scène, prendre du retard. Plein de fois, en général, pas que dans ce film, tout le monde est bouleversé ou dans les comédies, tout le monde hurle de rire. Après, tu vois le truc, c'est vraiment pas du tout la meilleure scène, voire elle est un peu faible. C'est pour beaucoup de gens la scène la plus émouvante, en fait, ce qui n'était pas du tout le cas au départ...

Les joies du montage !

Les joies aussi de ne pas se rendre compte et aussi les joies du trac inconscient, de sentir, même si tu n'as pas le montage infini et que tu tournes beaucoup de choses qui ne vont pas rester. Mais en fait, je me dis que par anticipation, on sait que c'est très important cette scène. Et que du coup, on a un trac particulier. La preuve en est que souvent, c'est le cas. Les scènes ratées sont très importantes et en fait, on les a réussies. Mais on avait le trac inconsciemment parce qu'on sait que ce sont des scènes pivot, comme tu dis, sans le savoir. Parce qu'au scénario, ce n'était pas forcément aussi évident que c'était une scène pivot. Mais dans le film, pourtant…

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Comment as-tu vécu de ton côté les thématiques du film ? Tu parlais de ta maman tout à l’heure notamment mais il y a aussi l’enjeu économique du fond…

C'est vrai qu'en fait, le rapport économique, c'est la chose que je n'ai pas vécue. Le rapport mère-fille très compliqué avec quelqu'un qui s'en va, que tu vois souffrir, qui devient l'ombre de lui-même, et que tu n'arrives pas à aider, et dont tu attends une forme d'explication, ça, j'ai totalement vécu. C'est vrai qu'on parle beaucoup là de perdre de sa mère, mais en fait, la vraie thématique, c'est perdre sa mère quand tu as un rapport très compliqué avec elle. Je n'ai pas eu, du coup, l'usurpation d'identité en plus. Donc ça, c'était une des choses aussi dans le film que je trouve super, parce que c'est un réservoir de comédie. Il y a une thématique qui aurait pu être plate, parce que tout le monde va perdre sa mère ou a perdu sa mère. C'est dans l'ordre des choses, ce n'est pas comme perdre un enfant. Je ne dis pas que ce n'est pas dur et tragique. Tout le monde est en train de mourir du cancer. C'est vrai, on ne va pas être complaisants avec nos problèmes. Mais oui, c'est très touchant de pouvoir retraverser, pas tellement pour guérir, parce que je ne pense pas qu'on y arrive aussi facilement, mais de pouvoir panser ces problèmes-là dans le sens pansement et y repenser. Souvent, quand on perd des gens, que ce soit d'une mort brutale ou d'une mort dilatée, dans le temps, le truc numéro un, c'est le regret. Cette idée de ce qu’on devrait dire nourrit les regrets, de ce que t'aurais pu faire, de ce que t'aurais pu dire. Et je trouve que c'est ça, le pire. Vraiment. J'ai perdu une de mes meilleures amies du cancer juste après ma mère. Et juste après, j'ai perdu mon deuxième papa du cancer. Et souvent, ça arrive par vague. Ce qui est super beau dans le film, c'est que le personnage, qui était Catherine, on avait ça en commun de manière différente. Dans les phases clichées du deuil, je pense que ça lui a fait choc et colère mais pas le déni. Moi, ça a fait vraiment choc, déni et la tristesse dix ans après. Du coup, tu ne peux pas y échapper, même si c'est dix ans après et que moi, j'ai vraiment mis les miettes sous le tapis. J'ai fait « La, la, la, la, on a trop de chance de vivre, vivons pour les autres ! » Tu vois ?

Oui, énormément. Est-ce qu'il y a un dernier point du film que tu aurais voulu mentionner, une scène que tu aurais voulu un peu préciser ?

Alors le personnage de Benoît Hamon a en fait été coupé, mais il n’arrêtait pas de revenir par coups de téléphone ou par messages juste parce qu'elle gérait les photos. Ça a été enlevé parce que le frère arrêtait pas de dire « Alors, tu te tapes Benoît Hamon ? ». Et je comprends pourquoi ça a été enlevé, mais j'avoue que parfois, j’ai un petit regret avec ça et aussi avec Bruno... Encore une fois, Catherine a été très mature parce que l'écueil des premiers films, c'est de vouloir tout mettre. Et là, elle ne l'a pas fait. Elle a fait des choix drastiques, mais je le dis parce que je trouve que c'est assez joyeux aussi de savoir les choix qu'elle a fait. Bruno, j'aurais trop aimé que ça soit plus long parce que je trouvais ça aussi drôle, cette idée où c'était son amant. Je trouvais ça très beau parce que tu ne t'y attends pas de cette femme, en fait, qui est totalement libre. Je trouvais que ça donnait aussi de voir un personnage masculin, pas comme le père que j'ai envie d'étrangler et qui dit qu’il l’aime. Donc pour ça, j'ai eu un petit regret, mais je crois qu'elle n'avait pas de quoi faire plus long sur Bruno. Et le dernier truc que je voulais dire, et là, c'est vraiment pour me la péter, c’est que je suis une forme de Tom Cruise de l'Ardèche ! (rires) À un moment, il y a une scène sur le bateau. Comme c'est un tout petit film, la veste marron que je porte, c'est, comme je te disais, la veste de la mère de Catherine. Il y a un moment, je dois sauter du bateau parce que l'urne s'en va. Et en fait, on se dit qu’il n'y a pas de veste. Et le temps que ça prend, s'il faut sécher le truc, ça devient impossible, on perd toute la journée. Et en fait, il y a une prise, et ça se voit à l'image. L'urne est perdue, je crie « Putain », je saute et là, au moment où je saute, je me dis « Putain, la veste ! ». Et là, ça se voit à l'image, j'enlève la veste alors que je suis déjà en arrière, je la jette et après, on a tellement rigolé, on a revu image par image et ça s’est retrouvé dans le film !


Propos recueillis par Liam Debruel.

Merci à Zouzou Vanbesien de Film and Com pour cet entretien.