Critiques

[CRITIQUE/RESSORTIE] : Old Joy


Réalisatrice : Kelly Reichardt
Avec : Daniel London, Will Oldham, Tanya Smith, ...
Distributeur : Splendor Films
Budget : 300 000 $
Genre : Drame
Nationalité : Américain
Durée : 1h16min

Date de sortie : 25 juillet 2007
Date de reprise : 13 octobre 2021

Synopsis :
Deux amis de longue date partent camper le temps d'un week-end. Les deux hommes se retrouvent rapidement confrontés aux différences qui les opposent : l'un est ancré dans la vie adulte, l'autre ne parvient pas à se défaire de la douce insouciance de sa jeunesse.


Critique :


Décidément, octobre est le mois de Kelly Reichardt. À la veille de la rétrospective qu’organise le Centre Pompidou en l’honneur de la réalisatrice ; juste avant la sortie de son septième long métrage First Cow, Splendor Films nous ravit en proposant la ressortie de son deuxième long métrage, Old Joy. L’occasion rêvée de plonger au cœur de l’Oregon où la cinéaste pose son regard et sa caméra, à l’intérieur de ces denses forêts, avant de venir l’écouter lors de ses masterclass programmées pendant son séjour à Paris.

Pendant l’été 2007, Kelly Reichardt sortait Old Joy, avec un nombre de copies restreints. La cinéaste était encore une inconnue au bataillon dans notre hexagone, River of grass — son premier long — n’est sortie en France qu’en 2019 (sortie aux États-Unis en 1995). Et pourtant, dans cette discrétion ténue qui la caractérise, Reichardt insuffle déjà tout son cinéma pendant une heure seize. Il y a bien évidemment les forêts de l’Oregon, un État qu’elle aime et qu’elle filmera dans presque tous ses films (à part River of grass, où elle filme sa Floride natale et Certaines Femmes, qui explore l'État du Montana). Il y a aussi des personnages en proie à une douce dérivation, soit en plein questionnement existentiel ou dans une froide solitude. Puis surtout, une mise en scène posée, prompte à laisser la vie défiler.

Copyright Splendor Films

Dans Old Joy, deux amis perdus de vue se retrouvent lors d’un week-end dans les sources chaudes de Cascade Mountains. L’occasion de faire le point sur le temps qui passe, sur leur éloignement progressif. Mark est sur le point de devenir père, Kurt continue à déambuler dans le monde, sans attache fixe. Autrefois proches, les deux amis ne sont plus sur la même longueur d’onde, n’ont plus le même rythme. L’un s’attache, l’autre ne cesse de se détacher et de parcourir le monde (ou de fuir ses responsabilités du point de vue de Mark).

Leur excursion devient la métaphore de leurs liens et va finir par les briser tout à fait. Les divagations de Kurt poussent Mark à soupirer et à regretter d’avoir accepter de venir. Perdus dans la forêt, les deux compères campent dans un endroit jonché de déchets. Dans leur pérégrinations se forme un conflit latent, déjà présent depuis le début, mais exacerbé par les manières de Kurt de prendre tout de manière légère. Une dichotomie se forme et les liens éclateront tout à fait à l’intérieur des sources chaudes, fin de leur périple. Avec beaucoup de délicatesse, la cinéaste filme l’écart entre les deux hommes, un gouffre que rien ne peut refermer. Dénudés, chacun dans leur baignoire de bois, ils n’osent se livrer tout à fait. La communication leur est difficile et la mise en scène prend alors le dessus pour montrer la fin de cette amitié. Les silences sont des phrases plus évocatrices qu’un long monologue chez Kelly Reichardt. Ici, la fin de leur relation se pare d’une belle méditation composée par l’eau qui s’écoule, dans un mouvement perpétuel. Si Old Joy filme une fin, la vie, elle, continue.

Copyright Splendor Films

Ce n’est pas un hasard si les deux amis s’enfoncent dans la forêt pour mettre fin à leur amitié. Dans la caméra de la cinéaste, le lieu se compose par un doux mysticisme, qu’on ne peut trouver qu’avant d’avoir bien cherché. Ils partent du centre-ville, un lieu urbain froid et âpre, et peuvent trouver au cœur de la forêt le moyen de se réparer malgré la séparation. Alors que les États-Unis sont en proie à la résignation pendant l’ère Bush, comme on le voit avec Mark qui écoute d’une oreille distraite une radio libérale, Mark et Kurt font bouger les choses, à leur façon. En prenant les devants pour arrêter cette relation vouée à être statique dans le temps, ils s’enlèvent le poids monstrueux d’une amitié à la dérive et peuvent, dorénavant, aller de l’avant.

Il ne faut pas attendre d’Old Joy de crise ou d’élévation de voix. Tout se passe sur une même ligne, dans une mise en scène épurée, où même les dialogues sont choisis avec parcimonie. Mais ce minimalisme révèle un sens du cadre et du rythme, que la cinéaste ne cessera de repousser, afin d’étendre au maximum le temps et l’espace. C’est dans ce temps étiré, dans ses longs plans que se niche la beauté de son cinéma. Un cinéma de paysage, où les personnages se perdent ou se (re)trouvent, au gré de leurs envies.


Laura Enjolvy

Laura Enjolvy

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