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[CRITIQUE/RESSORTIE] : Rétrospective Tsai Ming-liang en trois films



Rétrospective Tsai Ming-liang, composée de trois films à nouveau en salles en versions restaurées : Les Rebelles du dieu neon (1992), Vive l'amour (1994),et La Rivière (1997)

Distributeur: Splendor Films




Ce qu'il y a de fascinant avec le cinéma de patrimoine qui s'invite - de nouveau - en salles, c'est sa propension de passer du tout au tout dans une forme de cohérence à part, une gymnastique fragile certes mais passionnante qui intime à son auditoire, totalement consentant, de parfois jongler entre un western pur et dur, une tragédie contemplative à hauteur d'âmes meurtries voire même avec une épouvante d'un ancien temps.
On appelle ça la magie du septième art.

Et de magie, il y en a assurément au cœur du délicat cinéma du cinéaste taïwano-malaisien Tsai Ming-liang, antithèse d'une proposition moderne aux montages épileptiques et aux envolées bruyantes, qui intime à son spectateur d'habiter les images, d'embrasser sa manière de suspendre le temps dans un mouvement méticuleux et délicat, de penser la création cinématographique comme une expérience physique et sensorielle totale, collant au plus près de la mélancolie existentielle et désabusée, presque crépusculaire, de ces personnages au point de la faire déborder du cadre, elle qui déborde elle-même d'une labyrinthique Taipei dont il filme toutes les névroses humaines et urbaines avec une acuité rare et un érotisme - souvent - pesant et sourd.

Une semaine après la rétrospective " Le Cinéma des Antipodes " (et dans l'idée de cette gymnastique de propositions diverses et variées citée plus haut), place donc à une célébration aussi méritée qu'essentielle de sa prolifique filmographie (et, de facto, de son comédien fétiche et simili-muse au masculin, Lee Kang-sheng), au détour d'une petite rétrospective de trois séances aux petits oignons chapeauté par une Splendor Films toujours dans les bons coups, et ayant déjà gentiment égayé notre été caniculaire.
Une rétro qui débute avec le radical Les Rebelles du dieu neon, plongée immersive et aux accents de polar noir dans le quotidien d'une jeunesse désenchantée, une génération perdue errant dans les rues d'une Taipei à l'ivresse éphémères et à l'avenir sans espoir, cité poisseuse - dans tous les sens du terme - littéralement noyée par un capitalisme galopant et une mondialisation/expansion économique dont ils n'ont que de pâles reliques à célébrer (leurs sanctuaires ne sont plus des temples, mais des salles d'arcade bouffées par les néons), des gosses sans ancrages et n'ayant que pour seul compagnon une solitude urbaine qu'elle traîne comme un boulet tel Sisyphe et son écrasante pierre.

L'autopsie clinique d'une stagnation existentielle douloureusement partagée, une aliénation contemporaine qui n'a strictement rien de romantique et qui trouve son groove dans une redondance assourdissante comme une violence insidieuse; un mal si profondément ancré que chacun des personnages l'a assimilé comme sienne, conscient qu'il les déshumanise froidement de jour en jour.
Tragédie viscérale et subversive tout en épure extrême, Ming-liang effleure les corps qui se percutent mais peinent à communiquer, à se lier dans ce microcosme hostile à toute notion d'intimité, le vertige terrible d'identités volées, évaporées dans la lueur écrasante et artificielle du vide.
Tout aussi marqué par le mal d'exister et d'aimer, mais avec un humour noir comme un minimalisme nettement plus exacerbé, se fait Vive l'amour (ironie qu'on vous dit), itinéraire de trois âmes marginales et solitaires mais unies par l'appropriation d'un immense appartement vide, refuge essentiel face à une Taipei déshumanisée et déshumanisante où ils sont incapable de s'exprimer, de s'affirmer, de se connecter à l'autre; des âmes immobiles dans un monde méprisant qui avance trop vite et n'attend personne.

Symbole criant de cette incommunicabilité générationnelle au bord de la rupture, la narration se noue tout du long autour d'un vrai/faux triangle jamais réellement sentimental, dont chaque protagoniste ignore la nature exacte de leurs liens au moins autant qu'ils sont perdus dans leurs propres existences, dans la nature paradoxale d'une fuite hallucinante de ce qu'ils désirent ardemment.
Ming-liang perce leur intimité comme le bruit de la ville transperce les murs, dans une absence de dialogues qui crie la souffrance de la monotonie de leur existence dans un silence de plomb - bouleversant, comme les larmes qui perlent sur le visage de son héroïne, dans l'ultime étreinte scénique du cinéaste sur ses figures isolées.
Suite et fin de cette rétrospective avec La Rivière, où la symbolique de l'eau dépasse le statut de la simple métaphore, pour pointer ce mal qui abîme les corps (une mystérieuse et incurable douleur au cou qui ne quittera jamais son plus jeune protagoniste) et les relations d'une famille confrontée de plein fouet, engloutis par leurs propres tourments comme la froideur glacial de leur solitude sans réconfort, que ne viendra jamais rompre la chaleur d'étreintes cachées comme éphémères.

Sommet de cinéma introspectif sous fond de puissant drame familial sur l'absence d'amour et sur une sexualité insatisfaisante (une femme qui peine à se consoler chez son amant, un mari qui, comme son fils, tait son homosexualité... jusqu'à ce qu'elle leur soit révélée dans une scène d'inceste involontaire et sans rédemption possible), dont les personnages sans (en)vie traverse leur existence dans une léthargie sans issue ni espoir, Ming-liang capturant leur agonie brute comme leur chair souffrant dans un râle lancinant et d'une radicalité à toute épreuve (où son sens inné du cadre fait une nouvelle fois des ravages); l'eau imbibe, s'immisce partout dans le foyer domestique presque trop tard, tant leur union est noyée depuis trop longtemps pour être réanimée.
Une œuvre magistrale pour une rétrospective désespérée qui l'est tout autant.


Jonathan Chevrier