[FUCKING SERIES] : De rockstar à tueur: Le cas Cantat : Anatomie d'une mansuétude abjecte


(Critique - avec spoilers - de la mini-série)



C'est l'histoire d'une tragédie connue de tous (tout dû moins, ceux nés à l'époque), tellement familière qu'elle semble presque nous avoir accompagné depuis toujours, alors même que sa médiatisation est l'une des plus abjectes et biaisées qui soit : la disparition, la nuit du 26 au 27 juillet 2003, de l’actrice Marie Trintignant, une femme parmi tant d'autres, morte sous les coups féroces de son compagnon, le chanteur Bertrand Cantat, dans une chambre d’hôtel à Vilnius en Lituanie.
Agonisant toute la nuit, elle succombera de ses blessures quelques jours plus tard, à l'hôpital, le 1er août - sans jamais avoir pu reprendre connaissance.

Plus qu'un assassinat, un acharnement : un larynx broyé et près d'une vingtaine de coups assénés au visage (sans compter les autres marques sur son corps), un féminicide qui ne portait pas encore son nom et qui, au fond, ne le portera jamais, la faute à une dédramatisation inhumaine et abjecte des faits par une machine médiatique requalifiant l'innommable en " crime d'amour ", en " crime passionnel ", en " accident ".
Dix-neuf coups à mains nues et sans amour, menant inéluctablement à la mort, auraient donc quelque chose d'accidentel, de passionné en eux... non, jamais.

Copyright Netflix

D'autant que cette tragédie s'accompagne d'une autre, toute aussi marquante et édulcorée/passée sous le tapis par les médias : le suicide à son domicile en 2010 de Krisztina Rady, ex-épouse et mère des enfants du leader de Noir Désir, alors même que le chanteur dormait à l’étage au-dessous.
Comme l'attestera un dossier médical, elle avait bel et bien subi des violences de son époux - bien avant qu'il ne tue Marie Trintignant -, quand bien même elle avait affirmé le contraire lors de son procès à Vilnius, en 2004.

Passé une enquête pour Le Point en 2017, et un roman, la journaliste Anne-Sophie Jahn, accompagnée de Zoé de Bussierre, Karine Dusfour et Nicolas Lartigue, enfonce merveilleusement le clou avec De rockstar à tueur : Le cas Cantat (titre vulgaire pour les plus fragiles, alors qu'il ne fait que simplement exposer les faits), série documentaire made in Netflix qui revient méticuleusement sur ces deux affaires, entre témoignages (dont ceux,  extrêmement dignes, des proches de la comédienne restés jusqu'ici en retrait), images d'archives accablantes (notamment les auditions à Vilnius de Cantat) et procédure de réhabilitation médiatique ahurissante du chanteur (allant jusqu'au dénigrement même de la vie privée et de la mémoire de Marie), transformé en victime qui mérite l'empathie et la rédemption - la descente aux enfers d'une figure torturée et emblématique du rock excuse tout, même l'impardonnable donc.

D'une manière intelligemment accessible mais frappée d'une dureté salvatrice, la série, incroyablement sourcée, fustige les rouages de cette mansuétude éhontée (où comment Cantat, grâce aux médias et une partie de l'opinion publique qui a fait exploser les ventes de disques de Noir Désir, à profiter du silence tout en douleur des proches de Marie, pour récrire le récit et priver encore un peu plus la vraie victime, du sien) tout autant qu'elle en pointe les aspects systémiques (d'où la nécessité de la remettre au cœur de l'actualité, encore et encore, dans l'espoir que des enseignements en seront tirés), sous couvert d'un questionnement essentiel sur la façon dont la société, même avec une sensibilisation accrue (notamment auprès des plus jeunes, dans les établissements scolaires), perçoit - et banalise - les violences conjugales comme les féminicides, et encore plus lorsque le prisme de la célébrité et de l'idolâtrie béate entre dans l'équation.

Copyright Netflix

Anatomie en trois épisodes d'un prédateur, d'une figure toxique et manipulatrice dont la violence a été cyniquement romantisée, De rockstar à tueur : Le cas Cantat rend autant que faire se peut justice à la vérité comme à Marie Trintignant et Krisztina Rady - mais aussi à leurs familles, à jamais brisées -, remet dans la douleur l'église au milieu du village dans un silence de plomb, celui dans lequel les victimes errent par peur d'être inaudible où même de parler, jusqu'à ce qu'il soit trop tard pour le faire.
La séance difficile à regarder certes, mais immanquable du moment.


Jonathan Chevrier



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