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[SƎANCES FANTASTIQUES] : #113. The Killer of Dolls

Copyright Huracán Films / First Line Films / Enrique Viñals Vicent / Mondo Macabro / Shadowz

Parce que les (géniales) sections #TouchePasAMes80s et #TouchePasNonPlusAMes90s, sont un peu trop restreintes pour laisser exploser notre amour du cinéma de genre, la Fucking Team se lance dans une nouvelle aventure : #SectionsFantastiques, ou l'on pourra autant traiter des chefs-d'œuvres de la Hammer que des pépites du cinéma bis transalpin, en passant par les slashers des 70's/80's ; mais surtout montrer un brin la richesse d'un cinéma fantastique aussi abondant qu'il est passionnant à décortiquer. Bref, veillez à ce que les lumières soient éteintes, qu'un monstre soit bien caché sous vos fauteuils/lits et laissez-vous embarquer par la lecture nos billets !




#113. The Killer of Dolls de Miguel Madrid (1975)


Sorti en 1975 et réalisé par Miguel Madrid, The Killer of Dolls (titre original : El asesino de muñecas) s’inscrit dans une période charnière du cinéma espagnol, à la fin du franquisme, lorsque le fantastique et l’horreur deviennent des espaces privilégiés pour contourner la censure et exprimer des tensions sociales enfouies. Le film raconte l’histoire de Paul, jeune homme marginal vivant reclus avec sa mère autoritaire, dont l’univers mental se fissure après une humiliation publique et une déception amoureuse. Dès lors, des meurtres mystérieux frappent des jeunes femmes, tandis que Paul s’enfonce dans un monde peuplé de poupées qu’il collectionne et traite comme des substituts humains. Derrière son intrigue de thriller psychologique teinté de giallo, l’œuvre propose une plongée troublante dans la psyché d’un individu brisé par l’oppression familiale et sociale.

Le cœur du film repose sur la figure de la mère possessive, incarnation d’un ordre moral étouffant trop exploité par le genre. La relation entre Paul et sa mère est filmée comme un huis clos malsain où la sexualité, la culpabilité et la domination s’entremêlent. La maison devient un espace mental, saturé d’objets, de regards et de silences pesants. Les poupées, omniprésentes, ne sont pas de simples accessoires macabres : elles matérialisent le désir de contrôle et la peur du réel. Figées, silencieuses, manipulables, elles représentent l’idéal féminin tel que le fantasme Paul, incapable de supporter l’autonomie et le rejet. Chaque meurtre peut alors se lire comme une tentative désespérée de restaurer un pouvoir symbolique perdu.

Esthétiquement, le film joue sur une atmosphère onirique et oppressante. La photographie exploite des contrastes marqués, des éclairages nocturnes et des cadres serrés qui renforcent le sentiment d’enfermement. Les scènes de meurtre ne cherchent pas tant le choc gore que la suggestion et la tension psychologique. Cette retenue, parfois perçue comme une limite budgétaire, contribue paradoxalement à l’étrangeté du récit. Le montage épouse les états mentaux du protagoniste, brouillant les frontières entre fantasme et réalité. Le spectateur est invité à douter : Paul est-il réellement le tueur ou le film met-il en scène une dissociation plus complexe ? Cette ambiguïté nourrit une dimension presque psychanalytique.
Dans le contexte espagnol de l’époque, The Killer of Dolls peut être interprété comme une métaphore d’une société figée, dominée par une morale rigide et patriarcale. La mère tyrannique incarne un pouvoir archaïque qui refuse toute émancipation. Paul, incapable de s’affranchir, devient le produit monstrueux de cette structure. Le film reflète ainsi un malaise collectif. L’Espagne de la fin des années 1970 oscille entre immobilisme et désir de modernité. Le crime apparaît comme une explosion violente de frustrations accumulées, un symptôme plutôt qu’une simple déviance individuelle.

La dimension érotique, discrète mais présente, accentue cette lecture. Les scènes où Paul manipule ses poupées sont chargées d’une sensualité morbide, révélant une sexualité détournée, infantilisée, incapable de se déployer dans un rapport adulte. La violence surgit comme l’aboutissement d’un conflit intérieur entre désir et interdit. Le film rejoint ainsi certaines obsessions du cinéma d’horreur européen des années 1970, où le monstre n’est plus une créature extérieure mais le reflet d’un traumatisme intime.
Si l’œuvre souffre parfois d’un rythme inégal et d’un jeu d’acteurs oscillant entre intensité et maladresse, elle conserve une puissance d’évocation singulière. Son charme réside dans son mélange d’artisanat et d’audace thématique. Loin des productions plus spectaculaires du fantastique italien ou américain, The Killer of Dolls cultive une étrangeté provinciale, presque intime, qui renforce son impact. Le film se présente moins comme un simple récit criminel que comme une étude de cas tragique, où la folie naît d’un environnement oppressant et d’un amour maternel perverti.

Avec le recul, l’œuvre apparaît comme un témoignage précieux d’un cinéma de transition, cherchant de nouvelles voies d’expression. Elle interroge la construction de l’identité masculine, la peur du féminin et la violence engendrée par la répression affective. Sous ses apparences de série B, The Killer of Dolls déploie une réflexion sombre sur la solitude et la fragmentation du moi, faisant de son protagoniste une figure pathétique plutôt qu’un monstre spectaculaire. Cette ambiguïté morale, alliée à une atmosphère poisseuse et mélancolique, confère au film une place singulière dans l’histoire du cinéma d’horreur espagnol.

Jess Slash'Her